La solution rouge
Chapitre VII
Malko contempla longuement à travers la glace du salon privé, la femme désignée par Sam. Revenue des toilettes, elle avait repris place à côté du gros homme en tenue kaki. Même de loin, on pouvait lire le dédain sur les traits de la jeune femme. Le mufle en avant, elle semblait prête à mordre. Malko examina la grande table de plus près. Tous des Cambodgiens.
Satisfait, Sam abandonna Malko pour retourner s’asseoir à côté de Chieng. Un garçon passa près de lui avec sur un plateau une bouteille non entamée de cognac – du Gaston de Lagrange – et plusieurs bouteilles de bière. À peine ouverte, la bouteille de cognac passa de mains en mains et se vida en un clin d’œil. Tous les occupants de la table rivalisaient de rires, s’apostrophant, taquinant les filles assises derrière eux.
Hiératique, la tueuse au chignon gardait sa dignité.
Malko à son tour retourna à sa table. Sam et Chieng s’étaient jetés sur la nourriture. Chieng leva sur lui ses grosses Ray-Ban aux verres d’un centimètre d’épaisseur et dit avec un sourire d’excuses :
– Il faut très vite manger, après plus servir, à cause couvre-feu.
– Qui sont ces filles, là-bas, dans la cage en verre ? demanda Malko.
Chieng plissa les yeux malicieusement.
– Entraîneuses ! expliqua le stringer de la CIA. Elles gentilles avec clients et puis faire « tac-tac »…
– Je croyais que la prostitution était interdite.
Chieng eut un rire embarrassé.
– Oui, oui, interdite ! Mais ceux-là à table sont police. Le gros, en uniforme, c’est capitaine Jan Sarin chef Deuxième Bureau ministère Intérieur. Il tue beaucoup Polpotistes. Eux jamais payer.
Un garçon était en train d’apporter une seconde bouteille de Gaston de Lagrange. Le capitaine Sarin coûtait cher à la maison.
Ce que venait de dire Chieng perturbait Malko, confirmant la théorie de Sopia Sen.
Si la tueuse au chignon travaillait avec les Khmers rouges, que faisait-elle avec un policier chargé de les exterminer ?
Il se tourna vers Sam et demanda à Chieng :
– Il est absolument certain que c’est bien la femme qu’il a vue sortir du salon de coiffure où Phong Ton a été tué ?
Le chauffeur répéta la question et le jeune garçon hocha vigoureusement la tête, se lançant dans une grande tirade.
– Lui très certain, conclut Chieng.
Malko reporta son regard sur la mystérieuse inconnue. Elle souriait, montrant toutes ses dents. Un sourire de vampire, mâtiné d’une sensualité animale.
Discrètement, Malko glissa les deux moitiés des billets de cent dollars promis au jeune garçon dans sa paume. Une fortune… Sam les enfouit dans sa poche, remercia d’un sourire, ramassa ses béquilles et fila.
Autour d’eux, les gens s’étaient lancés dans une sorte de farandole endiablée, reprenant les refrains de la chanteuse, évoluant comme un immense serpent autour des tables. Puis ce fut de nouveau la lambada… Malko en était à sa troisième bière. Soudain, vers huit heures, l’orchestre s’arrêta, les gens se dispersèrent et les musiciens commencèrent à ranger leurs instruments…
– Que se passe-t-il ? demanda Malko.
– Bientôt couvre-feu, répliqua Chieng. Musiciens beaucoup route pour rentrer maison.
Les clients se levaient et, bientôt, la grande salle fut presque vide, des centaines de bouteilles de bière abandonnées sur le sol ou sur les tables. Seuls, les occupants de la grande table dans la cage de verre n’avaient pas bronché. Au contraire, on venait de leur apporter une troisième bouteille de Gaston de Lagrange que le capitaine Jan Sarin distribuait généreusement autour de lui. La police cambodgienne avait des goûts de luxe.
Par contre, la salle où ils se trouvaient se vidait. Ils étaient les derniers.
Malko se résigna à contrecœur. Il voulait absolument en savoir plus sur la femme au chignon.
– Vous ne pouvez pas découvrir le nom de cette femme ? demanda-t-il à Chieng.
– Peut-être moyen ! promit le chauffeur.
Il disparut au fond de la salle et revint dix minutes plus tard.
– Son nom Palin Ek, annonça-t-il, mais elle pas venir tous les soirs. Peut-être demain.
Ils se levèrent, le personnel s’apprêtait à les plier sur les tables avec les chaises. Dehors, régnait une joyeuse cohue de pousses et de Honda.
– Attendons un peu dans la voiture, suggéra Malko.
Ils s’installèrent dans la Toyota, garée à côté d’une douzaine d’autres véhicules. Bientôt, il n’y eut plus qu’eux dans la grande cour vide. Personne ne sortait plus du dancing… Ils durent attendre plus d’une heure avant qu’un groupe éméché ne franchisse la porte du Kleang Romsev. Le groupe des policiers. Certains, contrairement aux coutumes khmères, enlaçaient leurs cavalières, d’autres avaient du mal à marcher droit… La bière et le cognac avaient frappé fort. Un couple rejoignit la voiture garée à côté de la leur et s’y installa.
Un Cambodgien trapu au visage rond et une fille en mini avec des peignes dans les cheveux. Comme leur véhicule ne démarrait pas, Malko y jeta un coup d’œil et comprit. L’homme, assis derrière le volant, avait la tête rejetée en arrière, une expression ravie sur ses traits épais et on ne voyait plus la tête de sa compagne.
D’autres s’entassèrent dans leurs voitures et s’éloignèrent.
Enfin, l’imposant capitaine Jan Sarin parut, un cigare planté dans ses grosses lèvres, escorté de Palin. Ils demeurèrent un instant sur le perron à bavarder, puis se séparèrent, sans même une poignée de mains. Lui gagna à pas lents une Mercedes et se laissa tomber à l’arrière.
Palin trottina dans l’ombre, gagnant l’avenue. Malko se précipita hors de la Toyota et eut juste le temps de la voir monter dans un cyclo-pousse qui attendait à l’écart et se dressa aussitôt sur ses pédales. Certains bravaient le couvre-feu pour se faire un peu plus d’argent. Malko revint en toute hâte à la Toyota, manquant se faire écraser par la Mercedes.
– Suivons cette fille, dit-il à Chieng.
Ce dernier démarra aussitôt. Le pousse était déjà assez loin, mais vu son allure, ils le recollèrent facilement. L’avenue était absolument vide et cela ne facilitait pas une filature. Brutalement, le cyclo-pousse tourna à gauche dans une sente sans lumière. Malko et Chieng durent continuer tout droit, faire le tour d’un rond-point plongé dans l’obscurité avant de revenir sur leurs pas. Juste pour voir le pousse ressortir de l’allée.
Vide.
– Arrêtez-le ! demanda Malko à Chieng. Je veux savoir où il l’a déposée.
Chieng, docilement, fit demi-tour. Le cyclo était déjà arrivé au rond-point. Coup de sifflet strident. Plusieurs soldats surgirent de l’ombre. Un barrage, comme il y en avait souvent à Phnom Penh, le soir. Le cyclo descendit de sa machine et commença à parlementer avec les policiers, avides de récupérer quelques riels…
Un autre soldat fit signe à la Toyota de passer après avoir aperçu Malko. On n’ennuyait pas les étrangers.
Il remua dans sa tête ses interrogations jusqu’au retour au Cambodiana. Qui étaient les commanditaires du meurtre de Phong ? Ta-Mok ou les Cambodgiens « purs et durs » partisans de la Solution Rouge ? La situation était de plus en plus compliquée.
Arrivé dans sa chambre, il trouva un mot glissé sous sa porte.
« Nous avons une réunion demain à neuf heures. À la maison. Jane. »
Ainsi, la femme de la CIA s’était remuée. Pourvu que ce soient de bonnes nouvelles.
Malko s’était déjà rendu chez Jane Baron le jour de son arrivée. Une petite maison dans une rue parallèle au boulevard Acharmean, presque en face de l’hôpital Calmette. Il y trouva Jane Baron qui faisait de la culture physique dans son minuscule patio, sous l’œil effaré d’un boy, en survêtement, ses courts cheveux blonds retenus par un bandeau. Elle s’arrêta en soufflant et désigna un fauteuil à Malko.
– Je termine, lança-t-elle. Dans ce pays, si on se laisse aller…
Elle ne risquait rien avec son physique de lanceur de poids… À peine eut-elle terminé qu’elle se débarrassa de son survêtement, puis de son soutien-gorge, sans la moindre pudeur. Malko la regardait, un peu étonné, et elle lui adressa un sourire ironique.
– Ça ne vous gêne pas ? Moi, je suis lesbienne, vous savez, alors…
Sa carte était sûrement à jour. Une Cambodgienne longue comme un roseau apparut, un grand broc à la main, pudiquement moulée dans un sampot. Elle jeta un regard curieux à Malko avant de commencer à verser l’eau sur Jane Baron. L’Américaine, le visage rejeté en arrière, se frottait vigoureusement, les reins cambrés, dans une position qui aurait été hyperprovocante chez une femme normale. Enfin, elle se laissa tomber dans le fauteuil voisin de celui de Malko.
– J’ai renoué le contact avec Pailin, annonça-t-elle.
– Bravo ! dit Malko. Quel est le résultat ?
– Je n’ai pas encore pu parler à un responsable. Ils sont toujours très mystérieux. J’ai reçu une réponse au message que j’avais laissé dans la boîte aux lettres morte. Il faut se rendre aujourd’hui vers 11 heures rue 323, au numéro 61. Il faudrait que vous y alliez. J’ai un rendez-vous avec le ministre de la Santé publique.
– Qui vais-je rencontrer ?
– Je l’ignore. On vous contactera. C’est toujours…
Elle s’interrompit. Une jeune femme venait de pousser la porte du jardin, une sorte de besace accrochée à l’épaule. Une grande rousse, aussi féminine que Jane Baron était masculine. Les cheveux au milieu du dos, vêtue d’une sorte de combinaison en tissu blanc qui n’arrivait pas à dissimuler une poitrine somptueuse. De grands yeux verts dans un visage lisse comme une très jeune fille. Elle posa sa besace et soupira :
– Quelle chaleur !
– Prends une douche ! proposa Jane Baron. Sherry, je te présente un membre de notre association, Malko Linge. Il est venu voir ce que nous faisons au Cambodge. Malko, Sherry est une fille formidable. Elle a quitté la Californie pour ce pays pourri par pur idéalisme et pour 500 dollars par mois !
La « fille formidable » salua Malko d’un signe de tête plutôt sec et lui demanda :
– Qu’est-ce que vous êtes venu faire au Cambodge ?
Il y avait tant d’agressivité dans sa voix qu’il n’en revint pas. Il se força néanmoins à sourire.
– Jane vous l’a dit, je dois effectuer un compte rendu de votre action.
– Qu’est-ce que c’est votre nom, déjà ?
Malko le lui redit, en épelant. La charmante Sherry eut une moue presque dégoûtée.
– Vous n’êtes pas américain…
– Vous savez, nous sommes une organisation internationale, répliqua Malko, serein.
– OK, fit la jeune femme, alors vous devriez venir avec nous à Kompong Thom. Là vous verrez les vrais problèmes du Cambodge. Le couvre-feu à sept heures, trois heures d’électricité par jour, des attaques permanentes des Khmers rouges et de nouveaux amputés sans arrêt ! Et ce n’est qu’à six heures de route de Phnom Penh. On part demain matin, si la route est ouverte.
– Malko n’a pas fini son enquête ici, coupa aussitôt Jane Baron, visiblement ultracontrariée, mais ensuite, il ira sûrement.
Sherry lui lança un long regard entendu, avant de soupirer :
– OK, je vous laisse à vos petits secrets, je prends un bain.
Elle s’éloigna en balançant des hanches superbes et disparut dans la buanderie.
– Qu’est-ce qui lui prend ? demanda Malko, suffoqué, quand elle eut disparu.
Jane Baron baissa la voix pour lui répondre.
– C’est une « pure ». Depuis le début, elle croit que je ne suis pas vraiment une philanthrope. Elle a même écrit à la direction, à Honolulu, pour dire que l’organisation se dévoyait en acceptant des « black sheeps »
{18} comme moi qui font de l’espionnage sous couvert d’aide humanitaire. C’est dommage, elle est très belle. Vous avez vu sa poitrine. Les autres
ONG l’ont surnommé « Big tits » {19}.
– Et ça n’a pas été gênant ?
Jane Baron eut un sourire amusé.
– Pourquoi ? C’est la Company qui finance World Handicap. On lui a répondu une charmante lettre qui ne l’a pas calmée. Heureusement, elle s’en va demain matin… Bon, il est temps d’aller à votre rendez-vous…
– Attendez, fit Malko, je vais lui dire au revoir.
Avant qu’elle puisse l’en empêcher, il avait traversé le jardin, gagnant la buanderie. Il n’y avait pas de porte, ce qui lui évita de frapper… Sherry la pure était plongée dans une grande baignoire en pierre et on ne voyait son corps que jusqu’à la taille. Elle leva un regard qui se chargea de fureur en reconnaissant Malko.
– Qu’est-ce que vous faites là ! glapit-elle.
Il lui adressa un sourire angélique.
– Je voulais vous souhaiter bonne chance à Kompong Thom, dit-il suavement.
Ajoutant aussitôt :
– Et aussi vous dire que vous avez une poitrine absolument fabuleuse.
– Salaud, maniaque, dégénéré !
Malko battit en retraite sous les glapissements de « big tits ». Jane Baron l’observait d’un air réprobateur.
– Vous êtes très mal élevé, dit-elle sèchement.
Malko s’inclina légèrement.
– Je suis désolé, mais comme vous m’aviez montré spontanément votre poitrine tout à l’heure, je pensais que c’était la coutume dans votre petite bande. À plus tard.
Chieng l’attendait en fumant ses éternelles cigarettes. Malko retrouva les ressorts défoncés de la Toyota presque avec soulagement.
– Nous allons rue 323, annonça-t-il.
Il n’avait pas parlé de la femme au chignon à Jane Baron, attendant d’en savoir plus.
Devant le numéro 61 de la rue 323, une cinquantaine de bonzes en robe safran, assis sur de minuscules tabourets, accompagnaient en tapant sur la boîte à riz accrochée sur leur estomac le chant nasillard et discordant qui sortait d’un haut-parleur. Celui-ci était fixé sur une modeste Nissan transformée en corbillard pour la circonstance. Malko aperçut quelques femmes aux yeux rougis, au visage attristé, des hommes accroupis. Il se mit dans un coin et attendit.
Drôle de rendez-vous…
Le chant s’arrêta brutalement et les invités commencèrent à distribuer aux bonzes ravis du riz pris dans de grandes bassines. Ceux-ci emplissaient à ras bord leur garde-manger ambulant. Lorsque cela fut terminé, ils entonnèrent une mélopée très lente, sans le haut-parleur, les mains jointent devant eux. On jeta des poignées de riz sur le cercueil et un des bonzes prononça quelques paroles visiblement adressées au mort…
Malko eut beau regarder autour de lui, il ne voyait pas le messager annoncé par Jane Baron… Finalement, on chargea le cercueil sur la Nissan qui sortit de la cour en marche arrière. Les bonzes commencèrent à se disperser. Avant de partir, chacun allait s’incliner devant une femme de petite taille vêtue à la cambodgienne, avec de grosses lunettes et une bouche épaisse.
La veuve… Mais de qui ?
Tandis que les bonzes se dispersaient, Malko, à tout hasard, prit place dans la file qui avançait vers la veuve. Personne ne faisait attention à lui, comme s’il avait été transparent… Il arriva devant la veuve. Malko, comme tout le monde, fit le « sawadee » traditionnel, les mains jointes à plat devant sa poitrine, puis levées à la hauteur du visage.
La veuve lui rendit son salut, avançant les siennes. Leurs paumes se frôlèrent. Il sentit un très mince rouleau de papier glisser entre ses deux paumes serrées et fit attention de ne pas le laisser tomber en les disjoignant. Il s’éloigna et attendit d’être dans la Toyota pour dérouler le mince parchemin. Il n’y avait que quelques mots écrits en capitales,
maladroitement. Samaki. Bungalow 7. 6 P. M. {20}
Le corbillard démarra dans un concert de chants larmoyants et aigus. Les bonzes s’égaillaient comme des moineaux, serrant contre leur cœur leurs précieuses boîtes à riz.
Malko se demanda sur quoi allait déboucher ce jeu de piste. Le meurtre de Phong en disait long sur la détermination et la férocité de ses adversaires, quels qu’ils soient. Et Chieng ne lui avait pas encore procuré d’arme, malgré sa promesse.
Le rendez-vous à la nuit tombée ne lui disait rien de bon.
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