La solution rouge

Gérard De Villiers · Chapitre 14 sur 19

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La solution rouge

Chapitre XIV

 

 

Malko demeura figé une fraction de seconde, tant la scène était irréelle ! Les douilles sautaient en l’air et les cris des singes couvraient pratiquement les détonations étouffées par les silencieux. Les policiers n’eurent même pas le temps de saisir leur arme. L’un était déjà probablement mort, couché en chien de fusil et un des faux bonzes continuait à tirer ; il s’approcha, et, presque à bout touchant, lui logea une balle dans l’oreille qui l’acheva.

L’autre policier, à genoux, blessé, la poitrine en sang, se mit à crier d’une voix suppliante, les mains levées à la hauteur de son visage. Pour toute réponse, le bonze lui tira une balle en plein front, qui le rejeta en arrière, mort.

Malko plongea vers la Toyota où se trouvait le Colt. Il eut tout juste le temps d’ouvrir la portière : le canon d’un pistolet se posa sur sa nuque. Le chef des bonzes lui jeta en mauvais anglais :

– Quick ! Inside. {30}

En même temps, il le poussait à l’intérieur du véhicule. Malko fut projeté sur le plancher arrière et le faux bonze atterrit sur lui. Installé sur la banquette, il maintint le canon de l’arme appuyé sur la nuque de Malko, continuant à le menacer. Les deux autres ayant terminé leur exécution bondirent à leur tour dans la Toyota.

L’un d’eux prit le volant et démarra immédiatement, sous le regard ébahi des photographes et de quelques passants.

Malko ne voyait plus rien. Il sentit un peu plus loin que la voiture tournait à gauche en arrivant le long du Mékong. Elle fila ensuite vers le pont sur le Mékong détruit pendant la guerre à la fin du boulevard Acharmean. Les trois hommes ne parlaient pas. Il perdit très vite le sens de la direction de cette course folle. Puis, le conducteur ralentit, la voiture cahota et s’arrêta.

– Out !

Pas moyen de désobéir. Il sortit, l’arme toujours collée à sa nuque, et découvrit qu’il était dans une sorte de cimetière d’autobus et de camions. Partout des épaves sur une hauteur de plusieurs mètres.

Déjà, les deux autres bonzes se dépouillaient de leurs défroques, sous lesquelles ils étaient habillés normalement. Ils étaient très jeunes, sûrs d’eux et ne regardaient même pas Malko. Ce dernier aperçut une charrette à bras comme on en croisait partout dans Phnom Penh, croulant sous des dizaines d’énormes papayes. Les deux faux bonzes y prirent un grand sac de jute et, par gestes, lui firent signe d’y entrer. Comme il se débattait, on le lui passa sur la tête, et il reçut un violent coup de crosse.

En un instant, il disparut à l’intérieur. Maintenant, le chef houspillait les deux autres. Il sentit qu’on le soulevait et qu’on le jetait sur la charrette. Puis, des choses atterrirent sur lui : des papayes. Ainsi, il était invisible.

La charrette s’ébranla. Presque aussitôt, il sentit qu’on le piquait à la nuque. La voix du chef des « bonzes » l’avertit.

– Si crier, tuer.

Il avait glissé une baïonnette à plat sous les papayes, appuyée contre la nuque de Malko. Il lui suffisait d’un léger coup de poignet pour lui sectionner les vertèbres cervicales… Malko se tint coi, impuissant. Le silence fit place à la rumeur de la ville, puis après un temps assez long, de nouveau, à un silence relatif. Les cahots étaient effroyables ; le trajet dura presque une heure. Malko respirait à peine, l’estomac serré ; si les Polpotistes l’avaient capturé vivant, ce n’était pas par hasard : ils voulaient obtenir de lui les informations qui leur manquaient… Ce qui signifiait, à coup sûr, la torture.

La charrette s’arrêta et bascula vers l’avant. Malko perçut une vague lueur et fut jeté à terre. Le sac fut ouvert d’un coup de couteau et il aperçut les trois hommes qui l’avaient kidnappé. Il se trouvait dans la cour d’une sorte de ferme, en bordure d’un canal, avec à perte de vue des rizières et des palmiers à sucre. Probablement dans la proche banlieue de Phnom Penh.

Le chef le poussa à la pointe de son pistolet et le fit entrer dans le bâtiment. Une trappe était relevée et on l’obligea brutalement à descendre un escalier de bois, jusqu’à un sous-sol de terre battue. Ce dernier était divisé en quatre, avec un couloir au milieu : des cellules minuscules. Pendant que deux hommes le tenaient, le chef lui passa des colliers de fer autour des chevilles, réunis par une barre rectiligne ; le tout maintenu par des rivets mobiles. C’est en sautillant qu’il dut gagner sa cellule. Où une bourrade le jeta à terre.

Il se trouvait dans une prison secrète des Polpotistes et nul ne savait où. Il se releva et tenta de se tenir debout. Au bout de cinq minutes, la douleur était insupportable… Il se rassit. Le dos contre le mur humide, se demandant quand allait commencer son calvaire.

 

Sopia Sen regardait la Toyota autour de laquelle s’affairaient une dizaine de policiers ; le meurtre de deux des leurs avaient donné l’alerte et aussitôt des patrouilles avaient commencé à ratisser Phnom Penh. En vain.

Grâce à des témoins, on avait seulement retrouvé la Toyota vide.

– Qu’allez-vous faire ? demanda la jeune femme au capitaine Jan Sarin en train de donner des ordres.

Il se retourna, l’air mauvais.

– Vous savez très bien que je ne peux pas grand-chose…

– Il s’agit d’une affaire importante au plus haut niveau, insista la Cambodgienne. Le Premier ministre suit lui-même le dossier. Il faut retrouver cet homme. Et vite…

– Il est déjà mort.

Sopia Sen frappa presque du pied.

– Sûrement pas. Les hommes de Ta-Mok l’ont enlevé pour l’interroger. Ils doivent ignorer une grande partie de nos intentions. S’il parle, ils en sauront assez pour nous contrer. Et vous savez ce que cela signifie…

Le policier lissa ses cheveux calamistrés.

– Nous savons qu’il y a des réseaux « dormants » polpotistes, reconnut-il, mais nous ne les avons pas décelés. Mais votre Premier ministre devrait pouvoir vous aider…

Sur cette flèche du Parthe, il remonta dans sa Jeep. Tout le monde savait que le Premier ministre provietnamien Hun Sen, le modéré, était un ancien colonel polpotiste… Sopia regarda la Jeep s’éloigner. Elle ne se faisait guère d’illusions. Ceux qui en voulaient le plus aux Khmers rouges étaient les policiers vietnamiens détachés à Phnom Penh ; comme les deux qui avaient été abattus. Mais ils ne possédaient aucune source d’information. Sans en avoir la preuve, elle était persuadée que le capitaine Sarin ne mettait pas une énergie farouche à traquer les Khmers rouges.

Sinon, il aurait été assassiné depuis longtemps.

Un jeune policier s’approcha d’elle : un copain des deux morts. Il avait entendu la conversation.

– Si vous découvrez quelque chose, dit-il, vous me le dites. Nous pourrons peut-être vous aider. Je m’appelle Van Loc.

– Merci, dit Sopia, je m’en souviendrai.

Elle remonta dans sa Mercedes. Sherry était partie pour Pailin avec Chieng et on ne la reverrait pas avant le lendemain. Dans un sens, c’était plutôt un bien. Si les gens de Pailin apprenaient que l’envoyé de la CIA avait été kidnappé par Ta-Mok, cela n’arrangerait pas les choses… Il n’y avait plus qu’à essayer de retrouver Sam qui, d’après les témoins, n’était pas sur les lieux au moment de l’enlèvement. Tous ses espoirs reposaient sur lui. Sauf s’il avait changé de camp, ce qui expliquerait à la fois l’attentat et son absence…

 

Un jeune homme en sampot, la crosse d’un pistolet dépassant de sa ceinture, ouvrit la porte de la cellule de Malko. Son visage juvénile arborait une expression féroce, étonnante chez un être aussi jeune… Il lui fit signe de se lever et de le suivre. Comme Malko n’obtempérait pas assez vite, le jeune homme se baissa et empoigna la barre de fer liant ses deux chevilles, le faisant ainsi basculer en arrière.

Ensuite, faisant preuve d’une force étonnante pour un corps aussi frêle, il le traîna ainsi, forçant Malko à s’appuyer sur les mains, dans une position horriblement humiliante. Comme les nazis, les Khmers rouges s’acharnaient à briser leurs adversaires moralement aussi bien que physiquement. À leur faire oublier qu’ils étaient des êtres humains… Il lâcha Malko au fond du couloir et celui-ci aperçut alors une grande cuve rectangulaire en bois, posée sur des cales. À côté, il y avait un établi avec une chaise devant et quelque chose qui ressemblait à un étau. Des taches brunes suspectes et surtout un ongle tombé à terre lui apprirent ce dont il s’agissait.

Il se trouvait dans la salle de torture de la prison secrète… L’étau était destiné à maintenir la main du supplicié pendant qu’on lui arrachait les ongles. Le jeune Polpotiste croisa son regard et lui adressa un sourire venimeux.

Deux autres descendirent l’escalier. Les « bonzes ». Sur leur ordre, le jeune homme se pencha et attacha les poignets de Malko derrière son dos avec des menottes artisanales qui s’enfoncèrent dans sa chair. Puis, il défit celles qui immobilisaient ses chevilles. Le répit fut de courte durée. On le força à se mettre debout et on le poussa vers la grande cuve de bois. Par gestes, ses bourreaux lui firent signe d’y basculer. Comme il résistait, ils le prirent à bras-le-corps et l’y jetèrent.

Sa tête heurta durement le fond et il perdit connaissance quelques secondes. Deux des hommes avaient sauté dans la cuve. Ils le retournèrent à plat ventre. Il sentit qu’on lui prenait une jambe et un fer scellé au fond de la cuve se referma autour de sa cheville gauche. Puis ce fut le tour de la droite. Une courroie de cuir usé était fixée au fond de la cuve. On la lui passa autour du torse, fermant la boucle dans son dos pour qu’il ne puisse l’atteindre. Lorsqu’il se redressait, la courroie le retenait, l’empêchant de s’agenouiller ou de se relever complètement. Alors, seulement, on lui défit ses menottes.

De cette façon, il était maintenu par les chevilles et pouvait juste se mettre sur les avant-bras, comme un lézard au soleil…

Il n’eut pas le temps de se demander longtemps en quoi allait consister la torture. Le plus jeune Polpotiste revint avec un seau d’eau et le jeta sur lui. Le liquide tiédasse, vraisemblablement puisé dans la rizière, lui fit presque du bien, mais il comprit : ils allaient remplir cette baignoire rectangulaire. Au fur et à mesure que l’eau monterait, il devrait s’appuyer sur ses avant-bras pour ne pas suffoquer.

Quand la fatigue viendrait à bout de lui, il se noierait, comme un rat, ses pieds retenus au fond l’empêchant de bouger.

Il resta là, cherchant désespérément un plan pour échapper à cette horreur, aspergé régulièrement par les seaux d’eau… Le niveau atteignit trente centimètres et on le saisit soudain par les cheveux. Il tourna la tête et découvrit un inconnu, beaucoup plus âgé que ceux qui l’avaient enlevé. Des cheveux gris, vêtu d’une chemise bien repassée, avec un beau visage lisse d’intellectuel. Il toisa Malko pendant un certain temps, comme un entomologiste regarde un insecte particulièrement répugnant puis dit en excellent anglais :

– Nous savons qui vous êtes et vous savez qui nous sommes. Inutile donc de perdre du temps.

– Que voulez-vous ? demanda Malko.

Tout aussi calme, dissimulant ce qu’il éprouvait.

– Un certain nombre d’informations, répliqua l’homme aux cheveux gris. Si vous nous les communiquez de bon gré, tout se passera bien. Vous serez ensuite ramené dans votre cellule, le temps que nous vérifiions. Ensuite, il vous sera administré une fin agréable ou peut-être même vous laissera-t-on la vie sauve. Cela dépend de l’Angkar.

Il parlait sans passion, d’un ton détaché.

– Je n’ai rien à vous dire, répliqua Malko.

L’autre ne releva même pas.

– Je dois préparer mon questionnaire, fit-il simplement. Je reviendrai lorsque vous serez prêt.

Malko ne comprenait pas très bien ce qu’il voulait dire. Pour se reposer, il s’appuya sur ses coudes, arrosé comme un géranium. Cherchant à se vider le cerveau.

Les prochaines heures allaient être difficiles.

 

Sopia Sen et Sam bavardaient à voix basse à l’entrée du marché. Le jeune infirme venait d’arriver à son lieu habituel de travail. Il avait raté le rendez-vous du temple Phnom car il avait réussi à localiser partiellement le cyclo-pousse recherché, grâce à ses copains. L’homme vivait et travaillait dans le quartier du stade.

C’était peu, mais mieux que rien.

– Demain, j’en saurai plus, promit le jeune amputé.

Sopia secoua la tête.

– Demain, c’est trop tard. Je t’emmène dans ma voiture et nous allons chercher ensemble.

Il ne se fit pas prier. Sur la route, la Cambodgienne stoppa au QG de la police et y demanda Van Loc, le policier vietnamien. Il n’était pas là, mais un de ses collègues finit par lui apprendre qu’il devait comme tous les après-midi boire une bière avec un de ses informateurs en face du Palais royal.

Demi-tour. Scrutant le trottoir, Sopia aperçut Van Loc en train de siroter du jus de canne à l’aide d’une paille dans un sachet en plastique. En compagnie de deux autres policiers et d’un homme plus âgé. Elle s’arrêta au bord du trottoir d’en face et donna un léger coup de klaxon. Le policier la vit et vint aussitôt se pencher à la glace ouverte. Sam se recroquevilla à l’arrière, pas rassuré.

– J’ai peut-être une piste, annonça Sopia, mais cela doit rester entre vous et moi.

Une lueur féroce passa sur le visage de Van Loc.

– Que voulez-vous ?

– Vous me suivez, on verra ensuite.

Abandonnant leur informateur, les trois policiers sautèrent sur leurs Honda et lui emboîtèrent le pas. Ils traversèrent toute la ville pour arriver au stade, dans l’ouest. Des dizaines de cyclo-pousses faisaient leur sieste au soleil, au bord de la grande place. Comme on lâche un faucon, ils lancèrent Sam à l’assaut, attendant anxieusement le résultat. Pour ne pas se faire remarquer, la Mercedes se mit à faire des tours dans les rues avoisinantes, laissant les trois hommes en planque. Près d’une heure s’écoula avant que Sam ne réapparaisse. Sopia Sen venait juste de s’arrêter. L’amputé était radieux.

– Je l’ai retrouvé, annonça-t-il. Il habite chez son père qui travaille au nettoyage de la piscine du stade.

Autrement dit, à deux pas…

Dans le stade il n’y avait que quelques ouvriers en train de réparer le revêtement, ils connaissaient très bien le vieil employé. L’un d’eux dessina sur un bout de papier l’endroit où il habitait.

Sopia bouillait. Ils tournèrent vingt minutes dans des ruelles sans nom pour découvrir enfin une petite maison en bois et tôle ondulée. Un vieil homme très maigre, avec un bon sourire sur ses dents en argent, leur ouvrit la porte, et faillit refermer en voyant les policiers. Il avait l’allure d’un garçonnet et mâchait un bout de canne à sucre.

– Nous cherchons votre fils, Tong, annonça un des policiers avec un sourire bien faux. Il a été témoin d’un accident avec cette dame. Nous avons besoin de l’entendre.

L’autre, absolument terrorisé, eut du mal à répondre. Il finit par bredouiller :

– Mon fils travaille. Il avait des dettes, alors il a engagé son cyclo-pousse pour 50 000 riels. Il est au restaurant voisin, comme serveur.

Ils étaient déjà partis. Le « restaurant » se composait d’une dizaine de tables installées à même le trottoir, avec des tabourets minuscules. La cuisine tenait dans un placard et une sorte de vitrine exposait des mets peu ragoûtants. Il y avait quelques clients. Sam s’agita soudain.

– C’est lui !

Un serveur en T-shirt d’une saleté repoussante était en train de poser un plat de calamars sur une table. À son cou pendait une breloque en pierre représentant le Nâga, le serpent à sept têtes. Entouré par deux des policiers vietnamiens, il fut littéralement soulevé du sol et traîné vers la Mercedes. Le troisième exhiba sa carte rouge au patron qui disparut sous terre. Sans un mot, Sopia ouvrit le coffre. Les deux Vietnamiens y précipitèrent l’ex-cyclo-pousse qui s’était mis à brailler comme une sirène.

Le coffre claqua sur lui comme le couvercle d’un cercueil. Tout s’était déroulé en moins d’une minute.

Les clients du restaurant s’appliquaient à manger sans lever le nez de leur assiette. Le Vietnamien se tourna vers Sopia, ennuyé.

– On ne peut pas aller boulevard Tousamuth…

– On va chez moi, coupa Sopia d’un ton sans réplique.

Dès que la voiture s’arrêta, Sam sauta à terre sur son unique jambe et annonça à Sopia :

– Il faut que je retourne travailler.

– À bientôt, fit-elle simplement.

Une fois le portail refermé, on ouvrit le coffre. Le cyclo n’avait pas belle allure… Les Vietnamiens le tirèrent jusqu’à la grande pièce où Sopia chassa le boy d’un aboiement. D’une bourrade, on installa le prisonnier sur la grande table basse.

Les Vietnamiens lui tordirent les poignets, le maintenant à plat. Puis le troisième sortit son pistolet et l’appuya sur sa tempe.

– Tu travailles avec les Polpotistes ! dit-il. Tu vas nous dire où ils sont, autrement on te tue.

L’autre se mit à baragouiner des supplications. À l’entendre, il ne savait même pas qui était Pol Pot. Le Vietnamien l’empoigna par les cheveux et lui colla le canon de l’arme dans l’oreille.

– Je te fais sauter le cerveau, A-eng {31}, puisque tu ne sers à rien, lança-t-il. Tu parles ou pas ?

L’autre avala sa salive et gémit sans rien dire. Van Loc appuya sur la détente, déviant le canon au dernier moment, mais le fracas de la détonation perfora le tympan du cyclo qui se redressa avec un hurlement. Déjà le Vietnamien enfonçait le canon du pistolet dans sa bouche édentée.

– C’était ta dernière chance, boukak {32}, cria-t-il. Maintenant, je te tue pour de bon ! Dis-moi où sont tes complices. Ceux qui ont enlevé l’étranger.

Le cyclo secoua la tête de gauche à droite, sans répondre, les yeux agrandis de terreur. Mais quelque chose d’intrépide dans son regard noir alerta Sopia qui était revenue assister à la scène. Celui-là ne parlerait pas facilement. Sous son aspect lamentable, c’était sûrement un dur, un cadre polpotiste, un homme habitué à la souffrance… Elle eut un haussement d’épaules méprisant à l’intention du policier qui hésitait évidemment à mettre sa menace à exécution.

– Tu n’y arriveras pas comme ça !

Elle sortit de la pièce et revint quelques instants plus tard, un marteau à la main.

– Allonge-le, ordonna-t-elle au Vietnamien.

Ce dernier retira son arme de la bouche du prisonnier qui tenta aussitôt de les noyer sous un flot de paroles. Un des Viets s’assit sur son ventre, l’autre sur ses chevilles.

Sopia prit son élan et, de toutes ses forces, abattit le marteau sur le genou gauche du prisonnier, lui faisant éclater le ménisque !

Même les Vietnamiens, pourtant habitués à l’horreur, sentirent leur peau se ratatiner devant l’écœurant bruit d’os brisés. Quant au hurlement du cyclo, il dut s’entendre jusqu’à Angkor. Le souffle coupé, il perdit connaissance. Le genou ressemblait à un énorme potiron gorgé de sang contrastant avec le visage blême du supplicié.

Sopia alla inspecter le trou provoqué par le projectile du pistolet, puis retourna à la cuisine et revint avec une bouteille de vinaigre, dont elle déversa le contenu sur le visage du prisonnier. Ce dernier se redressa en sursaut, glapissant de douleur. Sopia le fixa d’un air écœuré et lui lança :

– Eux, ils ne connaissent pas les gens de l’Angkar. Moi, je suis restée cinq ans avec vous, je sais comment vous fonctionnez. Tu as encore une toute petite chance de sauver ta vie. Seulement, si tu ne parles pas assez vite, tu te traîneras comme une chenille dans les rues de Phnom Penh, parce que je vais te briser tous les os, les uns après les autres. Je te donne une minute pour réfléchir.

Sherry freina brutalement. Une douzaine de soldats en uniforme venaient de surgir du virage et barraient la route. Depuis qu’ils avaient quitté Battambang, c’était le premier barrage militaire. La zone qu’ils traversaient était presque déserte, de rares villages, et très peu de gens. Dans le lointain, on apercevait les sommets bleutés du massif des Cardamomes, à cheval entre le Cambodge et la Thaïlande. Chieng se redressa et dit d’une voix douce :

– Ce n’est pas un barrage.

La jeune Américaine réalisa soudain que l’uniforme des soldats était d’un vert différent des gouvernementaux. Son cœur se mit à battre plus vite : elle se trouvait en face de Khmers rouges. Tous très jeunes, le visage fermé, ils entouraient le véhicule. Chieng se retourna vers leur passager et lui jeta quelques mots.

Aussitôt, ce dernier sauta à terre et entraîna un des soldats à l’écart. La conversation dura une bonne dizaine de minutes, puis il revint à la Land Cruiser et ouvrit la portière. Trois des soldats se tassèrent à l’arrière avec leur Kalachnikov et leur lance-grenades. Les autres disparurent dans la jungle. Il commençait à pleuvoir et le ciel très bas rendait l’atmosphère encore plus sinistre.

Sherry conduisait comme une automate. Plus personne. Ils traversaient le no man’s land entre la zone gouvernementale et celle des Polpotistes. Encore quelques soldats, près d’une batterie antiaérienne. La jeune femme se tourna vers Chieng. Nerveuse.

– Vous savez où nous allons ?

– Oui, dit-il, au quartier général des Polpotistes, mais ne craignez rien, ce sont nos amis.

Ils roulèrent encore près de deux heures, contournant la ville de Pailin. Arrêtés trois fois par des barrages. Puis, un des soldats fit signe de tourner à droite dans un sentier s’enfonçant dans la jungle. Il faisait horriblement chaud et les moustiques s’écrasaient sur le pare-brise. La Land-Cruiser cahotait dans de profondes ornières. Soudain, elle dut stopper devant des chevaux de frise, renforçant un fossé antichars. Une déviation avec des chicanes permettait de passer.

Dans l’ombre des bois, Sherry aperçut la silhouette d’un T. 62, char lourd offert par les Chinois aux Khmers rouges. Cela grouillait d’uniformes. Chieng se tourna vers elle avec un sourire radieux.

– Nous sommes arrivés au QG de l’Angkar.

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