La solution rouge
Chapitre XVII
Malgré son habitude du danger, Malko éprouva un léger picotement au creux de l’estomac. Ta-Mok avait déjà essayé de le tuer deux fois. Il avait intérêt à prendre beaucoup de précautions pour cette rencontre. Impassible, le Khmer aux cheveux gris attendait la réponse.
– Quand et où ? demanda Malko.
– Ce soir au Tong-Kea, à huit heures.
– Où est-ce ?
– C’est un des restaurants flottants sur le Mékong, presque en face du Palais royal, à la hauteur de la rue 178. Est-ce que l’endroit vous convient ?
Malko revit mentalement la topographie de la ville. Amarrés au quai parallèle au boulevard Lénine se trouvaient deux restaurants flottants connus pour la médiocrité de leur cuisine, la plupart du temps vides. En pleine ville, le long d’une promenade très fréquentée le soir. Il serait facile d’y placer un dispositif de sécurité important. Là où le bât blessait, c’est qu’il était obligé de faire appel à Sopia Sen ou au capitaine Sarin. Or, ceux-ci risquaient de ne pas se borner à protéger Malko… même si le Khmer rouge n’avait pas de mauvaises intentions. S’ils déclenchaient les hostilités, cela risquait de très mal finir : Ta-Mok ne viendrait sûrement pas seul…
– L’endroit ne vous convient pas ? demanda l’homme aux cheveux gris, intrigué par le silence de Malko.
– Si, si, affirma ce dernier, je m’étonne seulement que votre chef se rende à Phnom Penh.
Un très faible sourire éclaira le visage grave de son interlocuteur.
– Le camarade Ta-Mok a toujours su apprécier les risques. C’est un homme d’expérience. Nous vous attendrons donc au Tong-Kea à huit heures. Si nos conversations se déroulent bien, nous demanderons à Mrs. Sen de se joindre à nous.
Il s’éloigna de son pas tranquille. Malko revint vers Sherry et lui expliqua ce qui se passait. Elle l’écouta, terrorisée.
– Tu ne vas pas aller à ce rendez-vous ! s’exclama-t-elle.
– J’y suis obligé, répondit Malko.
Il se leva et s’habilla. Le temps allait passer très vite jusqu’au soir.
Le visage de Sopia Sen semblait taillé dans de l’ivoire. Toute sa vie s’était réfugiée dans ses prunelles noires.
– C’est une occasion unique ! dit-elle lentement. Je vais prévenir le capitaine Sarin. Il a assez d’hommes sûrs pour que nous ne prenions aucun risque. Il n’est pas question de laisser Ta-Mok repartir de Phnom Penh vivant.
C’était évidemment la solution la plus séduisante et la plus simple. Mais Malko avait peu à peu acquis la certitude que l’élimination physique de Ta-Mok était une vengeance personnelle de Sopia Sen, qui l’avait fait endosser à ses alliés. Bien sûr, le vieux chef khmer rouge haïssait l’Occident et il avait lutté contre le plan américain par idéologie. Cependant, s’il ne pouvait être éliminé, il valait mieux trouver une solution avec lui que pas de solution du tout. Minoritaire, il perdrait beaucoup de sa capacité de nuisance.
– Gardons deux fers au feu, suggéra Malko. Puisque vous êtes conviée aussi, vous pourrez vous rendre compte de la réalité. S’il nous tend un piège, nous ferons tout pour le liquider.
Sopia Sen sembla se radoucir et se rallier à cette thèse.
– D’accord, dit-elle. Voilà comment nous allons procéder. Aucun de nos hommes ne se trouvera sur le Tong-Kea. On les regroupera dans des bateaux échoués un peu plus haut sur le Mékong et derrière l’enceinte du Palais royal de l’autre côté du boulevard Lénine. Moi, je resterai ici pour attendre votre éventuel signal. Si les choses se passent bien, vous m’envoyez Chieng.
« Nous aurons des guetteurs sur le quai, équipés de talkie-walkie. Si vous vous sentez en danger, allumez une cigarette. Dans ce cas, les hommes du capitaine Sarin investiront immédiatement le Tong-Kea.
Malko réfléchit quelques instants. Il lui suffisait de se placer à une table située face au quai pour être parfaitement visible de l’extérieur. Il serait armé et sur ses gardes. Ce qui évitait une surprise trop brutale.
– D’accord, mais vous me promettez de respecter vos engagements ?
– Je vous le promets.
Sopia Sen se leva et vint vers lui.
– Si vous me permettez de me venger de Ta-Mok, d’une façon ou d’une autre, je vous en serai toujours reconnaissante, murmura-t-elle.
Toute la dureté de ses traits s’était effacée, faisant place au visage sensuel de la pulpeuse veuve. Il sentit contre lui la houle de son ventre et comprit qu’elle tenait à le récompenser d’avance. D’ailleurs, les mains qui couraient sur son corps étaient encore plus éloquentes. Après quelques brèves caresses, elle l’entraîna vers le grand lit-table. Sans même se déshabiller, elle s’y allongea et remonta son sampot sur ses hanches, découvrant son ventre nu. Quand Malko s’y enfonça, il découvrit que l’idée de se venger de Ta-Mok l’avait inondée. Il la pilonna sans retenue, tandis qu’elle gémissait, les cuisses ouvertes, les bras autour de lui. Elle devança de peu son orgasme, puis se redressa un peu plus tard, les yeux brillants, et rabaissa son sampot.
– J’aime faire l’amour à l’impromptu, dit-elle, quand j’en ai brutalement envie. Ce soir, si tout se passe bien, nous prendrons notre temps et je vous ferai une surprise.
– Laquelle ? demanda Malko.
Sopia eut un sourire salace.
– J’ai une nièce très belle et très docile. Vous lui ferez tout ce que vous voulez et je regarderai. Maintenant, nous avons du travail.
Malko avait choisi une table du côté du quai, face au Palais royal. Le Tong-Kea était pratiquement vide, comme presque toujours en semaine. Le restaurant était installé sur une grosse barge et on y accédait par deux passerelles peintes de couleurs criardes. La cuisine et les logements du personnel se trouvaient au niveau inférieur, presque à hauteur de l’eau. La salle du restaurant était surélevée par rapport au quai. Au fond, une radio déversait de la musique traditionnelle cambodgienne. Face à une bière trop chaude, Malko attendait, tous ses sens en alerte.
Seules deux autres tables étaient occupées, par des couples cambodgiens. Les promeneurs du quai semblaient eux aussi bien innocents. Quelques cyclos bayaient aux corneilles, en face du Palais royal, comme le personnel aligné au fond du restaurant. Les guirlandes d’ampoules multicolores décorant le Tong-Kea n’arrivaient pas à lui donner l’air gai…
Sherry attendait au Cambodiana. Folle d’angoisse. Il avait repris sa première méthode pour la tranquilliser : une grande bouteille de Johnny Walker Carte Noire. Quant au dispositif mis en place par le capitaine Sarin, il était rigoureusement invisible. Malko se reversa un peu de bière. Huit heures quarante. Et si c’était un coup de bluff de Ta-Mok ?
Sopia Sen attendait chez elle un éventuel signal de Malko… Sa bière terminée, il en recommanda une autre. Pour tromper son impatience, il se mit à scruter la rive à sa droite et éprouva une sensation bizarre. Le Palais royal semblait s’être déplacé ! Il n’en voyait plus qu’une moitié. Il crut une fraction de seconde être le jouet d’une hallucination avant de réaliser la vérité toute bête : la barge qui supportait le Tong-Kea avait coupé ses amarres et dérivait en direction du sud. Il se leva brusquement et se précipita vers le bastingage. Une dizaine de mètres d’eau noire le séparait déjà de la berge en pente !
– Mr. Linge !
Il se retourna d’un bloc. Le Khmer aux cheveux gris avait surgi de nulle part, toujours aussi calme. D’un coup, Malko remarqua les visages figés des serveurs et de la caissière au fond du restaurant. Immobiles comme des mannequins.
Plusieurs hommes, en tenue noire, armés de Kalachnikov apparurent derrière le messager de Ta-Mok. Deux d’entre eux forcèrent les deux couples cambodgiens qui achevaient de dîner à quitter leur table, les entraînant dans la coursive inférieure. Les autres, silencieusement, prirent place aux coins de la salle.
– Qu’est-ce que cela signifie ? demanda Malko.
Le Cambodgien eut son sourire parcimonieux.
– Le camarade Ta-Mok est très prudent. Il a certes confiance en vous, mais pas en votre entourage.
Malko regarda la berge qui s’éloignait. Que devaient penser les hommes du capitaine Jan Sarin ? Avaient-ils prévu un dispositif sur le fleuve ? Le courant, très fort, entraînait le restaurant vers la sortie de la ville. Déjà, on ne distinguait presque plus le Palais royal. Comme s’il avait deviné les pensées de Malko, l’homme aux cheveux gris précisa suavement :
– Une vingtaine de nos hommes sont montés à bord et ont neutralisé les éléments hostiles qui s’y trouvaient. Avant de couper les deux amarres qui retenaient le Tong-Kea au quai. Maintenant, nous sommes tranquilles pour bavarder.
Il s’assit en face de Malko. Un des soldats houspilla les serveurs pour qu’ils descendent au pont inférieur. Il ne restait plus dans le restaurant désert, mais toujours illuminé de guirlandes d’ampoules multicolores, que les soldats silencieux et presque invisibles dans la pénombre. Le silence était absolu : la barge dérivait sans bruit sur l’eau boueuse du Mékong. Un sampan passa près d’eux, un fanal jaunâtre à l’avant. Malko essaya de se remémorer la topographie des lieux. Environ quatre à cinq kilomètres plus loin, après le Cambodiana, le Mékong passait sous l’unique pont l’enjambant en 2 000 kilomètres, menant à la route N° 1, vers le Viêt-nam.
– Où se trouve Ta-Mok ? demanda Malko.
– Vous allez bientôt le rencontrer.
Il était partagé entre la tension et la curiosité. Il s’était attendu à une astuce de la part du vieux Khmer rouge et ce qui se passait ne l’étonnait pas outre mesure. Ta-Mok n’avait pas voulu se jeter dans le piège qu’il devinait, mais cela ne préjugeait en rien de ses intentions réelles. L’homme aux cheveux gris, parfaitement calme, n’avait pas une attitude hostile. S’il avait voulu tuer Malko, cela aurait pu être fait depuis un quart d’heure. Ce n’était pas le Colt 45 passé dans sa ceinture qui pesait lourd devant les Kalachnikovs des soldats en tenue noire.
– Où allons-nous ?
Son vis-à-vis eut un sourire énigmatique.
– Où le courant nous porte. Quelques-uns de nos hommes nous guident avec des gaffes.
Les hommes du capitaine Sarin allaient sûrement réagir. Une route courait le long du Mékong et toute la région se trouvait sous contrôle gouvernemental. Quelle nouvelle astuce Ta-Mok pouvait bien avoir trouvée pour éviter le danger ? Bien que l’armée cambodgienne ne possède que des hélicoptères lourds MI 26, les policiers pouvaient monter une opération avec les vedettes fluviales stationnées le long des quais. Les lumières du Cambodiana apparurent dans le lointain, sur leur droite. À cet endroit, le Mékong avait plus de deux kilomètres de largeur et la barge s’éloignait vers l’autre rive.
Malko croisa le regard de son interlocuteur. Le Cambodgien eut un hochement de tête amusé.
– Je vois que vous êtes impatient ! Je vais donc vous remettre tout de suite un cadeau de la part du camarade Ta-Mok, en signe de réconciliation.
Il se retourna et héla un des soldats. Ce dernier disparut aussitôt dans l’escalier menant à la coursive inférieure. Malko attendait, intrigué. Le silence n’était troublé que par le bruissement de l’eau le long de la coque. Puis des pas firent trembler l’échelle métallique et le soldat réapparut. Il portait un sac de jute à la main et vint le déposer sans un mot à côté du vis-à-vis de Malko. Ce dernier le ramassa, le posa sur ses genoux et l’ouvrit. Toujours impassible.
Malko guettait ses gestes, pris d’une brutale angoisse. Tout cela était trop poli, trop léché… La main du Cambodgien émergea du sac, tenant une poignée de cheveux tressés en natte. Puis apparut le visage figé de Sopia Sen, les yeux encore ouverts. Sa tête avait été tranchée juste sous le menton.
– Voici le cadeau du camarade Ta-Mok ! entendit Malko dans un brouillard. J’espère que c’est une bonne surprise.
Malko se força à regarder l’horrible dépouille que l’homme aux cheveux gris venait de poser sur la table, face à lui, retenant de toutes ses forces une incoercible nausée. Quelques heures plus tôt, cette bouche inerte et froide l’embrassait, ces yeux pétillaient d’intelligence. Il sentait son univers mental basculer devant cette cruauté froide. L’Asie lui réserverait toujours des surprises.
– C’est abominable ! fit-il d’une voix blanche.
Le Khmer rouge l’observait d’un regard glacé, presque amusé.
– Mrs. Sen était une imbécile, lança-t-il d’une voix cinglante. Elle a trahi tout le monde et se croyait plus forte que nous. Elle a été très surprise de me voir.
– C’est vous qui…
Son interlocuteur inclina la tête affirmativement.
– J’ai obéi scrupuleusement aux instructions du camarade Ta-Mok. Cela a été facile de pénétrer dans sa maison. Elle s’y trouvait seule stupidement et n’a même pas eu le temps de résister. Mais elle a beaucoup supplié ensuite… Elle a même proposé de nous échanger sa vie contre la vôtre…
– Vous êtes ignoble, dit Malko, détournant le regard du macabre débris posé en face de lui.
Certes, Sopia Sen voulait, elle aussi, la tête du vieux Ta-Mok. Mais de la voir là, fraîchement décapitée, cela lui retournait le cœur. Ainsi, pendant que le capitaine Sarin mettait son dispositif en place, les hommes de Ta-Mok assassinaient la Cambodgienne.
La suite ne faisait aucun doute. Après Sopia Sen, ce serait lui. Son regard balaya rapidement les soldats embusqués sur le pont : ils le guettaient, prêts à faire feu au moindre mouvement.
Il releva la tête et croisa le regard de l’homme aux cheveux gris. Plein d’ironie et d’une haine méprisante. S’attendant visiblement à ce que Malko fasse quelque chose pour l’abattre sur-le-champ. La tension était palpable. Il fallait gagner du temps, faire assaut de cynisme, et profiter ensuite d’un relâchement passager de ceux qui le surveillaient. Sinon, il allait subir le sort de Sopia Sen. Une seule solution : convaincre son vis-à-vis qu’il croyait encore à la négociation…
Se penchant, il prit le sac de jute et, surmontant son dégoût, attrapa la tête décapitée par les cheveux pour l’y remettre. Le contact des cheveux gras et froids lui donna la chair de poule. Il laissa tomber la tête dans le sac et referma ce dernier, le posant sur le plancher. L’homme aux cheveux gris l’observait comme un cobra guette un lapin qu’il se prépare à engloutir.
– J’apprécie le cadeau de votre chef à sa juste valeur, fit Malko d’une voix cinglante. Mais quand allons-nous retrouver Ta-Mok ?
Une lueur de surprise passa dans les yeux de son vis-à-vis. Visiblement, le Cambodgien ne s’attendait pas à trouver un tel sang-froid chez Malko. Ce dernier perçut au même moment un bruit de moteur lointain, derrière eux sur le fleuve. Est-ce que les hommes de Jan Sarin se remuaient enfin ? L’homme aux cheveux gris semblait ne rien avoir entendu. Revenu de sa surprise, il répliqua avec un sourire glacial :
– Il y a un petit contretemps, dit-il. Le camarade Ta-Mok n’a pas voulu prendre le risque de se déplacer. Je vais donc vous amener jusqu’à lui.
– Il n’en est pas question, dit Malko.
Le Khmer rouge eut un geste apaisant.
– Oh, mais il n’est pas question de vous faire voyager. Ce serait trop difficile. Il est plus facile de ne transporter que votre tête. Il y a encore de la place dans ce sac.
Ses traits s’étaient durcis et il émanait de lui une cruauté abominable, en dépit de la voix trop douce. Malko leva les yeux et sentit une coulée glaciale le long de sa colonne vertébrale. Un homme torse nu, un coupe-coupe à la main, avançait silencieusement dans sa direction.
Il allait subir le sort de Sopia Sen : on allait le décapiter.
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