La solution rouge

Gérard De Villiers · Chapitre 8 sur 19

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La solution rouge

Chapitre VIII

La piscine vide au revêtement écaillé ajoutait encore à l’atmosphère sinistre du Samaki. Malko s’arrêta devant le jardin où les bungalows ressemblaient à des cabanons de jardiniers. Seuls les bulbes des climatiseurs sur les murs signalaient qu’ils étaient habités.

Il lui semblait entendre les rires joyeux de tous ceux qui se trouvaient là en 75. Beaucoup étaient morts maintenant, ou disparus. Exilés, en fuite, en prison… Il se secoua et descendit les marches sous l’œil d’un jardinier indifférent. Aucun numéro sur les bungalows. Il frappa à une porte, puis à une autre. Sans succès. Enfin, à l’avant-dernier, il entendit des pas et la porte s’ouvrit. Sur une jeune femme vêtue d’une sorte de robe d’intérieur, pieds nus, le regard brouillé derrière d’énormes lunettes. Une Asiatique au visage rond encadré de cheveux raides. Sa bouche tremblait légèrement et Malko réalisa que ses yeux étaient humectés de larmes.

Derrière elle, une cassette jouait un air mélancolique.

Elle se força visiblement à sourire.

– Qui cherchez-vous ?

Malko se contenta d’annoncer :

– Je pense que j’ai rendez-vous ici.

La femme le regarda avec une surprise non dissimulée.

– Ici ! Mais il n’y a que moi… Et je n’ai rendez-vous avec personne…

Ce fut au tour de Malko d’être surpris. Le papier était pourtant formel.

– C’est bien le bungalow 7 ?

– Oui. Mais avec qui avez-vous rendez-vous ?

Difficile de lui dire la vérité.

– Tant pis, fit-il, il doit y avoir une erreur.

Il fit demi-tour, retraversant le jardin du Samaki, déjà plongé dans la pénombre. Perplexe et agacé. Comment allait-il renouer avec les gens de Pailin ? Il était en train de monter le perron du bâtiment principal pour rejoindre les bureaux de World Handicap quand une silhouette se détacha du mur. Il devina dans l’ombre un Asiatique mince, vêtu d’une chemisette à carreaux et d’un pantalon de toile.

– Lauk Linge ? demanda-t-il à voix basse avec le rauque accent khmer.

– Oui, répondit Malko, surpris et sur ses gardes.

– Je suis désolé, continua l’inconnu, il y a eu une erreur, il s’agissait du bungalow 8, pas du 7. Je suis très désolé. Vous voulez me suivre, s’il vous plaît ?

Indiciblement soulagé, Malko lui emboîta le pas et se retrouva dans le bâtiment voisin de celui où il avait frappé. Son guide brancha une lampe si faible qu’on ne devait pas la voir de l’extérieur. Le climatiseur ne fonctionnait pas et il régnait dans la petite pièce sombre une chaleur étouffante. Le Cambodgien alluma une cigarette et prévint aussitôt :

– Il ne faudra jamais revenir ici, nous n’utilisons jamais deux fois de suite les mêmes endroits pour les rencontres. C’est trop dangereux. Les Vietnamiens sont très méchants, n’est-ce pas. Quand ils nous prennent, ils nous torturent d’une façon horrible et ensuite ils nous tuent. On ne retrouve jamais les corps.

– Qu’en font-ils ? ne put s’empêcher de demander Malko.

L’Asiatique eut un rire aigrelet.

– À côté de Siem Reap, il y a une ferme de crocodiles, pour les peaux. Ils sont très gras…

Un ange passa en claquant des mâchoires. L’homme tira sur sa cigarette et Malko discerna la crosse d’un pistolet glissé dans sa ceinture.

– Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

– Je m’appelle Chang, annonça son vis-à-vis, je suis responsable de la structure que nous possédons à Phnom Penh. C’est chez moi que devait résider Phong Ton. Malheureusement…

Il laissa sa phrase en suspens.

– Qui l’a tué ? demanda Malko.

Chang hésita.

– Nous ne sommes pas encore certains. Peut-être les Vietnamiens.

– Pourtant, objecta Malko, vous êtes prêts à vous allier avec eux. C’est même l’objet de ma présence au Cambodge.

Le Cambodgien hocha gravement la tête.

– Les Vietnamiens ne sont pas tous du même avis entre eux, précisa-t-il. Mr Hun Sen a compris où était son intérêt, mais d’autres comme Chea-Sim ne veulent pas d’un accord. Lorsque tout sera réglé, nous aurons du travail pour éliminer des gens dangereux, s’ils ne sont pas déjà partis d’eux-mêmes.

Et une nouvelle guerre civile en perspective…

– Si ce n’étaient pas les Vietnamiens ? demanda Malko.

Chang cilla à peine.

– Que voulez-vous dire ? demanda-t-il poliment.

– Je crois qu’un des vôtres – Ta-Mok – refuse le compromis, avança Malko. Il a pu vouloir le saboter.

Visiblement, le Cambodgien était embarrassé. Il dissimula sa gêne sous un rire bref.

– C’est une possibilité. J’ai envoyé un messager à Pailin et mes camarades de l’Angkar vont effectuer leur enquête. Tout cela ne change en rien nos projets, n’est-ce pas ?

Il semblait très désireux de rassurer Malko.

– Je prends acte de votre engagement, répondit ce dernier. Mais je suis autorisé à vous dire que les amis de Mr Hun Sen sont très inquiets de ce contretemps. Que puis-je leur transmettre comme message ?

– Que rien n’est changé, affirma Chang. Mes camarades de Pailin s’apprêtent à vous envoyer un nouveau négociateur. Cela demande quelques jours, n’est-ce pas. Nous allons garder un contact permanent. Afin de vous prouver notre bonne foi, et pour simplifier les choses, je vais vous permettre de contacter directement un membre de notre réseau à Phnom Penh.

– Merci de votre confiance, dit Malko.

– Il s’agit d’un commerçant du marché de Toutophom. Un marchand de bijoux et d’antiquités. Il a le stand 24. Si vous désirez transmettre un message, allez le voir et demandez-lui s’il a reçu le gros rubis de cinq carats qu’il attendait de Pailin. Il vous fera revenir et vous communiquera alors un rendez-vous avec moi.

Malko avait tout noté mentalement et son interlocuteur semblait devenir nerveux, comme s’il était pressé de partir.

– Quand le nouvel envoyé de Pailin sera-t-il là ?

Chang réfléchit rapidement.

– Passez dans trois jours au marché.

Il était déjà debout.

– Si c’était Ta-Mok qui soit derrière le meurtre de Phong Ton ? demanda Malko.

– Nous gérerons cette situation, affirma Chang. Dites à vos amis que le prochain messager de Pailin apportera ce qu’ils ont demandé, en sus des propositions, d’accord ?

– C’est-à-dire ?

– La tête du camarade Ta-Mok, annonça paisiblement Chang.

Malko ne montra pas son dégoût.

– Comment vous y prendrez-vous pour le neutraliser, s’il est sur ses gardes ?

Chang arbora un sourire à glacer une portée de crocodiles.

– Le camarade Ta-Mok est invité à une réunion plénière de l’Angkar, à Pailin. C’est là que nous le neutraliserons. Évidemment, si vous aviez pu vous y rendre, c’eût été plus facile…

Les Polpotistes auraient probablement offert à Malko un morceau de Ta-Mok comme on offre une cuisse de dinde… Il avait beau être habitué à l’Asie, il en avait la nausée. Il valait mieux ne pas mentionner Palin tant qu’il ne savait pas pour qui elle tuait. Il serait toujours temps de lâcher les féroces amis de Chang quand il aurait une certitude. Son interlocuteur lui tendit la main.

– 1990 était l’année du Cheval, dit-il, c’est, selon le calendrier chinois, celle où on prend des décisions. Cela va nous porter bonheur.

– Je le souhaite, dit Malko.

Avant de se glisser dans le jardin, et de retraverser le Samaki. Il retrouva Chieng en train de fumer une cigarette, arborant son impavide sourire.

– Nous allons chez Sopia Sen, annonça Malko.

 

– J’étais certaine que ce n’était qu’un contretemps, lança la belle Sopia de sa voix sucrée. Les gens de Pailin veulent vraiment faire la paix. Nous allons enfin débarrasser le Cambodge du communisme. Je vais transmettre cette bonne nouvelle.

Euphorique, elle prit une bouteille de Cointreau dans un petit bar, versa de la glace dans deux verres, y ajouta l’alcool et en tendit un à Malko :

– À notre succès !

L’arôme du Cointreau lui chatouilla agréablement les narines et il le laissa doucement glisser sur sa langue.

– Et le prince Sihanouk ? interrogea-t-il.

Sopia Sen balaya le prince d’un revers dédaigneux.

– Ce vieux clown ! Il fera ce que lui diront les Chinois, comme toujours. Il suffit de bien le nourrir, ce gros porc, pour qu’il signe n’importe quoi. S’il est sage, on lui donnera un poste honorifique.

Ils étaient assis très convenablement dans le petit bureau décoré de cartes. Sopia Sen paraissait avoir totalement oublié son intermède, tout à la politique… Elle dégustait son Cointreau avec la délicatesse d’un chat, drapée dans une blouse fermée jusqu’au cou et un sampot à carreaux. Leurs regards se croisèrent et elle sourit.

– Les Américains vont être contents de vous !

Malko eut un sourire modeste.

– Je n’ai pas encore fait grand-chose. Mais la situation va peut-être évoluer… J’ai retrouvé la meurtrière de Phong Ton.

Le regard de la Cambodgienne flamboya.

– Où est-elle ? Nous allons détruire le réseau de Ta-Mok.

– Ce n’est peut-être pas Ta-Mok, coupa Malko.

Sopia Sen l’écouta, les traits figés, puis secoua la tête.

– C’est impossible que ce soient les Vietnamiens pro-Solution Rouge. Je connais le capitaine Jan Sarin. Il est de notre côté. Il doit y avoir une explication. Il faut capturer cette Palin et l’interroger.

– Pourquoi ne pas confier ce travail à votre ami Jan Sarin ? suggéra Malko.

L’air réprobateur de Sopia Sen l’arrêta net.

– Non, fit-elle. On ne sait pas de quelles complicités cette femme dispose. Non. Je peux rassembler quelques hommes sûrs. Vous allez lui tendre un piège et me l’amener.

– Ici ?

– Ici, confirma-t-elle, avec un sourire découvrant toutes ses gencives, ce qui lui donna l’air d’une hyène. Je m’en occuperai moi-même.

Malko en eut froid dans le dos. Pourtant, Palin la tueuse était en possession d’informations vitales : qui était le commanditaire du meurtre et comment celui-ci avait eu vent du rendez-vous entre Malko et Phong Ton.

– Et ensuite ? dit-il. Il faudra bien la relâcher.

Sopia Sen haussa les épaules.

– On la relâchera au fond d’une rizière.

Devant l’air choqué de Malko, elle ajouta amèrement :

– S’ils vous attrapaient, ils vous feraient pire. Ce sont des sauvages.

Il préféra ne pas répondre. Dans ses moments de transe, Sopia lui glaçait le sang. Il sentit son regard posé sur lui et elle dit d’une voix plus détendue :

– Ce Chang vous a vraiment promis la tête de Ta-Mok ?

– Oui.

Elle avala une gorgée de Cointreau, avec la même délectation que si c’était le sang de son ennemi, faisant ensuite tourner les glaçons dans son verre.

– Ce sera le plus beau jour de ma vie, soupira-t-elle. Je crois que je vais la garder dans la glace un bon moment, pour la regarder de temps en temps. Ensuite, je la donnerai à manger aux rats. Cela fait des années que je rêve de cela. Depuis 1975 exactement.

Malko chercha à sonder les prunelles sombres. Sans y parvenir.

– Pourquoi lui vouez-vous cette haine ?

Sopia Sen le fixa longuement, puis alluma une cigarette qu’elle jeta aussitôt. Des larmes lui étaient montées aux yeux.

– Attendez, dit-elle, je ne peux pas parler de cela comme ça, c’est trop dur…

Elle jeta quelques mots au garde qui disparut et revint quelques instants plus tard avec une vieille pipe à opium en ivoire jauni, une lampe, des aiguilles d’acier et un petit flacon ventru plein d’une substance brune. Ils passèrent dans la pièce voisine et Sopia s’installa sur le lit-table, calée sur des coussins. Le Cambodgien alluma la lampe, prit un peu d’opium au bout de la fine aiguille et commença à la faire tourner au-dessus de la flamme.

Grésillements, petites bulles, puis l’odeur fade de l’opium remplit la pièce. Sopia regarda avidement la matière brune que son esclave fourrait dans le fourneau de la pipe. Dès qu’il fut plein, elle la prit avidement, la colla à ses lèvres et se mit à aspirer, les yeux fermés. Jusqu’à la dernière bouffée de fumée. Déjà le Cambodgien lui en préparait une autre… Elle en fuma six de suite en une vingtaine de minutes avant de rouvrir les yeux. Son regard avait changé, il était voilé, trouble, ailleurs. Sa voix aussi lorsqu’elle parla, comme dans un état second.

– Je venais d’avoir un enfant, dit-elle, quand les Khmers rouges sont entrés dans Phnom Penh. Mon mari était colonel dans l’armée de Lon Nol, je savais que je n’avais aucune chance. Le 16 avril 1975, j’ai traversé toute la ville dans ma voiture avec mon bébé pour atteindre l’ambassade de France. Elle était déjà cernée par les Khmers rouges. La grille cadenassée. Il y avait un diplomate derrière le portail. Je lui ai demandé de prendre au moins mon enfant. Il avait des larmes dans les yeux, mais il a refusé…

« Alors, je suis repartie. Les Polpotistes m’ont arrêtée tout de suite après et emmenée au QG de Ta-Mok, à Tuol Sleng. Il n’avait pas encore perdu sa jambe et se tenait très droit, le crâne rasé, sans aucune expression. Il savait qui j’étais. Il m’a appris que mon mari venait d’être exécuté. Je l’ai supplié de sauver mon enfant. Il n’a rien dit, est allé le prendre dans la voiture, l’a sorti par les pieds, et, à toute volée, lui a fracassé le crâne contre un arbre. Puis il a jeté le corps dans un fossé où pourrissaient déjà d’autres cadavres. Je vois encore les taches grises et rouges de sa cervelle sur l’écorce de l’arbre, un jacquier. Depuis, je ne peux plus voir un jacquier sans avoir envie de vomir.

Elle se tut. Le boy lui tendit une pipe pleine et elle tira dessus de longues minutes, serrant l’ivoire à deux mains comme si elle voulait le briser.

Malko avait la gorge serrée. Il touchait la réalité du génocide cambodgien avec cette femme désespérée et féroce. Quittant la théorie et les chiffres pour la souffrance.

– Ensuite, continua Sopia d’une voix rendue rauque par l’opium, cela a été la descente aux enfers… Ils nous ont emmenées dans la région de Battambang, à pied : cinq cents femmes. La moitié sont mortes en route. Les autres ont dû travailler dans la rizière quatorze heures par jour, presque sans être nourries. Moi, ils me haïssaient particulièrement, parce que j’étais jeune, belle et citadine. On me forçait à chiquer le bétel, les gardes s’amusaient à me réveiller la nuit pour me violer, à tour de rôle.

« Et il y a eu la comédie du mariage. Nous devions chacune épouser un de nos gardes pour faire des enfants à la Révolution. Une idée de Ta-Mok… J’avais encore un peu de dignité. J’ai refusé.

Elle se tut, la voix brisée.

– Que s’est-il passé ? demanda Malko, effrayé d’avance de la réponse.

– Ceci, fit Sopia Sen.

Posant sa pipe, elle déboutonna son chemisier et l’écarta brusquement. Malko sentit ses cheveux se hérisser. Les pointes de ses seins et les aréoles avaient été déchiquetées, arrachées et il ne restait des mamelons que du tissu cicatriciel rosâtre… L’horreur absolue.

– Ils m’ont fait ça avec des tenailles, dit Sopia d’une voix sans timbre. Jusqu’à ce que j’accepte de coucher avec mon « mari »…

Les mains tremblantes, elle se reboutonnait. Malko avait une furieuse envie d’une vodka. Leurs regards se croisèrent et elle eut un sourire amer.

– Si vous aviez vu cela l’autre soir, vous n’auriez pas pu… C’est pour cela que je le fais toujours dans l’obscurité. Mais je suis heureuse, j’ai fait remplacer mes dents qui étaient tombées, je vis, je respire, je fais l’amour. Et je pense à me venger… Mes amies, celles du camp n° 15, n’ont pas cette chance… Lorsque les troupes vietnamiennes ont avancé vers Battambang, Ta-Mok a fait rassembler les cinq cents femmes de notre camp. En plein soleil. Il a donné un ordre à nos gardiens. Ils ont pris chacun une houe et ils ont commencé à nous massacrer. Systématiquement. Un coup à toute volée, qui brisait les vertèbres cervicales… Elles tombaient sans un mot, comme une masse.

– Mais vous n’avez pas cherché à fuir ?

– Il y avait des gardes partout et aucun endroit où se cacher à part la rizière. Certaines ont voulu s’échapper, rattrapées tout de suite par une rafale. Ensuite, on les laissait agoniser dans la boue. Ou on les achevait à coups de baïonnette.

– Et vous ?

De nouveau, elle tira sur la pipe de bambou avant de répondre.

– J’ai eu de la chance. Je faisais partie des dernières… Mon bourreau était fatigué. Il a frappé sur mes épaules, sans s’en rendre compte. Je suis tombée en avant et j’ai fait la morte. Ils étaient pressés, ils n’ont pas vérifié. Je suis restée couchée dans la rizière plus de huit heures. Jusqu’au moment où les blindés vietnamiens ont fait leur apparition. Ils n’en croyaient pas leurs yeux… Des cinq cents femmes, j’étais la seule survivante.

Le silence retomba dans la pièce. La lampe à opium grésillait toujours. Sopia acheva son Cointreau d’une seule gorgée. Malko avait la chair de poule.

– C’est vous qui avez exigé la tête de Ta-Mok ? dit-il. Pas les Vietnamiens.

Elle eut un sourire cruel.

– Ils ont trouvé que c’était une bonne idée. Quand les gens de Pailin l’auront tué, ils ne pourront plus reculer et changer d’avis. Maintenant, nous allons nous occuper de cette Palin.

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