La solution rouge

Gérard De Villiers · Chapitre 16 sur 19

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La solution rouge

Chapitre XVI

Malko éprouva un pincement de cœur en pénétrant dans le parking du Cambodiana : la Land Cruiser blanche était là ! Sopia Sen l’avait vue aussi. Elle poussa un soupir de soulagement.

– J’espère qu’ils ont de bonnes nouvelles…

C’est Chieng qui leur ouvrit la portière, souriant à son habitude. Trente secondes plus tard, Sherry se jetait dans les bras de Malko sous le regard intéressé des portiers. Sopia avait déjà entraîné Chieng à l’écart et bavardait avec le Cambodgien à voix basse. Sherry se recula un peu.

– My God ! J’ai cru ne jamais te revoir. Viens vite, je veux être avec toi.

Elle le tirait par la main. Malko résista et se rapprocha de Sopia Sen. En dépit de son mauvais état physique, il avait hâte de connaître le résultat du voyage.

La Cambodgienne chuchotait à voix basse avec Chieng. À son visage fermé, Malko se dit que les nouvelles n’étaient pas bonnes… Au bout de quelques minutes, elle se retourna vers lui avec un rictus plein d’amertume.

– Le camarade Ta-Mok a été exclu du Comité Central de l’Angkar, annonça-t-elle. La nouvelle va être rendue publique.

– C’est excellent, fit Malko.

– Ça, c’est la bonne nouvelle, continua Sopia Sen. La mauvaise, c’est que les gens de Pailin gèlent nos négociations tant que Ta-Mok est toujours vivant. Ils refusent désormais de se charger de son élimination.

La méga-tuile. Sopia Sen écumait visiblement de fureur. Seuls les Khmers rouges avaient la possibilité de se débarrasser de Ta-Mok. L’armée cambodgienne, à supposer qu’on lui en donne l’ordre, n’en était pas capable. Autrement dit, le projet tombait à l’eau. Laissant la place à la Solution Rouge. Tous les efforts de Malko pour arracher le Cambodge au communisme avaient été vains.

– Que vont dire vos alliés vietnamiens ? demanda-t-il à Sopia Sen.

Elle le foudroya du regard.

– Que voulez-vous qu’ils disent ? Les Polpotistes se défilent. Ils ont peur de Ta-Mok.

Malko n’en pouvait plus, rêvant d’un lit comme un chien rêve d’un os.

– Nous ferons le point demain matin, proposa-t-il. Je ne suis pas très frais.

La Cambodgienne remonta dans sa Mercedes sans un mot. Sherry le tirait par le bras et il se laissa faire. À peine dans la chambre, elle l’enlaça. Malko tenait tout juste debout, un horrible vertige lui donnait la nausée.

– Qu’est-ce que tu as ? demanda-t-elle, intriguée. Tu es vert…

Il commença à se déshabiller sans répondre. Lorsqu’elle aperçut les marques à vif sur ses chevilles, elle poussa une exclamation horrifiée.

– Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Malko le lui expliqua. Sherry, bouleversée, choquée, le dévisageait comme s’il était un Martien… Son regard allait des stigmates de ses chevilles à son visage. Des larmes emplirent ses grands yeux verts.

– J’ai peur ! Je ne comprends pas le monde où tu vis, c’est effroyable, balbutia-t-elle.

Elle le fixait avec un mélange d’horreur et de fascination. De nouveau pris de vertiges, il s’allongea.

– Ce sont les risques de mon métier, dit-il. Raconte-moi plutôt ton voyage.

Sherry n’en avait visiblement pas envie. Elle le rejoignit et il la prit dans ses bras. Elle répondit aussitôt à son étreinte, pour murmurer finalement d’une voix inquiète :

– Tu peux quand même faire l’amour ?

Sa main posée sur Malko lui apporta une réponse rassurante. Comme pour se faire pardonner son émotion, elle la remplaça très vite par sa bouche. C’était la première fois qu’elle caressait Malko ainsi. Il fut surpris de sa science et de sa furia. À tel point qu’à l’issue d’un moment exquis, Malko ne put se retenir et explosa dans sa bouche. Sherry le but courageusement. Un peu plus tard, comme il la complimentait sur ses dons, elle devint d’abord écarlate, avant de murmurer :

– À UCLA {33}, j’étais très sollicitée par les garçons. Mais je ne voulais pas faire l’amour avec n’importe qui. J’étais encore vierge. Alors des copines m’ont expliqué que c’était le meilleur moyen pour garder ses « dates ». Finalement, mes flirts ne se plaignaient pas trop.

Malko les comprenait…

Il n’arriva pas ensuite à s’endormir, se demandant comment sa mission allait évoluer et même s’il reverrait un jour son château de Liezen et Alexandra. Avant de partir, passant par Paris, il avait commandé chez Claude Dalle un superbe cabinet en palissandre pour sa bibliothèque. Il risquait bien de ne jamais en profiter…

Impossible d’entrer en contact avec la CIA.

Normalement, il devrait décrocher, mais il se souvenait de l’avertissement de Vladimir Kartoff. Si les Vietnamiens renonçaient à la solution modérée, ils risquaient de le liquider. Tant qu’il ne bougeait pas de Phnom Penh, ils pouvaient encore se faire des illusions.

Cependant, il avait beau se creuser la tête, il ne voyait pas comment se substituer aux Khmers rouges de Pailin, pour l’élimination physique de Ta-Mok.

 

Un soleil de plomb inondait la piscine du Cambodiana. Malko n’arrivait pas à se baigner. Il avait même l’impression de se noyer rien qu’en regardant l’eau où s’ébattait Sherry, moulée dans un deux-pièces minuscule d’où ses seins semblaient prêts à s’échapper. Un bel animal plein de santé. Elle cessa de nager, grimpa l’échelle de la piscine et s’y immobilisa, de profil par rapport à lui, le buste en avant, et la croupe volontairement cambrée en une pose agressivement suggestive. Puis elle tourna la tête et lui sourit. Malko sentit son ventre s’embraser devant cette provocation muette. À l’insu des gens autour d’eux, elle lui rappelait son fantasme.

Une silhouette apparut soudain derrière elle, un homme qui venait d’émerger de l’hôtel. De taille moyenne, les cheveux gris en brosse, des espadrilles, une chemisette, une serviette à la main. Le pouls de Malko s’emballa. C’était son « interrogateur » de la prison secrète !

L’homme se dirigeait vers lui, très calme. Malko se redressa sur sa chaise longue. Le Colt se trouvait à ses pieds dans sa sacoche. Sherry, son exhibition terminée, arrivait derrière le Cambodgien en balançant ses hanches, un sourire amoureux aux lèvres. C’était une superposition cauchemardesque… Malko était debout lorsque l’homme arriva à sa hauteur. Celui-ci le salua d’un bref signe de tête et dit tout de suite :

– Ne craignez rien. Je désire m’entretenir avec vous.

Sans attendre la réponse de Malko, il attira une chaise à lui et s’installa. Sherry regardait le nouveau venu, intriguée. Pourquoi Malko ne la présentait-il pas ? Vexée, elle fit demi-tour et replongea dans la piscine.

L’interrogateur attendit qu’elle se soit éloignée pour dire simplement :

– Ne tentez rien contre moi, je ne suis pas venu en ennemi. Je suis désolé pour ce qui s’est passé, mais j’obéissais aux ordres.

– Que voulez-vous ? demanda Malko, la main posée sur sa sacoche.

– Vous transmettre un message du camarade Ta-Mok.

C’était fou.

– Il souhaite vous rencontrer.

Malko scruta son visage, se demandant ce que cela cachait. Mais l’homme aux cheveux gris demeura impassible, se contentant de préciser :

– Le camarade Ta-Mok ne se considère pas comme l’ennemi des États-Unis, mais rejette la politique révisionniste de l’Angkar dont il est un des fondateurs.

– Dans ce cas, dit Malko, je ne vois pas ce qu’il peut avoir à me dire.

Le silence se prolongea quelques instants. Sherry était ressortie de la piscine et se promenait autour, déclenchant des flots de mauvaises pensées chez les ONG allongés sur les bords.

Malko se dit qu’il lui suffisait de prendre son arme et d’appeler ensuite les Vietnamiens pour que la carrière et probablement la vie de l’interrogateur s’arrêtent net. Ce dernier, conscient peut-être du danger, reprit d’un ton neutre :

– Le camarade Ta-Mok entend protéger les intérêts des masses populaires chinoises qui l’ont toujours soutenu.

Un déclic se fit tout à coup dans la tête de Malko. Ta-Mok ignorait encore la décision des Khmers rouges de Pailin de stopper les négociations avec la CIA et les Vietnamiens, tant que lui, Ta-Mok, ne serait pas éliminé. Il craignait donc d’être marginalisé si l’accord se faisait sans lui. Sa soi-disant défense des masses populaires chinoises n’était qu’un habillage pour sauver la face.

Malko eut quelques secondes de jubilation intérieure. S’il arrivait à amener à la table de négociation les gens de Pailin, Ta-Mok et les Vietnamiens, sa mission était un succès. Et Ta-Mok ne serait pas le premier révolutionnaire pur et dur à mettre de l’eau dans son vin.

– Admettons que j’accepte le principe d’une telle rencontre, répliqua Malko, je dois avoir une idée, avant, de ce qu’il souhaite.

– La paix, répondit aussitôt l’homme aux cheveux gris. Le camarade Ta-Mok a toujours combattu pour la paix. Il désire pouvoir contrôler l’application éventuelle d’un accord entre les parties cambodgiennes, de façon à éviter toute dérive révisionniste.

Traduit de la dialectique communiste, cela signifiait qu’il réclamait un strapontin dans le futur gouvernement de coalition modérée, probablement pour y défendre les intérêts des Chinois qui devaient se sentir trahis par les autres Khmers rouges. Tout devenait logique. Mais, comme dit le proverbe allemand : « Pour dîner avec le diable, il faut une longue cuillère. » Or, Ta-Mok était un « diable » particulièrement redoutable et Malko avait toutes les raisons de s’en méfier.

– Où comptez-vous organiser une telle rencontre ? demanda-t-il. Il est hors de question que je quitte Phnom Penh.

– La rencontre peut se dérouler à Phnom Penh, affirma sans broncher l’homme aux cheveux gris. Si vous me donnez votre accord de principe, je vous communiquerai le moment et le lieu quelques heures avant.

Son regard traversa sans la voir la superbe anatomie de Sherry revenue s’allonger à côté de Malko.

– Je suis d’accord, fit ce dernier, mais je vais en parler, bien entendu, à mes partenaires vietnamiens.

– Très bien, approuva le Cambodgien. Je vais transmettre votre réponse au camarade Ta-Mok.

Il se leva, raide comme la justice, salua d’une légère inclinaison de tête et s’éloigna vers l’hôtel. Pas un mot des quelques morts qui avaient jalonné le début de leur « dialogue ». Aux poubelles de l’histoire, Phong Ton, Palin Yukanthor, Jane Baron, Chang, le cyclo-pousse, les faux bonzes…

Sherry se pencha vers Malko.

– Qui est ce bonhomme ? Encore un de tes « spooks » ?

– Tout à fait, dit Malko. C’est le Khmer rouge qui m’a torturé.

L’Américaine bondit comme si un scorpion l’avait piquée.

– Qu’est-ce qu’il faisait là ? Pourquoi tu ne l’as pas tué ? Tu es armé.

Malko la calma d’un sourire patient.

– Tu ne connais pas encore toutes les règles de ce jeu. Il venait en émissaire de paix.

Sherry secoua ses cheveux roux, accablée. Décidément, ce monde lui échappait. Malko avait hâte de communiquer à Sopia Sen ce rebondissement. Peut-être le début du succès.

Sopia Sen bouillait de rage impuissante, tirant nerveusement sur sa cigarette, aussi rigide que le dossier de la chaise chinoise sur laquelle elle était assise.

– C’est un piège, explosa-t-elle. Il fallait s’emparer de cet homme. Nous l’aurions interrogé, fait parler.

– Pour apprendre quoi ? objecta Malko. Où se trouve Ta-Mok ? Cela ne servirait à rien. Par contre, si ce qu’il propose est réel, c’est peut-être la fin de nos problèmes. Je comprends vos sentiments à l’égard de Ta-Mok. Mais nous avons pour but d’épargner au Cambodge un nouveau génocide, pas d’assouvir une vengeance personnelle.

Sopia Sen bondit.

– Ce n’est pas une vengeance personnelle ! Ta-Mok est un assassin, il hait le monde occidental. Il nous tend un piège.

Si on ne négociait pas avec les assassins en politique, les salles de conférences seraient vides. Le tout était de ne pas assassiner à contretemps.

– Peut-être, reconnut-il, mais c’est aussi un homme intelligent. Il s’est rendu compte qu’il était minoritaire, il essaie de prendre le train en marche.

La Cambodgienne lui jeta un regard apitoyé.

– Vous ne le connaissez pas comme moi. Je le hais, mais je reconnais son courage physique et son désintéressement. Cela fait des années qu’il n’a plus de vie privée. Il est dévoué corps et âme à l’Angkar.

« Il n’a jamais rien volé, même pas une radio ! Lorsqu’il avait des dizaines de femmes à sa disposition, il ne s’en servait pas. Il dort sur un lit de camp, vit sans aucun confort. Seule compte la Cause.

– Sa proposition est peut-être une façon à ses yeux de continuer à la servir, remarqua-t-il. C’est peut-être aussi un piège. Nous verrons.

Sopia se tourna vers lui, presque suppliante.

– Il faut me croire, ce ne peut être qu’un piège… Il faut lui en tendre un à notre tour. Dès que vous aurez des nouvelles de ce Polpotiste, dites-le-moi. Il veut vous tuer.

La Cambodgienne secoua la tête.

– Vous représentez les États-Unis. Le danger. En vous liquidant, il ferme définitivement la porte, se disant que les Américains ne tenteront plus rien, dégoûtés. C’est l’explication de la cruauté avec laquelle il a agi envers Phong, Chang et vous-même. Il tue et envoie un message de paix en même temps.

« Il y a un élément supplémentaire. Vous lui avez porté des coups très durs et vous lui avez échappé. Il est vexé. C’est devenu une affaire personnelle à ses yeux. Nous sommes en Asie. Vous lui avez fait perdre la face. Ce n’est qu’en vous tuant qu’il la retrouvera.

– Vous avez peut-être raison, dit Malko, en se levant. L’avenir nous départagera.

Il savait que Sopia Sen avait raison : il y avait 90 % de chances que le rendez-vous de Ta-Mok soit un piège. Seulement, on était en Asie où les retournements sont fréquents et il ne pouvait pas négliger les 10 % de chances restantes. Même au péril de sa vie. C’était à lui de prendre toutes les précautions nécessaires pour qu’un éventuel traquenard tendu par Ta-Mok échoue.

Il avait maintenant hâte de récupérer Sherry au Samaki où elle devait l’attendre avec Sam.

 

Le regard de Sam allait sans arrêt de Malko à Sherry en train d’ajuster sa jambe artificielle sur son moignon. Ses yeux étaient pleins de larmes qu’il essuyait sans cesse d’un geste automatique. Un prothésiste de world handicap assistait la jeune Américaine. Malko détourna le regard : le spectacle de ce bambin affligé de cette prothèse était horrible. Et pourtant, Sam semblait ne jamais avoir été aussi heureux de sa vie.

À peine eut-on fixé la dernière courroie qu’il sauta de sa chaise et faillit perdre l’équilibre. Il se rattrapa et fit le tour de la pièce en marchant d’une façon bizarre, toujours au bord de la chute, mais sans ses béquilles.

– Il lui faudrait une canne, conseilla Sherry, émue aux larmes elle aussi.

Sam claudiquait d’une façon désastreuse, le visage rayonnant de bonheur. Il jeta une phrase au prothésiste, très excité.

– Il va s’acheter au marché un pantalon et des chaussettes, comme cela, on croira qu’il a une vraie jambe… traduisit-il.

Sam se rassit et, tranquillement, défit les courroies fixant sa prothèse.

– Qu’est-ce qu’il fait ? demanda Malko, ébahi.

Traduction et réponse ravie.

– Il va mendier maintenant. Avec sa nouvelle jambe, il ferait moins d’argent. Il ne la mettra que pour se détendre.

Sam sortit de la pièce sur ses béquilles, sa jambe sous le bras, fier comme Artaban.

 

L’homme aux cheveux gris surgit trois jours plus tard, dans la même tenue, tout aussi grave, à la piscine du Cambodiana. Sherry était en train de commenter à Malko un reportage sur le décorateur Claude Dalle qui occupait huit pages d’un grand magazine. Instinctivement, Sherry, allongée à côté de Malko, lui prit la main et la serra. Elle le suppliait tous les jours de quitter Phnom Penh avec elle. Il avait refusé, arguant d’obligations professionnelles, sans mentionner le rendez-vous avec Ta-Mok.

– Il me fait peur, dit-elle à voix basse.

L’envoyé de Ta-Mok s’arrêta devant eux et Malko se leva, l’entraînant à quelques mètres.

– Le camarade Ta-Mok a accepté votre offre de le rencontrer à Phnom Penh, annonça le Cambodgien.

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