La solution rouge
Chapitre Premier
– Arrête de bouger la tête, bang-pro{1}, tu vas renverser mon thé, avertit
Ta-Mok{2} d’une voix douce.
Appuyé au tronc noueux d’un banian, ses béquilles coincées sous son aisselle droite, il tenait en équilibre dans sa main gauche un morceau de feuille de bananier où étaient disposés quelques quartiers de goyave d’un beau vert clair. Avec un cure-dents, il piqua un bout de fruit et le laissa fondre dans sa bouche. Contemplant les yeux mi-clos, sans aucune émotion sur son visage plat, les trois têtes humaines qui émergeaient du sol, à un mètre de lui.
Les trois hommes, étroitement ligotés les uns aux autres, dos à dos, avaient été disposés debout dans une fosse profonde aussitôt comblée, ne laissant dépasser que les têtes. Celles-ci, réunies de force par une corde, constituaient un support parfait pour les trois pieds d’une grosse théière cabossée. Des braises avaient été posées sur le sol, afin de chauffer l’eau contenue dans la théière.
Cette clairière, un peu à l’écart du camp de base de la Division khmère rouge 62, au nord de Siem Reap, dans une région de jungle très accidentée, servait aux punitions et aux exécutions. Ta-Mok, commandant de la division 62 et un des chefs historiques des Khmers rouges, ne risquait pas d’être dérangé : ce camp se trouvait au cœur de la zone qu’il contrôlait depuis 1979. Même les troupes d’élite vietnamiennes n’avaient pu l’en déloger. Après leur départ, fin 87, l’armée régulière cambodgienne du gouvernement Hun Sen n’avait pas eu plus de succès.
Un système compliqué de champs de mines, appuyés par des hérissons équipés de mitrailleuses lourdes, et des tireurs d’élite, renforcés de barrages antichars, interdisaient le périmètre.
Ta-Mok en avait profité pour exploiter les essences rares de la forêt, ce qui lui procurait de précieux dollars lui permettant d’acheter des munitions en Thaïlande et des médicaments à Phnom Penh.
Son dernier morceau de goyave avalé, il reporta son attention sur les trois hommes à ses pieds, fixant le visage crispé par la douleur de Hou-Sihorn, celui qu’il avait apostrophé. De toute sa volonté, ce dernier essayait de garder la tête immobile afin d’éviter que la théière posée en équilibre sur son support humain ne se renverse. Pourtant, la nuque rongée par les braises, il ne pouvait éviter parfois un mouvement réflexe, comme celui qui avait déclenché l’admonestation de Ta-Mok. Le souffle court, la bouche ouverte, il laissait échapper un râle continu. Ce supplice était un des plus raffinés mis au point par Ta-Mok lui-même. Il ne l’utilisait qu’en de rares occasions, pour ne pas le dévaluer… Surtout pour des traîtres dont la punition devait être exemplaire. Ta-Mok connaissait les limites de la fidélité. Sa jambe droite avait été sectionnée par une grenade lancée par un de ses propres hommes… Un lâche qui voulait déserter. Ta-Mok avait attendu d’être amputé pour le châtier lui-même. Le coupable avait mis huit jours à mourir, les chairs déchiquetées par une fine baguette d’acier maniée avec une férocité raisonnée. Ensuite, Ta-Mok l’avait enterré vivant et il avait encore agonisé pendant deux jours.
– Bang ! Bang ! {3}
La voix suppliante de l’homme n’était plus qu’un murmure. Il sentait la théière déséquilibrée par son sursaut glisser lentement de son crâne, ce qui risquait d’interrompre le supplice et de déclencher une punition supplémentaire.
Lorsqu’un soldat avait disposé une poignée de braises entre leurs trois têtes, ils avaient hurlé à s’en arracher les cordes vocales. Ta-Mok leur avait fait rentrer leurs cris dans la gorge en les menaçant de leur crever les yeux sur-le-champ, s’ils ne « collaboraient » pas.
Le supplice était à double détente. Dès que le thé était brûlant, on le versait avec soin sur les visages des trois hommes, les ébouillantant, et le cycle recommençait. On remettait de l’eau à chauffer, jusqu’à ce que les coupables meurent ou avouent.
Un gémissement aigu, plus fort, sortit de la bouche d’un des hommes dont Ta-Mok ne voyait que la nuque. Les braises lui rongeaient la chair, causant une douleur insupportable.
– Bang-pro, supplia-t-il, s’adressant à Hou-Sihorn, arrête nos souffrances, parle !
Ta-Mok eut un léger sourire. Sa méthode fonctionnait. Celui-là était coupable seulement d’avoir dérobé un cochon dans une ferme, et son voisin de gauche n’avait guère plus à se reprocher ; avoir violé une prisonnière utilisée pour le déminage… Ils n’étaient là que pour inciter Hou-Sihorn à avouer plus vite, afin d’abréger leur propre supplice. Le violeur joignait sa voix à celle de son compagnon, adjurant le vrai coupable de ne pas prolonger sa résistance.
Ta-Mok ne le quittait pas des yeux, guettant sur ses traits les stigmates de la douleur.
Il détenait des informations vitales pour le vieux chef khmer rouge. Et ce dernier devait, coûte que coûte, les lui arracher.
Le chœur des deux malheureux s’amplifiait, alternant injures et supplications. Bien sûr, ils étaient sans illusion ; la mort les attendait de toute façon, mais une fin douce et rapide, au lieu de ces heures de torture abominable. Si la théière se renversait, Ta-Mok avait promis de crever d’abord un œil au coupable, au prochain accident le second, et, ensuite, de lui couper les oreilles…
Les gémissements se transformèrent en hurlements : le thé commençait à bouillir et le métal de la théière faisait claquer la peau des crânes, infligeant une douleur supplémentaire.
La théière bascula tout à coup, un des trois « piliers » ayant bougé la tête de quelques millimètres… Le récipient demeura en équilibre sur deux pieds, sans se renverser. Ta-Mok ne réagit pas immédiatement, laissant la terreur s’infiltrer dans les os de ses trois victimes. Le violeur se mit à crier sans discontinuer ; le métal brûlant appuyait sur son crâne rasé, lui causant une souffrance intolérable.
Curieux, un des jeunes soldats gardant le lieu du supplice se retourna. Un garçon de quinze ans recruté dans un camp de réfugiés. Afin de l’endurcir, à la fin de son entraînement militaire, Ta-Mok lui avait fait tuer une paysanne coupable d’avoir refusé de vendre du riz aux Khmers rouges.
L’exécution avait eu lieu à coups de pioche dans le ventre après, bien entendu, qu’on lui avait fait creuser sa tombe. Depuis, le jeune soldat avait appris à refréner tout sentiment, toute pitié, toute compréhension pour ceux qu’on lui désignait comme des ennemis.
Une discipline de fer régnait chez Ta-Mok, comme au temps héroïque de la lutte contre le régime proaméricain de Lon Nol, entre 1970 et 1975. Les soldats de la division 62 avaient vieilli, du moins ceux qui avaient survécu, mais demeuraient aussi motivés idéologiquement. Ils considéraient avec un peu de mépris le reste de l’armée de Pol Pot, réfugiée dans le massif des Cardamomes, à cheval entre le Cambodge et la Thaïlande, avec au centre de leur dispositif la petite ville minière de Pailin, détruite, mais où grouillaient des marchands thaï. Les Khmers rouges avaient repris à leur compte l’exploitation des pierres précieuses, contrôlaient la contrebande entre la Thaïlande et le Cambodge et vivaient plutôt bien.
Ta-Mok fustigeait cet amollissement et cette collaboration avec des Thaïs et même des Occidentaux. Chez lui, personne ne parlait de langue étrangère, à part quelques mots de chinois, indispensables pour les échanges avec le « Grand Frère » protecteur du Nord. Les conditions de vie étaient plus que spartiates. Ta-Mok lui-même s’accrochait depuis vingt ans à la même profession de foi : « Qu’est-ce qu’un homme peut désirer de plus qu’une montre, une radio et une bicyclette ? » Ses trois mille hommes vivaient dans une grande frugalité, payant scrupuleusement aux paysans le riz dont ils avaient besoin. À force d’être dans la jungle, ils avaient perdu le contact avec la réalité. Leur seul lien avec le monde civilisé était l’Antonov 24 qui passait parfois au-dessus de leur tête, amenant à Siem Reap les rares touristes qui venaient visiter ce qui restait des temples d’Angkor. Ta-Mok avait interdit qu’on tire sur ces appareils ; les autorités de Siem Reap lui rétrocédaient une partie des dollars extorqués aux touristes. En dépit de ses imprécations contre les « gens de Pailin », il ne pouvait rompre avec eux, le gros de l’armement chinois transitant par la Thaïlande et Pailin…
Lui rêvait encore de faire du Cambodge un pays agricole de trois millions d’habitants où il n’y aurait plus une seule ville. Né dans le nord du Cambodge d’une famille de paysans pauvres, Ta-Mok haïssait les villes et les citadins, vivant lui-même comme un paysan en dépit de son rang de
commandant en chef de la région Nord et de fondateur de l’Angkar {4}. Il avait appris la frugalité durant les années où il avait été bonze, avant de se défroquer et de basculer dans la lutte armée. Prenant prétexte des difficultés de déplacement, il ne rendait visite à ses camarades de Pailin que rarement, bien que moins de deux cents kilomètres les séparent.
Grâce aux quelques journaux chinois qui lui parvenaient, il se tenait au courant avec délectation des ennuis de l’Union Soviétique, qui se répercutaient sur le Viêt-nam, l’ennemi abhorré. Se disant qu’avec un peu de chance les Khmers rouges allaient bientôt revenir à Phnom Penh dans les fourgons de la « coalition » antivietnamienne, formée des Khmers rouges, des partisans de Sihanouk et de quelques modérés. Ta-Mok préparait ses hommes à cela. Au début, il ne faudrait pas révéler leurs véritables intentions. Ce n’est qu’arrivé au pouvoir qu’ils pourraient recommencer ce qu’ils avaient presque réussi en 1975. Déjà il avait dressé des listes de gens à supprimer. Cette fois, le vieux prince Sihanouk serait liquidé comme les autres, sans parler des traîtres qui avaient collaboré avec les Vietnamiens…
Les hurlements redoublés de ses victimes troublèrent sa méditation. Ta-Mok se décolla de l’arbre auquel il s’appuyait, et fit un pas en avant, s’appuyant sur ses béquilles.
Il sentait son estomac se tordre de rage en pensant que certains de ceux avec qui il avait combattu dans les rizières pendant des années avaient perdu leur idéal, étaient prêts aux pires compromissions pour retrouver une parcelle de pouvoir.
Car si Ta-Mok allait rarement à Pailin, il y entretenait une armée d’informateurs. C’est grâce à eux qu’il avait eu vent de quelque chose et qu’il avait réussi à attirer dans un piège celui qui se trouvait devant lui, homme de confiance d’un des dirigeants de l’Angkar.
Se balançant sur ses béquilles, il s’approcha de Hou-Sihorn, et s’accroupit sur sa seule jambe valide, prenant appui sur son moignon dissimulé par le pantalon d’uniforme verdâtre. Ta-Mok ne portait aucun signe distinctif de son rang, à part le lourd pistolet Tokarev fabriqué en Chine à sa ceinture.
Voyant que les choses se précipitaient, la jeune sentinelle se détourna vivement. Ta-Mok était susceptible. S’il croisait son regard, il était capable de le faire exécuter sur-le-champ.
Le vieux chef de la Division 62 allongea le bras et saisit la théière ; puis, de la main gauche, il releva la tête de Hou-Sihorn, celui qui détenait les secrets qu’il voulait connaître. Ce faisant, il appuya encore plus sa nuque contre les braises et l’homme poussa un gémissement étouffé. Son visage était couvert de sueur, son regard égaré, la peau tendue sur ses os. Il savait n’avoir aucune pitié à attendre de son bourreau. Après quinze ans chez les Khmers rouges, il n’ignorait pas qu’une séance de torture se terminait rarement bien.
– Bang-pro, dit Ta-Mok de sa voix douce et basse, je te respecte parce que tu as été un combattant courageux. Mais tes amis se sont fourvoyés depuis. Il faut que tu m’aides à comprendre ce qui se passe. Pour ton bien.
Le supplicié ne répondit pas. À quoi bon ? Toute cette phraséologie n’avait qu’un but : obtenir sa reddition. Lui-même s’était livré à des interrogatoires et connaissait les règles du jeu. De plus, la douleur de la braise rongeant sa chair était si violente qu’elle lui paralysait le cerveau.
Une sensation atroce sur le visage lui arracha soudain un hurlement inhumain. Ta-Mok venait de commencer à verser le thé dans ses yeux. Sa victime tenta en vain de bouger la tête, ne réussissant qu’à inonder son visage du liquide brûlant. Ta-Mok s’arrêta seulement lorsqu’il n’y eut plus une seule goutte de thé dans la théière cabossée. Hou-Sihorn laissait échapper un râle d’agonie. Sa peau boursouflée et écarlate lui faisait atrocement mal, déjà couverte de cloques. Ta-Mok égoutta bien le récipient puis héla la sentinelle.
– Agn ! {5} Ils ont renversé mon thé, va me chercher de l’eau et de la braise aussi, il n’y en a presque plus.
La sentinelle partit en courant vers les cuisines du camp et revint quelques minutes plus tard avec la théière pleine et un plat métallique rempli de braises. Le jeune soldat posa les deux ustensiles près de Ta-Mok et s’éloigna sans même le regarder.
Ta-Mok fixa longuement le visage du supplicié. Impossible de saisir son regard, mais sa vieille expérience lui disait qu’il n’était pas loin de craquer. Avec une petite pelle taillée dans un bambou, il prit quelques braises, mais au lieu de les poser par terre entre les crânes, il les versa directement sur celui de Hou-Sihorn.
Ce dernier poussa un cri atroce et secoua furieusement la tête, tentant de s’en débarrasser. Il y parvint en partie, mais certaines demeurèrent accrochées à la peau. Une abominable odeur de chair brûlée monta jusqu’aux narines de Ta-Mok.
Ce dernier se pencha sur sa victime et dit de la même voix douce :
– Bang-pro, il faut que tu m’aides ! Sinon ces braises vont ronger la peau puis les os de ta tête. Quand elles atteindront ton cerveau, tu deviendras fou. Tu m’entends ?
Hou-Sihorn l’entendait, sachant qu’il ne bluffait pas. Regrettant amèrement de s’être laissé entraîner dans ce piège. Comment le vieux avait-il eu vent de ce qui se tramait ? À ce stade, c’était une question purement académique. Ta-Mok reversa encore quelques braises sur le crâne, et Hou-Sihorn eut l’impression horrible que sa paroi osseuse commençait à fondre. C’était abominable.
Ta-Mok avait dirigé d’une main de fer le centre d’interrogatoire de Tuol Sleng à Phnom Penh, y torturant près de vingt mille traîtres de la façon la plus cruelle.
Même Pol Pot s’était ému de ses méthodes.
Dans un effort surhumain, Hou-Sihorn leva les yeux vers son bourreau et reconnut d’une voix pleine d’humilité :
– Tu as raison, Bang-pro, ils se sont fourvoyés et je me suis associé à cette erreur.
Il ne fallait pas seulement avouer, mais respecter la phraséologie, sinon, cela ne valait rien.
Ta-Mok eut un hochement de tête plein de compréhension, mais n’ôta pas les braises qui rongeaient le crâne de sa victime dans une odeur infecte de chair brûlée. Une lueur de folie allumait son regard. Il se cala bien sur son moignon et commença l’interrogatoire. À voix basse. Non qu’il craigne une indiscrétion des deux autres suppliciés promis de toute façon à la mort, mais parce qu’il avait honte de ce qu’il allait entendre.
Pendant plusieurs minutes, il posa de brèves questions auxquelles répondait avec docilité son interlocuteur. Brisé. Ta-Mok avait déjà observé cette attitude chez des suppliciés qui résistaient longtemps et s’effondraient d’un coup, à un certain seuil de douleur physique. Il insistait, vérifiait, enregistrait sans rien noter, se fiant à sa mémoire. Ne laissant rien paraître de ce qu’il éprouvait. Il apprit enfin tout ce qu’il voulait. L’interrogatoire terminé, d’un geste léger et rapide, il balaya les braises du sommet du crâne de sa victime, puis demeura immobile à l’observer, se demandant s’il n’avait rien oublié.
Hou-Sihorn avait fermé les yeux et s’efforçait de ne pas penser. La peau ébouillantée de son visage le faisait encore plus souffrir que les brûlures de son crâne. Ce n’était même pas la peine de réclamer la clémence de Ta-Mok. À partir du moment où il avouait, il connaissait le sort qui l’attendait. Maintenant, il était partagé entre deux sentiments. D’un côté, il avait bien envie que ce silence se prolonge encore quelques minutes, ce qui lui apportait un espoir fou et irraisonné. La rage de survivre. De l’autre, il avait hâte d’en avoir fini. Il avait trop souvent donné la mort pour ne pas en avoir gardé un certain fatalisme.
Un claquement sec le fit sursauter, expédiant une décharge massive d’adrénaline dans ses artères. Il ferma les yeux encore plus fort. C’était le bruit de la culasse d’un pistolet qu’on armait. Il lui semblait que les battements de son cœur s’étaient déjà arrêtés. Rien ne se passait. Un espoir insensé l’envahit. Les Khmers rouges étaient coutumiers des simulacres d’exécution. Peut-être pouvait-il être encore utile au vieux Ta-Mok ?
Il ouvrait la bouche pour le remercier quand la détonation lui déchira les tympans et il cessa de penser. La balle du Tokarev venait de lui transpercer le front, faisant exploser son cerveau.
Ta-Mok ne s’attarda pas à contempler sa victime. Sans lâcher son Tokarev, il se redressa comme un ressort et récupéra ses béquilles. En quelques pas, il se retrouva devant les deux autres victimes qui le fixaient, terrorisées. Il ne croisa même pas leur regard. Le bras tendu, l’extrémité du canon du pistolet touchant presque leur front, il appuya deux fois sur la détente.
Ses projectiles traversèrent le cerveau des deux hommes, les tuant instantanément et leurs têtes retombèrent en avant paisiblement. Ta-Mok remit son pistolet dans son étui, puis héla à nouveau la jeune sentinelle. Celui-ci accourut.
– Coupe les trois têtes et donne-les aux cochons, ordonna simplement Ta-Mok. Mets un peu de terre sur le reste.
Depuis le début de leur lutte, les Khmers rouges avaient ainsi enterré des milliers de victimes, sous quelques centimètres de terre. Appelant cyniquement cette méthode de l’engrais humain.
Ta-Mok s’éloigna sans se retourner, avançant avec une rapidité incroyable, en dépit de son handicap. Revenu au camp, il se laissa tomber sur son lit de camp et alluma une cigarette. La rage le disputait au désir de vengeance, tandis qu’il récapitulait les révélations de Hou-Sihorn. Il réservait à ses adversaires quelques surprises. Le vieux Ta-Mok n’était pas encore fini. Machinalement, il caressa la tôle emboutie de la vieille Kalachnikov posée à côté de lui. S’il ne pouvait pas utiliser la force contre des gens plus puissants que lui, il lui restait la ruse, la stratégie oblique. Il lui en avait fallu beaucoup pour demeurer vivant durant quinze ans de combats presque ininterrompus. Ses Grands Frères chinois lui avaient proposé, après sa blessure, de se retirer en Thaïlande faire de l’instruction, et des cours d’éducation politique, arguant qu’il lui était difficile de se déplacer. Afin de leur prouver le contraire, la semaine suivante, il avait attaqué un poste gouvernemental avec une poignée de ses hommes et son moignon encore sanglant, tuant tous les survivants de ses propres mains.
Le combat qu’il avait à mener maintenant se terminerait par sa victoire, comme les autres…
Il était six heures du soir et la nuit tombait rapidement, noyant la forêt clairsemée autour de lui. Ta-Mok se sentait bien et commença à échafauder le plan de sa vengeance.
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