La traversée des lumières
Chapitre 6 - L’archipel
Chapitre 6
L’archipel
Le mois de juin est le plus beau moment de l’année à Bréhat. Celle que
l’on surnomme « l’île aux fleurs » explose de couleurs. Les massifs
d’azalées, de camélias, de fuchsias, d’hydrangeas aux teintes multiples
fleurissent à foison. Plus tard, les premiers bourgeons d’agapanthes,
signature bleue de l’île, éclosent, tandis que les senteurs des grands pins se
mêlent à celles des eucalyptus.
Aujourd’hui l’île est très prisée, mais il y a trente ans, quand je rencontrai
Vadim pour la première fois, seules de grandes familles aux racines
bretonnes y venaient en villégiature. Nous n’étions que cinq cents le reste
de l’année à vivre une insularité que certains ne supportent pas, ne serait-ce
que quelques jours.
Le débarcadère du bac en provenance de la pointe de l’Arcouest se situe
sur l’île sud. Les deux principales îles de Bréhat sont reliées par un petit
pont qui résiste à tous les temps, l’image de l’île, le pont ar Prat, appelé
aussi « pont Vauban » en souvenir de son passage en 1695. La Gabinière se
trouve sur l’île nord. Parmi les quatre-vingt-quatre autres îles de l’archipel,
seules Béniguet et Logodec sont habitées. À Bréhat, on ne se déplace qu’à
pied, à vélo ou en bateau. Moins de quatre kilomètres séparent les deux
extrémités de l’île, raison pour laquelle j’avais décidé d’aller chercher
Vadim à pied, traînant simplement une vieille carriole pour ses bagages.
Trois semaines plus tôt, j’avais reçu une lettre postée de Genève.
Monsieur,
J’ai récemment découvert notre parenté. Je suis le fils de Morgane. Je voudrais venir vous
rencontrer. J’aimerais me rendre à Bréhat le 10 juin, par le premier bac matinal.
Vous pouvez me répondre en adressant votre courrier à mon intention, aux bons soins de Paul
d’Ingrincourt, ambassadeur de France en Suisse.
Respectueusement,
Vadim Sédov-Favenec
J’avais répondu que j’attendrais mon hôte au débarcadère du Port-Clos, à
8 heures. J’espérais cette rencontre depuis près de trente ans… Durant les
vingt premières années, je reçus, sans pouvoir y répondre, de longues lettres
de ma sœur. Je découvris ainsi qu’un fils était né d’un mariage dont je
percevais, malgré la délicatesse des formules utilisées par Morgane, qu’il ne
ressemblait plus en rien aux idéaux enflammés ayant présidé à cette union.
Vingt lettres qui racontaient l’intimité de celle, de cinq ans mon aînée, qui
avait tant compté pour l’enfant que je fus. Puis plus rien. Un long silence
dont je finis par croire qu’il pourrait être éternel.
Les premiers bateaux qui accostent sur l’île sont empruntés par ceux qui
y travaillent et vivent à Paimpol. J’identifiai facilement Vadim sans pourtant
l’avoir jamais vu. Il se tenait à la proue, le col d’une parka en cuir fourrée
remonté jusqu’aux oreilles. Ses cheveux blonds battus par le vent
fouettaient son visage. C’était une journée bretonne, où les nuages jouent
avec le soleil, la mer moutonne et le vent fait battre les volets mal accrochés
des maisons. La marée était presque haute, permettant l’accostage des
embarcations au plus près. Vadim remonta de la cale, un baluchon de marin
blanc sur l’épaule.
Je ne sais qui des deux fut le plus ému. Empruntés dans nos gestes, nous
nous sommes d’abord regardés puis souri. Nous aurions pu mettre sur le dos
du vent nos yeux embués mais je savais bien que, ce jour-là, l’émotion était
la plus forte. Je finis par tendre les mains et par le prendre dans mes bras.
— Bonjour, Vadim. Bienvenue à Bréhat.
— Bonjour… Puis-je vous appeler « mon oncle » ?
— Tu peux. Mais tu peux aussi m’appeler Yann.
— Alors bonjour, oncle Yann, dit‐il en souriant.
Nous traversâmes l’île côte à côte. J’étais comme un guide touristique,
lui montrant la place du bourg, la mairie, la petite poste et l’église Notre-
Dame-de-Bréhat où sa mère et moi fûmes baptisés.
— Tu veux voir la tombe de tes grands-parents ?
— Si vous voulez…
— Tu peux me tutoyer, tu sais.
Je l’emmenai près d’un caveau en granit, de cette pierre rosée des
maisons bréhatines, au fronton duquel était gravé le nom FAVENEC sous
lequel figuraient deux prénoms : YVES et CAMILLE.
Vadim ne savait pas encore trop que faire de ce nom qui venait de si loin.
Car avant d’être celui de sa mère, il avait été celui de gens qui avaient rejeté
leur fille, alors qu’elle avait à peine 20 ans, à cause de son idéal.
Devant la tombe, Vadim me dit :
— Ma mère est morte.
— Cela explique le silence dans lequel j’étais depuis sa dernière lettre.
J’étais triste bien entendu d’apprendre que jamais je ne reverrais
Morgane, mais la présence de Vadim était un cadeau comme la vie sait si
bien en faire.
Vadim aima le nord de l’île, plus sauvage, aux jardins moins entretenus.
Là vivent encore quelques maraîchers et un troupeau de vaches. C’est ici
que depuis cinquante ans je cultive mon jardin. Ou plutôt une pépinière
spécialisée dans les fleurs de Bretagne, en particulier les agapanthes. Le
plus au nord de Bréhat, la lande de bruyères va à la rencontre des rivages de
l’île. On se croirait en Irlande.
— La maison n’a pas beaucoup changé avec le temps. Tu dormiras dans
la chambre de Morgane. Face au phare du Paon.
Vadim remarqua l’échiquier sur une table basse du salon.
— Qui jouait aux échecs ?
— Ton grand-père a appris à jouer à Morgane et à moi. Elle aimait
beaucoup jouer. Tu ne le savais pas ?
— Non.
Trois lettres emplies de tristesse. Comme si le jeune homme comprenait
un peu plus qu’il avait vécu aux côtés d’une mère étouffée de toute part.
Interdite d’être elle-même. L’ombre d’une mère. Une femme aux promesses
écrasées.
Vadim était très silencieux. Je voulais respecter son rythme et le laisser
s’ouvrir ; surtout ne rien forcer.
— C’est bientôt marée haute, je vais aller remonter mes casiers. Tu veux
venir avec moi ?
— Avec plaisir. Ce matin, c’était la première fois que je prenais un
bateau.
— Ici, c’est la marée qui donne le tempo. Si le temps n’est pas très beau
quand tu te lèves, tu sais qu’il a une chance de le devenir à la bascule de
marée. Et inversement, tu verras…
J’avais hérité de mon père une goélette à laquelle je consacre autant de
temps en mer qu’à restaurer ses voiles, changer les écoutes, lustrer les
cuivres ou vernir les bois extérieurs.
Passé les quelques coups de main que je lui demandai pour larguer les
amarres et remonter les pare-battages, Vadim alla s’asseoir à l’avant du
bateau, cueillant quelques embruns lorsque l’Aorora prenait la houle de
front. La mer était plutôt calme. J’étais profondément heureux de
l’accueillir à Bréhat, il était le dernier lien avec ma sœur tant aimée.
Avant d’aller chercher les casiers au large de Lavrec, je voulus faire le
tour de l’île pour lui donner une vue d’ensemble de l’archipel. Le profil de
Bréhat n’est pas le même vu de la mer ou de la terre. Toute la Bretagne
possède ce double visage. Bien différents sont ceux de l’Argoat, c’est-à‐dire
des bois et des bocages, de la Bretagne intérieure, et ceux de l’Armor,
vivant sur le littoral, le regard tourné vers la mer.
De temps en temps, je lui criai :
— Là-bas, c’est la Corderie. Les bateaux y jettent l’ancre et profitent de
petites cales pour débarquer. Et là, la croix de Maudez. Ta grand-mère
venait souvent s’asseoir à son pied pour y regarder le soleil se coucher. Tu
vois l’amer du Rosedo ?
— Oui, à quoi ça sert ?
— C’est comme les phares et les balises, ce sont des repères pour guider
les bateaux. Là-bas, c’est la plage du Guerzido. C’est la seule vraie plage de
sable. Juste au-dessus, le café de la Potinière qui porte bien son nom. Tout
ce qui se passe sur l’île s’y dit, les bonnes nouvelles comme les mauvaises.
Enfin, il faut quand même se méfier des ragots.
Le soir, près de la grande cheminée, Vadim enleva son pull marin et je
découvris le pendentif à son cou.
— Tu portes le médaillon de ta mère ?
— Oui. Elle me l’a donné le jour de sa mort, sans dire un mot. Vous le
connaissez donc. Qu’est-ce qu’il signifie ?
— Ce sont les armes de Bretagne avec cette ligne rouge dite « de
bâtardise », car l’île fut donnée à Jacqueline de Bretagne, fille naturelle d’Arthur III. Morgane a reçu ce médaillon de sa mère le jour de sa première
communion.
— Et qu’est‐il écrit ?
— Tout simplement « île de Bréhat ». Tu sais, Vadim, ta mère aimait
profondément cet endroit. Elle le parcourait souvent seule et connaissait ses
moindres recoins. Matin et soir elle se rendait à la plage de Guerzido et, été
comme hiver, elle s’y baignait. À 12 ans elle participa au tour de l’île à la
nage et, deux ans plus tard, c’est elle qui arriva en tête. De nombreuses
vieilles familles de l’île s’en souviennent encore.
— Mais pourquoi votre père l’a‐t‐il ainsi rejetée ?
— Tu sais, même si notre père était marin, mes parents n’ont jamais
vraiment quitté Bréhat. Ils étaient de fervents pratiquants et avaient un
grand respect des traditions. Mon père n’était pas marin pour voyager, mais
parce que son père l’était avant lui et qu’il fallait gagner sa vie. Ce n’était
pas un bavard mais il aimait sa fille, n’en doute pas. Chaque année, après le
départ de Morgane, à sa date anniversaire, il disait une prière pour elle, en
breton. Car chez nous on parlait breton. À l’époque, dans ces milieux
conservateurs, le communisme était à combattre. Mon père n’admit pas que
l’éducation de sa fille ait pu conduire celle-ci à un tel choix. C’était comme
une insulte à tout ce qui structurait sa vie. Il faut lui pardonner, Vadim.
D’ailleurs, ta mère lui avait pardonné.
— Comment le sais-tu ?
— Ses propres mots… C’est le bon moment pour que je te donne ses
lettres. Prends ton temps pour les lire.
Je suis allé chercher la boîte dans laquelle se trouvaient les vingt lettres et
la lui ai donnée. Le laissant devant le feu découvrir les mots d’une vie, je
suis monté dans ma chambre. Il allait voir se dévoiler une mère dont il ne
connaissait qu’un visage.
Mon frère, Mon frère qui me manque, Mon petit frère, Mon petit Yann,
Chaque lettre s’ouvrait ainsi par quelques mots attestant de l’affection de
la grande sœur pour son cadet. Puis elles se prolongeaient par de longues
descriptions de la nature et des saisons.
L’hiver est arrivé à Moscou. À Bréhat, nous ne savons pas ce qu’est l’hiver. Ici, durant de longs
mois le paysage déploie toutes les nuances du blanc au gris…
C’est au mois d’avril que je t’écris. Avril, c’est le combat entre l’hiver et le printemps. Certains
matins, le givre sur les bourgeons fait craindre que jamais les beaux jours ne reviennent, mais
toujours la lumière gagne sur la nuit.
C’est la saison des amours pour les oiseaux du parc qui ne cessent de chanter. Tu aimerais ce
moment où tout semble naître à nouveau. Dans l’érable devant la fenêtre de ma chambre, des
mésanges ont fait leur nid…
Puis Morgane donnait des nouvelles de Vadim, racontait
l’épanouissement de ses talents. Fière comme une mère, elle évoquait la
rigueur de son fils à l’épée, sa souplesse lorsqu’il montait Althéa et les
parties d’échecs avec son père.
Chaque jour, je fais découvrir à Vadim les grands écrivains de notre pays. Le général a accepté
que son précepteur soit un jeune Français issu de Polytechnique, ainsi le lien à ma terre natale
perdure.
Et puis il y avait ces passages douloureux où, malgré les précautions
prises par Morgane pour ne pas trop inquiéter Yann, les mots étaient bien là.
La dureté de l’époux pas très aimant. Sa solitude. Le passeport déchiré et
l’impossible retour en France.
Dans les premières lettres, Morgane décrivait avec enthousiasme les
grandes valeurs communistes. Ce sens du partage et de la communauté qui
lui rappelait les mots entendus à l’église et la fraternité catholique. Mais
rapidement elle fit part de ses désillusions : l’autoritarisme des hiérarques,
l’impossibilité de toute discussion, de tout dialogue pouvant risquer de
remettre en cause les grands dogmes, même avec son propre mari… Petit à
petit s’installèrent entre les lignes les traces d’une nostalgie rapidement
remplacée par de la tristesse. Seules les évocations de Vadim finissaient par
apporter de la lumière aux écrits.
Cet enfant brille de l’intérieur. Il sait s’adapter à chacun avec intelligence. De Paul il tire le
meilleur et veille à être à la hauteur de son instructeur. Je vois bien qu’il aime la subtilité de la
langue française. Avec son père, il accepte sans s’en plaindre que l’échange soit réduit à ces
seules parties d’échecs.
Enfin, Vadim découvrit ces mots qu’il relut à plusieurs reprises : « Au
moins le général a accepté cet enfant. » Et les dernières lettres, qui font bel
et bien référence aux tensions grandissantes entre son père et lui.
Vadim a les boucles de tes cheveux blonds mais aussi le tempérament du granit des Bretons et
de la puissance russe. Mélange fougueux mais détonnant. Un jour, cela finira mal pour le fils ou
pour le père. On ne vit pas toute une vie sous la cravache de son père.
Je retrouvai Vadim le lendemain matin endormi sur le canapé devant la
cheminée froide, les lettres éparses sur le tapis. Je relançai le feu et déposai
un mot sur la table : « Je pars chercher du pain. »
À mon retour, sous mes propres mots, il avait écrit : « Je vais me baigner
à la plage du Guerzido. »
Nous passâmes ainsi dix jours ensemble. Vadim, matin et soir, allait
nager à Guerzido. À l’aube, il me rejoignait au jardin. Il fut surpris du
temps que je passais le dos courbé, le visage au plus près des plantes ou la
main grattant la terre, recueillant les graines qui deviendraient le lendemain
des bouquets.
— À quoi ça sert ?, demanda-t-il.
— Quoi, les fleurs ?
— Oui… tout ce temps passé pour des fleurs qui meurent dès l’hiver
venu. Un travail à recommencer en permanence ?
— C’est exactement à cela que ça sert, Vadim. À recommencer. À ne
jamais croire que c’est fini, que l’on a tout maîtrisé. C’est par leur inutilité
la plus totale que la beauté des fleurs est indispensable au monde. Dans ma
petite pépinière je fais grandir des agapanthes pour lesquelles je reçois des
commandes qui partent dans tous les pays. Ce n’est pas moi qui voyage,
mais les fleurs. Un jour j’espère parvenir à créer une agapanthe rouge.
À marée haute, nous allions naviguer sur L’Aorora et remonter les
casiers.
— Pourquoi le bateau porte-t‐il ce nom-là ?
— Avant il s’appelait Le Crépuscule. À la mort de mon père, j’ai voulu
le rebaptiser. Cela signifie « l’aurore » en breton, une façon de forcer le
destin. Je venais de lire les mots de Nietzsche : « Il y a tant d’aurores qui
n’ont pas encore lui. »
— Effectivement, c’est davantage porteur d’espérance.
Le soir, j’allumais un feu et nous parlions. Vadim me racontait sa vie.
Autre mise en perspective que celle, épistolaire, de sa mère, les versions
s’éclairaient l’une l’autre. Il était l’illustration de cette incroyable capacité
d’adaptation d’un être humain, trouvant des ressources là où l’on n’imagine
pas qu’il en existe. J’étais bouleversé par le chemin de ce garçon, mon
neveu, qui m’était généalogiquement si proche et dont le récit m’était
pourtant si étranger. Il s’en serait fallu de peu que son destin soit celui d’un
marin-pêcheur breton, embarquant à Paimpol sur les terre-neuvas qui
partaient vers les mers du Nord, puis revenant au pays pour y retrouver les
siens.
Vadim, lui, parlait de sa vie sans vraiment d’émotions. Alors que je
l’interrogeais sur cette apparente neutralité, il me répondit :
— J’ai vécu comme un roi sur un échiquier. J’ai essayé de tenir sans
jamais me coucher. Il y avait peu de place pour une sensibilité qui aurait pu
me coûter cher, que ce soit avec le général, en prison, ou lorsque le sort de
ma mère dépendait d’une partie d’échecs. Depuis que je suis ici, que je lis
les lettres de ma mère, je perçois bien qu’il y a une autre manière d’être et
que celui qui a peur tue le meilleur de lui-même. Il faut maintenant que je
m’apprivoise, que je cherche cette autre part.
À la nuit tombante, je le laissai seul devant le feu avec un livre qu’il avait
choisi dans la bibliothèque de Morgane, Le Rivage des Syrtes de Julien
Gracq. Durant tout son séjour, Vadim ne dormit jamais dans sa chambre,
préférant une couverture sur le canapé devant la cheminée.
Un matin, je trouvai un mot en me levant :
Je vais faire le tour de l’île à la nage puis je pars.
Merci d’être mon oncle.
Je reviendrai à Bréhat.
Vadim
OceanofPDF.com