La solution rouge

Gérard De Villiers · Chapitre 11 sur 19

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La solution rouge

Chapitre XI

– Les Polpotistes écrivent beaucoup, commenta Sopia Sen d’un ton acerbe. Les hommes du capitaine Sarin ont trouvé des documents très intéressants dans la maison de Palin Yukanthor. Des instructions personnelles de Ta-Mok. Qui confirment son désir de faire à tout prix échouer notre négociation.

– Comment ? demanda Malko.

Ils étaient revenus dans le bureau du capitaine Jan Sarin, boulevard Tousamuth. L’officier était en train d’examiner les papiers trouvés enterrés dans le jardin de la « Princesse Rouge ». Une ambulance avait emporté le corps de Palin Yukanthor à l’hôpital du 17 Avril repris en main par les Bulgares depuis le départ des Allemands de l’Est.

– Cette Palin avait pour instructions d’éliminer physiquement tous les gens mêlés à la négociation se trouvant à Phnom Penh, expliqua Sopia Sen. Après vous, j’étais la suivante sur la liste…

– Nous ne sommes que des intermédiaires, objecta Malko.

– Ta-Mok espère de cette façon décourager nos partenaires cambodgiens qui sont divisés. Gagner du temps jusqu’à la prochaine offensive polpotiste qui rompra les pourparlers.

Malko repensa à l’optimiste de Chang, le messager des Khmers rouges de Pailin, rencontré dans le bungalow du Samaki. Il voyait mal comment ses ex-amis pourraient attirer Ta-Mok dans un piège, étant donné les circonstances. Le grain de sable se transformait en mur de béton…

Le capitaine leva la tête de ses papiers et lui adressa une longue phrase traduite aussitôt par Sopia Sen.

– Notre ami pense que cette Palin Yukanthor était la responsable du réseau polpotiste ici. Elle morte, le réseau va être paralysé.

– Acceptons-en l’augure, dit Malko, sans trop d’illusions.

Apparemment, la police ignorait l’existence du réseau parallèle des « bons » Khmers rouges… Sopia Sen se leva, visiblement très énervée.

– Venez, dit-elle, nous avons à parler. Allons déjeuner chez Lipp.

Un des restaurants les moins mauvais, en face de l’hôpital Calmette. Une tonnelle, des ventilateurs et du riz sans fourmis.

Ils prirent congé du capitaine Jan Sarin et, dans l’escalier, Malko demanda à la Cambodgienne :

– Comment Palin Yukanthor m’a-t-elle identifié ?

– Je ne sais pas, avoua Sopia Sen. Nous sommes entourés d’ennemis. Il va falloir redoubler de précautions.

À part circuler dans un char, Malko ne voyait pas ce qu’il pouvait faire. Chieng attendait près de la Toyota et serra vigoureusement la main de Malko avec son sourire habituel.

– Où étiez-vous passé hier soir ? demanda Malko.

– Vous partir, plus besoin de moi, dit le chauffeur, avec un grand sourire.

Décidément, il n’était pas doué pour les initiatives…

Sopia Sen attendit d’être attablée dans un box chez Lipp pour entrer dans le vif du sujet. Dans la salle principale, une télé hurlait à tue-tête, protégeant le secret de leur conversation.

– Cet incident ne change pas nos plans, proclama-t-elle avec assurance.

– Ce n’est pas mon avis, objecta Malko. Ta-Mok au courant, il y a peu de chance qu’il aille se jeter dans un piège. La seule façon de réaliser notre plan, c’est de renoncer à le supprimer et de faire un accord avec lui. Je vais essayer de contacter mes mandataires, faites-en autant de votre côté.

Sopia Sen croisa nerveusement les jambes.

– Pas question, cracha-t-elle. D’abord, il n’y a aucune chance de parvenir à un accord avec Ta-Mok. Il hait les Occidentaux et sait qu’il a une chance de faire prévaloir sa Solution Rouge si ses ex-amis n’arrivent pas à s’entendre avec les Vietnamiens modérés et les Américains. D’autre part, je veux sa tête.

Un lourd silence suivit son intervention. C’était l’impasse. Sopia trancha avec un sourire radieux.

– D’ailleurs, pourquoi vous tracasser ? Chang, l’homme que vous avez rencontré, vous a bien dit qu’il vous apporterait la tête de Ta-Mok dans quelques jours. Laissez-les se débrouiller…

– Nous n’étions pas encore sûrs de l’implication directe de Ta-Mok.

Sopia eut une moue méprisante.

– Ils sont malins et Ta-Mok ne peut pas refuser d’assister à une réunion plénière de l’Angkar dont il est un des fondateurs. Pol Pot lui-même l’a convié.

« L’homme que vous avez rencontré au Samaki est le secrétaire de Pol Pot. C’est lui qui accomplit toutes les missions secrètes en Chine et en Thaïlande. Sa présence est la garantie que nous traitons au plus haut niveau.

– Il est encore à Phnom Penh ?

– Je n’en sais rien. Il refuse d’avoir un contact direct avec moi… Mais votre amie Jane Baron le sait peut-être.

Malko se leva.

– J’en doute, mais je vais lui poser la question. De toute façon, il faut la mettre au courant pour hier soir.

 

La grosse Land Cruiser blanche portant l’inscription WORLD HANDICAP se trouvait devant la porte de la villa de Jane Baron. Malko poussa le portail de bois et traversa le jardin. Il trouva Jane Baron dans le bureau en train de remplir des papiers, la ravissante Sherry à ses côtés. Celle-ci, en voyant Malko, arbora immédiatement une expression outragée, ramassa ses documents et sortit de la pièce, sans avoir répondu à son bonjour. Jane Baron lui adressa un regard interrogateur.

– Du nouveau ?

– Oui, dit Malko et pas du bon.

Lorsqu’il eut fini de lui raconter les événements de la nuit précédente, l’Américaine était décomposée.

– C’est une catastrophe, laissa-t-elle tomber. Il faut prévenir immédiatement les gens de Pailin.

– L’homme que vous m’avez envoyé voir, Chang, m’a laissé un contact, plus direct que le vôtre.

– Laissez votre chauffeur ici, dit-elle, je vais vous y emmener tout de suite.

Renvoyant Chieng au Cambodiana, Malko prit place dans la Land Cruiser blanche. Il leur fallut vingt minutes pour atteindre le petit marché de Toutophom. Ils trouvèrent facilement la cour des antiquaires et des marchands d’or. Le stand 24 faisait quatre mètres carrés et son propriétaire somnolait dans un hamac au-dessus d’une vitrine où s’entassaient des bouddahs, des bronzes et quelques porcelaines. Le marchand, un Cambodgien sans âge, avec des rides profondes et des cheveux trop longs, descendit de son perchoir sans trop de hâte. Les ONG n’achetaient pas grand-chose.

– Avez-vous reçu le rubis de Pailin, dit Malko. Celui de cinq carats… C’est urgent.

Le marchand, accroupi sur un tabouret, sembla ne pas entendre et sortit une petite boîte où s’étalaient sur du coton quelques rubis microscopiques. Malko leur jeta un coup d’œil. Si on les observait, ce n’était qu’une scène banale. Il repoussa les rubis vers leur propriétaire.

– Quand pouvez-vous m’obtenir le gros rubis ? répéta-t-il. C’est très urgent.

Impassible, le marchand finit par annoncer en mauvais anglais :

– Tomorrow. Six o’clock {23}.

Jane Baron déposa sur le comptoir une carte de visite où l’adresse de sa villa était notée en khmer.

– This place, compléta-t-elle.

Ils repartirent comme ils étaient venus. Il n’y avait plus qu’à attendre en espérant que Chang soit toujours à Phnom Penh. Malko avait coincé le Colt 45 dans sa ceinture sous sa chemise. C’était hélas presque impossible de prévoir un attentat avec les centaines de deux roues qui filaient dans tous les sens. Jane Baron semblait particulièrement nerveuse.

– Si nous n’y arrivons pas, fit-elle, nous irons à Pailin, nous-mêmes.

– J’espère que nous n’en viendrons pas là, soupira Malko.

Traverser le Cambodge dans ces conditions…

 

En rentrant du marché, Jane Baron avait déposé Malko au Cambodiana. Il en avait profité pour s’allonger à la piscine, face au Mékong. Un cargo vietnamien arriva en donnant des petits coups de sirène. La route Numéro 1 et le Mékong étaient les cordons ombilicaux du pays, les autres frontières vers le Viêt-nam étant plus ou moins tenues par les Khmers rouges.

Alors qu’il remontait dans sa chambre, un boy courut derrière lui pour lui remettre un papier plié. Il l’ouvrit et lut quelques lignes écrites en russe.

Pouvez-vous passer me voir à l’ambassade, quand vous voudrez. Le plus tôt sera le mieux. Vladimir Kartoff.

Il replia le papier, songeur. Il ne connaissait pas de Vladimir Kartoff, et pourtant le mot était bien adressé à son nom. Depuis la Perestroïka, il savait que les relations entre KGB et CIA s’étaient profondément modifiées. Au point de les faire collaborer parfois. Étant donné leur symbiose avec les Vietnamiens, les Soviétiques n’ignoraient sûrement pas sa présence à Phnom Penh.

Dans sa chambre, il se heurta à une nouvelle femme de chambre, les traits fins, maquillée, moulée dans un sampot mauve. Elle tourna un moment autour de lui, rangeant des choses, lui montrant comment faire marcher l’air conditionné, puis la télévision. Soudain, il eut une illumination : il avait déjà vu cette fille en hôtesse, au bar du rez-de-chaussée. Ou le personnel du Cambodiana était polyvalent, ou elle le surveillait.

La femme de chambre finit par s’en aller, après moult courbettes et il se changea. Chieng ne pipa pas lorsqu’il lui indiqua sa destination. Dans ce pays où les doubles et triples jeux étaient monnaie courante, quoi d’étonnant à ce qu’un agent de la CIA aille à l’ambassade d’URSS ?

Malko cria son nom dans l’interphone scellé à côté de la grille en indiquant qui l’attendait et la porte s’ouvrit. Dans le hall, une matrone revêche, style anti-perestroika, installée au standard, lui désigna un petit salon.

Pas vraiment engageant… Des murs verdâtres, aucune ouverture, à part la porte, pas une décoration, une table basse avec de vieilles revues soviétiques et deux canapés sans couleur rembourrés avec des noyaux de pêche ou des micros…

Il n’eut pas à patienter longtemps. Un grand blond d’une trentaine d’années, presque efféminé, pénétra dans la pièce, une petite sacoche noire à la main, et tendit la main à Malko, avant de s’asseoir.

– Vladimir Kartoff, Second Secrétaire.

– Nous n’avons pas le plaisir de nous connaître, répondit Malko en russe. Est-ce bien moi que vous désiriez voir ?

– Absolument, confirma le diplomate soviétique. Bien sûr, nous ne nous sommes jamais rencontrés, Mr. Linge, mais vous êtes très, très connu, place Dzerjinsky. Et apprécié.

Décidément, on aurait tout vu. Le Russe parlait d’une voix imperceptible, comme s’il craignait ses propres micros. Avec un sourire malheureux, il demanda :

– Vous ne parlez pas vietnamien, par hasard ?

– Hélas non, répondit Malko. Pourquoi ?

– Oh, je l’ai appris pendant six ans et au dernier moment, au lieu de Hanoï, on m’a envoyé ici où je n’ai pas beaucoup l’occasion de le parler… Heureusement, je me débrouille en anglais et je vois que vous parlez parfaitement notre langue.

– Merci, dit Malko. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous ?

Le Soviétique arbora un sourire ravi.

– Mais vous faites déjà beaucoup, Mr. Linge ! Notre gouvernement suit avec intérêt et sympathie les efforts du vôtre pour régler le problème cambodgien. Je voulais d’abord vous assurer que vous ne trouverez aucun obstacle de ce côté-là.

– C’est ce que j’avais cru comprendre, reconnut Malko, mais la situation n’est pas facile. Est-ce que vos alliés vietnamiens veulent vraiment de notre solution, au lieu de la Solution Rouge ?

Vladimir Kartoff frotta son menton imberbe.

– Nous essayons de convaincre nos amis de Hanoï, expliqua-t-il. Ils réalisent mal encore que c’est leur dernière chance de conserver un pied dans ce pays ; parce que nous avons cessé toute aide économique à partir du 1er janvier 1991. Pour des raisons intérieures. Notre Centre Culturel va encore fonctionner six mois ici, puis nous le fermons. Moi-même j’ai déjà une prochaine affectation.

– Vous pensez que cette coalition Khmers rouges, Cambodgiens modérés et Américains est viable ?

Le Soviétique eut un geste évasif.

– C’est la seule chance du Cambodge. Hun Sen est un modéré, les Polpotistes avec qui vous traitez ont perdu de leur hargne et les autres comme Sihanouk accepteront n’importe quoi. Bien sûr, au sein du Politburo de Hanoï, il y a de fortes résistances. Ce sont tous des gens âgés, des « Brejnevistes », entre soixante-dix et quatre-vingts ans. Leurs représentants travaillent ici dans la coulisse à la Solution Rouge. Il faut les prendre de vitesse.

– Et les Chinois qui soutiennent les Khmers rouges ?

Le Soviétique eut un sourire navré.

– Ce sont aussi des vieillards. Ils ont des liens historiques avec ceux du Politburo vietnamien. Même si depuis, leurs intérêts ont divergé. Pour eux une solution authentiquement « socialiste » est préférable à n’importe quoi. D’autant que les Cambodgiens de Hun Sen disposent d’assez d’armes pour traiter d’égal à égal avec les Polpotistes. Seulement, sur le plan économique, coupé de sponsors, le Cambodge est condamné à une autarcie misérable qui le ramènera au rang de la Birmanie. Rien ne pourrait plus plaire aux Khmers rouges dont c’était l’idéal en 1975…

Tout cela, Malko le savait…

– Je vous remercie de cette analyse, fit-il, mais…

Vladimir Kartoff alluma une cigarette.

– J’ai voulu vous voir à la suite de l’incident avec Palin Yukanthor. Nous avons des correspondants dans le Deuxième Bureau cambodgien qui nous tiennent au courant de beaucoup de choses. Soyez très prudent : même si les Cambodgiens modérés sont vos alliés, cette alliance pourrait se détériorer très vite en cas d’échec.

– C’est-à-dire ?

Le Soviétique affecta une attitude détendue.

– Vous connaissez les petits travers du monde socialiste ? Nous aimons bien effacer les erreurs de notre histoire officielle. Si la Solution Rouge devait prévaloir, je crains que Mr. Hun Sen et ses amis ne mettent un point d’honneur à faire disparaître les traces de leur « déviationnisme ».

Il fallait comprendre à demi-mot : Le Cambodge était une nasse d’où on ne pouvait sortir que par le Viêt-nam. Si les prénégociations avec les Khmers rouges échouaient, les alliés de Malko risquaient d’être tentés de le faire disparaître.

Le Soviétique parlait d’une voix douce, à peine audible, comme un prêtre dans un confessionnal… L’atmosphère confinée de la petite pièce trop chaude renforçait encore l’impression de malaise.

– N’hésitez pas à me contacter, dit Vladimir Kartoff en se levant. J’ai reçu l’ordre de suivre ces négociations de très près. Peut-être même pourrai-je vous rendre service un jour. Vous ne disposez pas d’une très bonne infrastructure ici…

C’était un euphémisme…

Malko se trouvait donc sous la protection du KGB. Qui restait quand même le KGB… Il fallait prendre les bonnes paroles du Soviétique avec des pincettes… Mais dans cet univers fou, c’était mieux que rien.

Vladimir Kartoff raccompagna Malko jusqu’à la grille de l’ambassade et lui serra chaleureusement la main.

– Les temps ont bien changé, dit-il, je suis content que nos deux pays soient enfin parvenus à s’entendre. Essayons d’éviter au Cambodge cette Solution Rouge.

 

Malko écrasa un moustique qui venait de se poser sur son avant-bras. Ils pullulaient avec la tombée de la nuit. Installé sous la véranda de la villa de Jane Baron, il luttait contre la chaleur en se bourrant de lime juice glacé. À l’intérieur, c’était encore pire : toujours un seul ventilateur asthmatique. L’Américaine avait été appelée d’urgence au ministère de la Santé et Malko attendait le messager de Chang. Depuis la veille, après sa rencontre avec le diplomate soviétique, il rongeait son frein. Guettant une attaque possible.

Il n’avait pas jugé utile de mettre Jane Baron au courant de son rendez-vous avec Kartoff. Cela risquait de la choquer. Il hésitait entre la chaleur poisseuse du living-room et les assauts des moustiques lorsque le portail du jardin grinça. Il allongea instinctivement la main vers la sacoche contenant le Colt. Il eut un coup au cœur, mais ce n’était que la pulpeuse Sherry. En voyant Malko, elle marqua un temps d’arrêt.

– Qu’est-ce que vous faites là ? demanda-t-elle, toujours aussi agressive.

– Et vous ? Je vous croyais partie à Kompong Thom ?

– La route est fermée, avoua-t-elle piteusement. Ces salauds de Khmers rouges. Il y a eu une embuscade avec onze morts.

– Moi, je garde la maison, annonça Malko. Jane est partie à une réunion.

La jeune femme se laissa tomber dans le fauteuil en face de lui.

– J’aurais bien pris un bain, soupira-t-elle. Je crève de chaud. Au Monorom où je suis, il y a juste une douche avec un filet d’eau sale.

– Qu’est-ce qui vous en empêche ? demanda Malko.

Sherry lui jeta un regard noir.

– Vous ! Je n’ai pas envie de vous voir surgir comme l’autre jour.

– Je ne suis plus à l’âge où on embrasse les filles de force, répliqua Malko avec un sourire angélique. Et j’attends quelqu’un.

Le regard de la jeune ONG s’assombrit et elle ricana :

– Un « spook » {24} sûrement ! Je suis sûre que vous n’êtes pas ce que vous dites. Et Jane non plus. Vous faites de sales trucs au lieu d’aider ces malheureux Cambodgiens.

– Arrêtez de fantasmer, dit Malko agacé, et prenez votre bain. Je vous jure que je ne bougerai pas de ce fauteuil. Même si vous vous noyez.

Sans répliquer, Sherry se leva et disparut dans la maison, pour en ressortir quelques instants plus tard enveloppée dans une serviette qui la cachait du haut de la poitrine aux chevilles. Très digne, elle traversa le patio pour disparaître dans l’annexe baptisée salle de bains. Malko reprit sa lutte contre les moustiques, comptant les minutes, lorsqu’un cri perçant le fit sursauter. Cela venait de l’annexe. Un second cri lui parvint, encore plus aigu.

Attrapant son Colt dans sa sacoche, il bondit vers la « salle de bains » et entra. D’abord, il ne vit que le torse de Sherry émergeant de l’eau. Son visage était crispé par la terreur. Son regard horrifié fixait le rebord de la baignoire de pierre. Il regarda à son tour et découvrit un gros scorpion noir en équilibre au-dessus de l’eau. Malko hésita. Les scorpions savent nager. S’il le chassait d’un coup de pied, l’insecte risquait de tomber dans l’eau et de piquer la jeune Américaine.

– Ne bougez pas ! lança-t-il calmement.

Sherry en aurait été bien incapable, tétanisée de peur. Calant son Colt dans ses deux mains, Malko visa soigneusement le gros insecte et appuya sur la détente. La détonation fit trembler les murs. Le projectile du « 45 » pulvérisa littéralement le malheureux scorpion.

La menace à peine disparue, Sherry bondit de la baignoire comme poussée par un ressort, nue comme un ver. Malko eut le temps d’apercevoir une croupe somptueuse, une toison rousse et elle se jeta dans ses bras… Encore frissonnante de terreur. Malko referma un bras autour de sa taille et elle se serra contre lui à l’étouffer.

– My God ! s’exclama-t-elle d’une voix blanche. Il est vraiment mort ?

– Il y a des chances… dit Malko.

Ils demeurèrent quelques instants dans la même position puis elle s’arracha à lui, ramassa la serviette et s’enroula dedans.

– Pourquoi avez-vous un pistolet ? demanda-t-elle brusquement.

Malko sourit.

– Pour toutes les sales bêtes…

Sherry haussa les épaules.

– Ne dites pas de bêtises. Vous êtes un espion !

Cela devenait une obsession. Malko aperçut un sein somptueux par l’entrebâillement de la serviette et dit pensivement :

– Vous avez vraiment une magnifique poitrine…

Elle fit un pas en avant pour sortir mais il referma ses bras autour d’elle, l’immobilisant.

– Arrêtez ! fit Sherry, luttant mollement. Si Jane arrive, qu’est-ce qu’elle va penser ?

– Que vous êtes redevenue humaine, dit-il d’un ton léger.

– Arrêtez ! Dites-moi plutôt ce que vous faites au Cambodge.

Il lui ferma la bouche d’un baiser et fit mine de tirer sur la serviette. Sherry détourna la tête et poussa un cri bref.

– Vous êtes fou, partez !

– C’est vous qui m’avez appelé, fit-il remarquer.

– C’est vrai, reconnut-elle avec un soupir. J’ai eu horriblement peur…

Elle demeurait serrée contre lui et, avec douceur, il emprisonna un sein dans sa paume. Il était lourd et ferme et la pointe se dressa aussitôt, comme mue par un ressort secret. Le regard des yeux verts chavira.

– Salaud ! lança Sherry. N’essayez pas de me violer.

Son attitude démentait ses paroles. Son bassin s’appuyait contre Malko et elle ne cherchait pas vraiment à lui échapper.

Il lâcha son sein pour épouser la courbe de ses reins à deux mains. Cette fois, Sherry se dégagea et, laissant tomber sa serviette, replongea dans le bain, exhibant quelques instants des fesses sublimes. Malko se demandait s’il allait l’y rejoindre lorsqu’il entendit des pas dans la véranda. Dissimulant son Colt sous sa chemise, il sortit. Un Cambodgien inconnu, d’une quarantaine d’années, attendait.

– Qui cherchez-vous ? demanda Malko.

L’homme ébaucha un sourire et répondit :

– J’ai rendez-vous avec une personne qui désire un très beau rubis.

– C’est moi, dit Malko. Vous l’avez apporté ?

Le Cambodgien se rapprocha de lui et annonça à voix basse :

– J’ai un message de lauk Chang. Il veut vous voir mercredi. Dans deux jours.

– Où ? demanda Malko.

– Au temple Bayon, à Siem Reap. Au pied des quatre plus grandes tours à quatre faces.

C’est-à-dire à deux cents kilomètres de Phnom Penh ! Le Bayon faisait partie de l’ensemble des temples d’Angkor.

– Pourquoi si loin ? Il ne peut pas venir à Phnom Penh ?

– Je ne sais pas, monsieur, dit poliment le Cambodgien. Lauk Chang vous attend vers onze heures. Il a dit que vous demandiez la visite des temples comme si vous étiez un touriste. Il vous retrouvera facilement. Je dois m’en aller maintenant.

– Vous ne pouvez pas lui transmettre un message ?

– Non, monsieur.

Il salua d’un signe de tête et s’éloigna dans le jardin. Malko le suivit à distance et inspecta la rue. Déserte. L’émissaire s’était déjà fondu dans l’obscurité. Il regagna la maison, pensif. Pourquoi Angkor ? C’était proche de la zone contrôlée par Ta-Mok.

Ce rendez-vous lui semblait étrange. Si Chang avait quelque chose d’important à lui apprendre, pourquoi ne pas l’avoir contacté, lui ? Car c’est Malko qui avait cherché à le joindre.

Chang pouvait-il s’être rallié à Ta-Mok ?

En Asie, tout était possible. Dans ce cas, il attirait Malko dans un piège. Ou bien, pour une raison inconnue de Malko, il ne pouvait pas revenir à Phnom Penh et voulait savoir ce que Malko avait à lui dire.

De toute façon, Malko ne pouvait ignorer ce rendez-vous. Sa seule marge de manœuvre consistait à en minimiser les risques. Si c’était possible. Le lieu choisi pour le rendez-vous – un temple visité par les touristes – paraissait écarter un certain nombre de possibilités désagréables. Il ne serait pourtant fixé qu’en accomplissant le voyage de Siem Reap.

Sherry ressortit de la « salle de bains » et passa devant lui, dignement drapée dans sa serviette. La magie était rompue. Sans l’arrivée du messager de Chang, il l’aurait violée dans la baignoire. Mais ce n’était que partie remise. L’abandonnant à son sort, il sortit retrouver Chieng près de la Toyota.

– Comment va-t-on à Angkor ? demanda-t-il. C’est loin par la route ?

Le Cambodgien eut un rire poli.

– Non, non, pas loin, mais pas possible par la route. Beaucoup Polpotistes… aller avion. Matin. Revenir le soir. Vouloir visiter temples d’Angkor ?

– Exactement, dit Malko.

Toutes les employées de Air Kampuchea étaient réunies autour d’une table basse, écoutant pérorer la plus âgée d’entre elles. Malko, qui attendait depuis déjà dix minutes, en eut assez et s’approcha.

– Je voudrais acheter un billet, dit-il.

Une des filles lui lança aussitôt d’un ton craintif :

– Attendez, monsieur, nous sommes en réunion politique pour définir la position des travailleurs de l’Aviation Civile de Kampuchea.

Ladite Aviation Civile se réduisant à deux vieux Antonov 24 offerts par les Russes et une antique Caravelle qui pourrissait sur l’aéroport de Bangkok depuis 1975… Une affiche récente d’Air France collée au mur annonçant les nouveaux vols Paris-Tokyo sans escale en Bœing 747.400, arrivée là Dieu sait comment, semblait le narguer.

Enfin, la réunion se termina et il put obtenir son billet en exhibant les autorisations nécessaires. Sopia Sen s’en était occupée le matin même. Il ressortit et rejoignit Jane Baron qui l’attendait dans sa Land Cruiser blanche.

– Je vous conduirai demain matin, proposa-t-elle. De toute façon, je dois aller chercher à l’aéroport quelqu’un qui arrive de Saigon. À propos, qu’est-ce que vous avez fait à Sherry ?

– Rien, hélas. Pourquoi ?

– Elle m’a dit des choses très positives sur vous.

 

Chieng fonçait à travers les cyclos et les rares voitures, écrasant son klaxon. Jane Baron avait prévenu Malko au Cambodiana qu’elle avait un empêchement. Maintenant, il allait rater son avion. Donc son rendez-vous. Les dents serrées, il ne disait rien, comptant les minutes. Ils arrivèrent à la vieille aérogare à 8 h 28. L’avion partait à 8 h 30…

– Pas moyen de prendre Colt, avertit Chieng. Je garder pour vous. Beaucoup contrôles.

Malko n’avait pas envie de se séparer de son Colt. Négligeant l’avertissement de Chieng, il décida de tenter sa chance et il se précipita comme un fou, brandissant son billet, bousculant policiers et hôtesses. Il s’arrêta au bord de la piste : l’Antonov 24 était là, les moteurs tournaient et la porte était déjà fermée. On lui barra le passage. Dans le vrombissement des turbos, impossible de s’entendre. Le pilote observait la scène, de son cockpit. Malko brandit aussitôt un billet de 20 dollars dans sa direction. La réaction fut instantanée. Quelques instants plus tard, la porte se rouvrait et la passerelle s’abaissait.

À peine installé, alors que l’hôtesse qui lui avait ouvert remontait la passerelle, il vit soudain le chignon de Sopia Sen qui venait de surgir de la foule. La jeune femme gesticulait en criant, mais le bruit était trop fort.

Sa silhouette disparut, avalée par le déplacement de l’avion. L’Antonov commençait à rouler. Par un hublot, Malko aperçut encore Sopia Sen faisant de grands signes dans sa direction.

Que lui voulait-elle ?

Envahi d’une angoisse nouvelle, il regarda les rizières se dérouler sous lui tandis que l’avion montait avec une sage lenteur. Le paysage était plat à perte de vue. Bientôt, une fumée blanche envahit l’appareil : la climatisation. Il essaya de se détendre, se demandant comment il retrouverait son correspondant. Et surtout pourquoi son alliée avait voulu l’empêcher de partir…

Dans son sac, le Colt 45 pesait d’un poids rassurant. Personne ne l’avait fouillé dans la pagaïe du départ.

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