La solution rouge

Gérard De Villiers · Chapitre 18 sur 19

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La solution rouge

Chapitre XVIII

 

Le regard de Malko balaya le pont. Les soldats en noir avaient relâché leur attention, voyant qu’il ne se passait rien. Maintenant, tous regardaient l’homme au coupe-coupe. Malko sentit qu’il disposait de quelques secondes pour tenter quelque chose. Ensuite, ce serait trop tard. Avec son « 45 », il pourrait peut-être abattre quelques-uns de ses adversaires, mais pas tous. Cet instant de grâce n’allait pas durer.

Il souriait encore à l’homme aux cheveux gris lorsque, d’une seule détente, il se leva et plongea par-dessus le bastingage du Tong-Kea. Pris de vitesse, les soldats n’eurent même pas le temps de tirer. Malko vit monter vers lui l’eau noire du Mékong, puis heurta la surface du fleuve avec un « plouf » sonore. Très vaguement, il entendit une détonation, puis s’enfonça dans l’eau tiède. Quelques secondes plus tard, il refaisait surface et son visage heurtait une masse végétale : un des innombrables nénuphars qui dérivaient dans le courant. Il aperçut les lumières du Tong-Kea qui s’éloignaient et des points lumineux en jaillirent. Un petit geyser s’éleva à côté de lui. Une balle venait de frapper la surface de l’eau. Il replongea aussitôt, s’efforçant de rester entre deux eaux. Lorsqu’il refit surface, le restaurant s’était encore éloigné. Une ultime rafale troua le silence de la nuit.

Il était trop loin pour qu’ils puissent viser convenablement. Il se mit alors à nager vers la rive, luttant contre le fort courant. Au même moment, il entendit le ululement d’une sirène et aperçut une vedette descendant le courant à toute vitesse, grouillant d’hommes sur le pont : le capitaine Sarin s’était enfin lancé à la poursuite de Ta-Mok… Mais cela ne concernait plus Malko. Son Colt toujours glissé dans sa ceinture, il continua à nager, essayant d’effacer de sa rétine l’image de la tête décapitée de Sopia Sen. Quelques instants plus tard, une violente fusillade se fit entendre, un peu plus bas sur le fleuve, juste à la hauteur du pont. Il y eut des éclairs, une boule rouge, et il perçut une violente explosion sourde.

Une roquette antichar. Impossible de savoir qui l’avait tirée. Il se remit à nager, amer et épuisé. Sa mission était définitivement fichue. Il lui fallut plus de vingt minutes, à cause du courant, pour atteindre la rive marécageuse. Épuisé et amer, il se hissa sur la route déserte et se mit à marcher comme un automate vers le Cambodiana.

 

Le soleil radieux n’arrivait pas à effacer de la rétine de Malko la vision d’horreur de la nuit précédente.

La tête décapitée de Sopia Sen se superposait à travers la baie vitrée aux sampans fendant les eaux limoneuses du Mékong. Il revenait tout juste d’une entrevue tendue chez le capitaine Jan Sarin, qui avait cru Malko noyé. Dans les débris du Tong-Kea qui avait brûlé, on n’avait en effet retrouvé que la tête de Sopia Sen. Tous les Khmers rouges du commando avaient été exterminés par la patrouille fluviale, qui, dans sa fureur, avait aussi liquidé le personnel du restaurant, soupçonné de complicité passive.

Depuis la veille, le capitaine Jan Sarin ne décolérait pas contre ses hommes qui avaient été incapables de déceler l’infiltration des « Polpotistes ».

Ceux-ci avaient agi avec une astuce diabolique. Un des leurs, venant soi-disant de la part de Malko, avait demandé à Chieng d’aller chercher Sopia chez elle. Ils s’étaient glissés à sa suite dans la villa et l’avaient exécutée et décapitée sur place tandis que Chieng essayait de trouver du secours. Lorsqu’il avait ramené des policiers vietnamiens, c’était trop tard et le Tong-Kea voguait déjà sur les eaux du Mékong. Pour la première fois, lorsque Malko était descendu pour aller chez Jan Sarin, Chieng n’arborait pas son sourire habituel.

Malko broyait du noir en contemplant le Mékong tandis que Sherry prenait une douche. Les événements de la veille au soir sonnaient le glas de sa mission. Ta-Mok avait gagné sur toute la ligne. Il avait frappé avec une précision prouvant qu’il était remarquablement renseigné. Comme Palin Yukanthor l’avait été, ayant identifié Malko alors que celui-ci croyait lui tendre un piège.

Qui avait pu le renseigner, dans les deux cas ?

Le téléphone sonna, interrompant sa réflexion.

– Comment allez-vous, gospodine Linge ?

C’était la voix douce et le léger accent de Vladimir Kartoff.

– Pas trop mal, répondit Malko. Quel bon vent vous amène ?

– J’ai pensé que ce serait sympathique de déjeuner ensemble, proposa le diplomate soviétique.

– Avec plaisir.

– Alors, à une heure, au restaurant de la Faculté.

Après avoir raccroché, Malko se dit que Vladimir Kartoff avait dû avoir vent des événements de la soirée précédente. Il venait aux nouvelles. Sherry sortait de la salle de bains, enroulée dans une serviette.

– Nous allons déjeuner avec un ami, annonça-t-il.

Elle se rembrunit.

– Encore un « spook »…

– Oui, confirma Malko et un Soviétique, en plus…

Elle secoua ses cheveux roux avec découragement.

– Quand est-ce qu’on part ? Tu vas finir par te faire tuer. Tu n’as plus rien à faire ici.

Depuis que Malko était revenu trempé et choqué de son rendez-vous, elle ne vivait plus.

– Nous allons passer à Air Kampuchea, dit-il.

Il avait décidé de prendre le vol du lendemain pour Ho Chi Minh-Ville où il attraperait le « 747 » d’Air France, retrouvant enfin la civilisation et le bien-être. Il était temps de « démonter ». Sopia Sen disparue, il n’avait plus de contacts avec le gouvernement Hun Sen et, de toute façon, les Khmers rouges de Pailin ne donneraient plus signe de vie.

En gagnant le restaurant, il s’arrêta au bureau de Air Kampuchea sur le boulevard Acharmean. Une employée très polie écouta sa requête, examina son billet de retour pour Saigon et son billet Air France, puis alla s’enfermer dans un bureau. Elle revint un peu plus tard, arborant une mine désolée.

– Il n’y a plus de place pour Ho Chi Minh-Ville avant la semaine prochaine, annonça-t-elle.

– Même si je paie en dollars ?

– Il n’y a plus de place, répéta-t-elle, un peu sèchement, avant de passer au client suivant. Et il vous faut une autorisation de sortie…

Sherry regarda Malko, catastrophée. Cela faisait dix jours à attendre, mais il ne voyait guère d’autre moyen de se tirer de ce guêpier… C’est agacé qu’il rejoignit le restaurant de la Faculté. Un modeste établissement en tonnelle situé sur la place de la gare aux grilles cadenassées. Les trains qui partaient pour Battambang ou en arrivaient étaient rares, et les autorités voulaient éviter que la gare ne soit squattée par des sans-logis.

Vladimir Kartoff l’accueillit chaleureusement et baisa la main de Sherry, très étonnée de cet égard. Elle n’avait vu ça que dans des films en costume… Le déjeuner frugal passa très vite. Comme dans tous les restaurants de Phnom Penh, la nourriture était infecte. Le Soviétique n’avait parlé de rien.

– Je peux vous dire un mot dans ma voiture ? demanda-t-il à Malko après avoir payé.

Malko l’y suivit, laissant Sherry en face d’un café qui ressemblait à de la boue.

Le Soviétique s’installa au volant de sa Volga et dit, l’air grave :

– Je sais ce qui s’est passé hier soir. C’est très fâcheux.

– Plus que cela ! soupira Malko. Je repars pour Saigon. Malheureusement, pas avant dix jours, il n’y a pas de place.

Vladimir Kartoff lui adressa un regard perçant, et lança calmement :

– Vous ne pourrez pas.

– Pourquoi ?

– Ce matin, il y a eu une réunion importante au ministère de l’Intérieur, avec le directeur de cabinet de Hun Sen. À votre sujet. L’attitude de Ta-Mok rend toute solution impossible, donc Hun Sen est obligé d’abandonner son option « modérée » et de se plier aux desiderata de Hanoï. Seulement, il ne veut pas laisser de témoins de cette tentative de conciliation.

Malko sentit un léger picotement au creux de l’estomac.

– Ils veulent se débarrasser de moi, conclut-il.

– Oui, admit Vladimir Kartoff. C’est la raison pour laquelle vous ne trouverez pas de place d’avion. On va vous proposer de vous faire gagner Ho Chi Minh-Ville par la route N° 1. Vous tomberez dans une embuscade et on mettra cela sur le dos des Khmers rouges…

– Et si j’empruntais cet itinéraire sans prévenir personne ?

– Impossible. Pour franchir le poste frontière entre le Cambodge et le Viêt-nam, il faut un visa spécial. Accordé par le ministère de l’Intérieur.

La boucle était bouclée.

– Quelles sont mes options dans ce cas ? demanda Malko.

Le Soviétique n’était sûrement pas venu seulement le prévenir.

– Je ne peux, hélas, vous offrir l’abri de mon ambassade, dit Vladimir Kartoff.

Malko réfléchissait. La frontière du Laos, c’était hors de question. Celle de la Thaïlande était inaccessible à cause des Khmers rouges. Il n’y avait pas d’avions à Phnom Penh, à part les Antonov 24 de Air Kampuchea.

Il était piégé. La CIA ne viendrait pas le chercher avec un hélicoptère ou un avion léger.

– Il y a peut-être un moyen de vous en sortir, suggéra le Soviétique. Si vous obtenez une autorisation pour vous rendre à Kompong Som. Toute la contrebande avec la Thaïlande passe par un îlot au large du port. Avec des dollars, vous trouverez quelqu’un pour vous y conduire. Ensuite, il est possible de repartir avec un bateau amenant de la marchandise pour le Cambodge. Mais c’est dangereux.

– Merci de ce conseil, dit Malko.

Le diplomate lui tendit la main.

– Bonne chance, camarade. Nous ne nous reverrons plus, dans l’immédiat.

Malko le regarda démarrer et revint à sa table. Sherry le guettait anxieusement.

– Il y a encore un problème ?

– Oui, dit Malko, il va falloir nous séparer.

La jeune Américaine se rembrunit :

– Pourquoi ?

– Cela devient très dangereux pour moi ici, dit-il. Je crois qu’ils veulent m’empêcher de sortir du pays. Toi, par contre, tu n’as aucun problème. Le mieux serait que tu partes sur Saigon, et de là, que tu attrapes Air France pour Bangkok. Tu pourras m’y attendre à l’Oriental. Si je ne suis pas là dans une semaine, c’est que je ne viendrai pas…

Des larmes avaient brusquement perlé dans les yeux verts de Sherry. Elle saisit la main de Malko et la serra à lui broyer les phalanges.

– Je ne veux pas te quitter. J’ai peur de ne jamais te revoir.

– En restant, tu risques ta vie.

Elle secoua la tête.

– Tant pis. Il doit bien y avoir un moyen de sortir du Cambodge. Si tu l’utilises, je peux venir aussi.

Il sonda le regard clair et y lut une détermination absolue. Sherry ne voulait vraiment pas le quitter.

– Bien, fit-il. Tu es formidable. Pourrais-tu avoir par ton ONG un permis pour se rendre à Kompong Som ?

– Je vais essayer, dit-elle.

– Alors, occupe-t’en immédiatement.

Ils repartirent pour le Cambodiana où Sherry reprit son véhicule.

Chieng s’avança, son sourire retrouvé :

– Monsieur partir Viêt-nam ? demanda-t-il.

– Je ne sais pas, fit Malko, il n’y a pas d’avion pour le moment.

Chieng hocha la tête.

– Moyen aller Ho Chi Minh-Ville, par route N° 1. Six-sept heures, à cause bac de Neak-Lœung. Bonne route. Je prends trois cents dollars, si Monsieur veut.

Malko eut l’impression de recevoir un coup sur la tête. Ainsi, Chieng « le souriant » avait été retourné par le ministère de l’Intérieur !

– Il n’y a pas de Polpotistes sur la route ? demanda-t-il.

Chieng rit.

– Non, non, pas de Polpotistes…

Malko se sentait un glaçon à la place du cœur. C’était vraiment le fiasco ! Même le stringer de la CIA le trahissait. L’instinct de survie reprit vite le dessus chez lui sur le découragement. L’art de la guerre consistait souvent à retourner contre l’adversaire ses propres moyens.

– Monsieur sortir ? demanda Chieng.

– Oui, dit Malko, j’ai envie de faire un peu de tourisme. Emmenez-moi donc à Ch eung Ek.

Choeung Ek, c’était l’ancien camp d’extermination des Khmers rouges, à une quinzaine de kilomètres au sud-ouest de Phnom Penh, devenu Mémorial du Génocide. Des dizaines de milliers de Cambodgiens y avaient été assassinés et enterrés.

– Choeung Ek, très bien, approuva Chieng, en se remettant au volant.

 

Malko, calé à l’arrière de la Toyota, regarda défiler les rizières entrecoupées de cocotiers. Un paysage plat et monotone à l’infini, d’un vert très particulier. De temps à autre, un hameau. Ils arrivèrent au Mémorial dont la pièce maîtresse était une pyramide de vingt mille crânes humains classés par âge, horrible souvenir des massacres de Pol Pot. Tout autour, on continuait à fouiller les rizières, découvrant sans cesse de nouvelles fosses communes.

Malko fit le tour du monument et revint à la voiture.

– Je voudrais aller un peu plus loin, dit-il. Par ce sentier qui traverse les rizières.

Chieng obéit et ils s’éloignèrent du mausolée en cahotant. L’endroit était absolument désert. Par superstition, les paysans alentour avaient abandonné les rizières où on trouvait parfois un crâne ou un tibia. Dans celles qui étaient encore exploitées, le riz poussait plus vigoureux qu’ailleurs, aidé par l’engrais humain des Polpotistes…

Le sentier se terminait en cul-de-sac marécageux. Chieng cala. Il était en train de remettre en route lorsqu’il sentit quelque chose de froid se poser sur sa nuque. Il se retourna à demi et vit Malko, qui appuyait le canon du Colt 45 contre son cou. Son expression changea à peine, mais une lueur de panique envahit ses yeux noirs.

– Chieng, annonça Malko. C’est la fin du voyage.

Le Cambodgien grimaça un sourire.

– Qu’est-ce que… Pas moyen me tuer ? demanda-t-il incrédule.

– Si, répliqua Malko, tout à fait moyen vous tuer.

– Mais pourquoi ? Pourquoi !

Sa voix s’étranglait dans l’aigu. Malko eut un sourire féroce.

– Vous ne savez pas pourquoi ?

Chieng secoua la tête avec énergie.

– Non, non, pas comprendre…

Le soleil se reflétait dans la rizière proche ; la chaleur était accablante dans la Toyota sans climatisation et le silence absolu, à part les bruissements d’insectes. Malko appuya plus fort le canon du Colt contre la nuque de Chieng.

– Ça ne fait rien ! Sortez de la voiture.

Chieng obéit et Malko le rejoignit dehors, le guidant du canon de son pistolet jusqu’à une petite fosse déjà fouillée. Il eut à peine à peser sur son épaule pour qu’il s’agenouille. Il appuya alors le canon du Colt sur son front et releva le chien. Avec un sanglot étouffé, Chieng, la tête toujours baissée, leva ses mains jointes à plat vers Malko, le suppliant, mêlant le cambodgien et l’anglais.

– Vous ne savez vraiment pas pourquoi je vais vous tuer ? demanda Malko.

Chieng demeura silencieux, tremblant de tous ses membres.

Étouffant de fureur, Malko n’y tint plus.

– Vous savez très bien, Chieng, qu’en me proposant de partir par la route à Ho Chi Minh-Ville, vous m’entraînez dans une embuscade… Vous, qui travaillez pour la CIA.

Il y eut quelques instants de silence, puis Chieng se mit à trembler encore plus fort, levant vers Malko un visage décomposé.

– Please, pardon ! Pas moyen faire autrement. Polpotistes très méchants ! Menacent tuer toute ma famille à Puok, si je n’aide pas. Moi,

pas moyen faire autrement. Sinon, tuer moi aussi. Faire tiet {34}.

Dans sa panique, il mélangeait l’anglais, le cambodgien, le vietnamien. Malko n’en croyait pas ses oreilles. Il avait menacé Chieng dans l’espoir de lui faire révéler les détails de l’embuscade organisée par le capitaine Sarin. Il insista pour être sûr d’avoir bien compris.

– C’est Ta-Mok qui vous a demandé de me tendre une embuscade sur la route N° 1 ?

– Oui, oui, Ta-Mok, répéta docilement Chieng, en reniflant.

D’un coup, tout devenait clair.

– C’est vous qui avez dit qui j’étais à Palin Yukanthor ?

– Oui, oui, c’est moi.

– C’est vous qui avez aidé les hommes de Ta-Mok à pénétrer chez Sopia Sen ?

– Oui, c’est moi. Sinon tuer tout de suite.

Malko se tut, atterré. C’était pire que ce qu’il avait imaginé. Il voulait quand même aller au fond des choses.

– Vous informez aussi le capitaine Sarin !

Chieng secoua vigoureusement la tête de gauche à droite.

– Non, non, pas capitaine Sarin. Please, pas tuer !

Il enserrait les jambes de Malko comme un serpent.

– Depuis quand travaillez-vous avec les Khmers rouges ?

– Dans le camp, bredouilla Chieng. Polpotistes découvrent moi chauffeur Lon Nol. Veulent me tuer tout de suite. Moyen pas tuer, dénoncer ennemis Angkar…

Autrement dit, le stringer de la CIA avait d’abord été mouchard pour les Khmers rouges, avec comme conséquence pour ses victimes, la mort.

– Et ensuite ? demanda Malko, glacé de dégoût. Les Khmers rouges sont partis en 1979…

– Polpotistes toujours réseaux à Phnom Penh, balbutia Chieng. Venus me voir. Menacé me dénoncer aux familles de ceux du camp et aux Vietnamiens, si pas faire moyen travailler pour eux. Très contents moi travailler de nouveau pour les Américains.

Une histoire vieille comme le monde. Mais pouvait-on juger ceux qui s’étaient retrouvés dans l’enfer du génocide polpotiste ?

Chieng tremblait de toute sa maigre carcasse, les lèvres retroussées dans un rictus désespéré, découvrant ses dents en or. Son visage plat semblait s’être ratatiné. La sueur coulait dans la nuque de Malko. Il éprouvait une furieuse envie d’appuyer sur la détente du Colt et de faire éclater la tête de Chieng.

Hélas, cela n’aurait ressuscité ni Sopia Sen ni Jane Baron. Il eut soudain une idée folle.

– Quel est le plan de Ta-Mok pour me supprimer ?

Sentant que le danger s’éloignait un peu, Chieng se remit à parler plus normalement.

– À vingt kilomètres de Phnom Penh, sur route N° 1 il y a endroit qui s’appelle Koki. Au bord Mékong. Le dimanche, beaucoup de gens viennent se reposer dans bungalows, mais en semaine, personne. Moyen emmener vous là-bas.

– Et Ta-Mok se trouvera là ? demanda Malko, incrédule.

Chieng avala difficilement sa salive.

– Oui, oui, Ta-Mok ! Réfugié là depuis attaque Tong-Kea. Bien pour lui, il peut moyen se sauver par Mékong avec bateau rapide, mais il a pas soldats là-bas.

– Très bien, dit Malko, vous allez faire comme si je ne savais rien et nous allons partir après-demain par la route.

– Pas s’arrêter ?

– Mais si, dit Malko, on s’arrêtera à Koki.

– Mais…

– Vous voulez terminer comme engrais ici, tout de suite ?

– Non, non, affirma Chieng.

– Alors, c’est simple. Vous ne dites rien à Ta-Mok. Et si vous me trahissez, je vous ferai livrer au capitaine Sarin.

– Pas moyen parler personne, jura Chieng.

– On rentre à Phnom Penh, dit Malko.

À l’issue d’une marche arrière zigzagante, ils retrouvèrent la route étroite serpentant entre les rizières. Malko échafaudait fébrilement dans sa tête le plan complètement fou qui pouvait à la fois sauver sa peau et sa mission.

Évidemment, en sus du risque « normal », tout reposait sur un homme qui trahissait comme il respirait. En partant sur la route N° 1 vers Ho Chi Minh-Ville, Malko savait bien que cela risquait fort d’être son dernier voyage.

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