La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 8 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 5 - La blanche hermine

Chapitre 5

La blanche hermine

 

Paul d’Ingrincourt avait raison. La dislocation de l’Union soviétique

advint dans la foulée de l’arrivée au Kremlin de Mikhaïl Gorbatchev en

1985. En reconnaissant l’indépendance des anciennes républiques, le Soviet

suprême actait la disparition de l’URSS. C’est ainsi que la carte de l’Europe

fut modifiée et que le 26 décembre 1991, pour la dernière fois, le drapeau

rouge à la faucille et au marteau fut descendu.

Toujours à l’est de l’Europe, symbole d’une période définitivement

révolue, le mur de Berlin avait déjà disparu en 1989 et provoqué la

réunification des deux Allemagne. Avec la disparition de l’URSS et la chute

du mur allemand, la guerre froide qui marqua toute la période de l’après-

guerre prit fin.

La Perestroïka, politique de transformation démocratique, économique,

sociale et éthique, menée dès son arrivée au pouvoir par Gorbatchev,

conduisit rapidement à la libération des prisonniers politiques et à la

fermeture des fameuses geôles sibériennes. Vadim, comme ses anciens amis

incarcérés, retrouva sa liberté de mouvements dès 1985.

Mais cette année fut aussi celle du décès de Donatella, fatiguée de vivre,

emportée à la suite d’une pneumonie à laquelle elle fut incapable de résister.

Le fils accompagna les derniers instants de sa mère. Alors qu’elle ne parlait

plus, son ultime geste fut de détacher le médaillon qu’elle portait à son cou

et sur lequel figuraient un blason d’hermine barré d’une ligne rouge et les

mots « Enez vriad ».

Sa mère étant toujours habillée de la façon la plus rigoureuse, une

collerette en dentelles jusqu’au cou, jamais auparavant Vadim n’avait

remarqué ce pendentif. Il l’accrocha à son cou, intrigué.

La mort de Donatella intervint quelques semaines avant l’ouverture du

dernier tournoi d’échecs de l’année qui se déroulait à Moscou. Vadim,

désormais libre, hésitait à y participer. Il était fatigué, passablement perdu et

las d’une vie solitaire. Par ailleurs, il ne savait plus si le masque qu’il

portait sur le visage avait encore une signification alors que le totalitarisme

soviétique était mort et que s’ouvrait une nouvelle page démocratique de

l’histoire… Tout au plus pouvait‐on l’espérer. Une page d’espoir née de la

souffrance et des malheurs des peuples évoqués par Soljenitsyne. Et c’est

dans cet état d’esprit, traversé de doutes, les repères du passé s’effaçant un à

un, qu’il prit la décision que le Championnat du monde moscovite serait sa

dernière participation. Son identité masquée était désormais bien trop

lourde à porter. Vadim était également sous le coup des événements

advenus lors du tournoi parisien sans que, depuis, aucune énigme ait été

résolue. Régulièrement il repensait à celle qu’il appelait toujours Élise. Il

avait le pressentiment que ce serait en s’exposant davantage qu’il pourrait

provoquer le destin. Qu’avait‐il à perdre ?

 

Nombreux étaient les journalistes et les délégations étrangères à avoir

rejoint la capitale russe, profitant des frontières désormais ouvertes.

Alors que les parties s’enchaînaient, sans difficulté pour Vadim, il

découvrait l’exercice de la liberté. Retirant son masque qu’il laissait dans la

chambre de son hôtel, il partait marcher dans les rues et poussait les portes

des cafés. Il aimait s’attabler devant un chocolat chaud et regarder les gens.

Lui qui n’avait jamais côtoyé personne d’autre que les prisonniers et les

gardiens d’Abaza ne savait comment entrer en relation avec eux. Il

observait ce monde dont il n’était pas et se sentait maladroit, empêché à

l’idée même de prendre l’initiative d’un échange.

De retour à son hôtel, alors qu’il se rendait masqué vers le grand salon du

tournoi, il fut abordé par une grande femme brune, les pommettes saillantes

piquées de quelques taches de rousseur, les yeux clairs et s’adressant à lui

directement en français.

— Bonjour, je m’appelle Aude, et je sais qui vous êtes.

— Bonjour, et qui suis-je ?

— Vadim Sédov, le fils du général.

— Et qu’est-ce qui vous fait croire cela ? poursuivit Vadim après un

temps d’arrêt.

— Cette marque, au-dessus de votre lèvre.

Laissant à son tour le temps nécessaire à son interlocuteur pour digérer

son effet, Aude finit par enchaîner :

— Je vous propose que nous dînions ensemble.

— D’accord. Vous m’intriguez.

— Ne craignez rien, je suis une amie.

— Je n’ai pas d’amis.

— Alors acceptez que je sois la première. Retrouvons-nous au Metropol

à vingt heures. À tout à l’heure.

 

Vadim traversa lentement le restaurant du légendaire hôtel moscovite et

rejoignit la jeune femme déjà attablée.

— Bonsoir, Aude.

— Bonsoir, Vadim. Vous avez gagné ?

— Oui.

— Cela n’est‐il pas lassant, à force, de gagner si facilement ?

— Je ne gagne pas facilement. Chaque partie à ce niveau-là ne se gagne

pas sans difficulté. Sous-estimer un adversaire, c’est l’assurance de perdre.

Mais vous n’êtes pas venue pour me parler d’échecs ?

— Non… Mais détendez-vous, Vadim. Commençons par commander

quelque chose à boire. Champagne ?

— Je ne bois pas d’alcool.

— C’est pas très drôle, ça.

— Je ne cherche pas vraiment à être drôle…

— Bon… Alors je prends un verre de vin blanc. Et vous ?

— Un citron pressé chaud.

— Effectivement, vous êtes très sage.

Vadim percevait bien qu’il n’avait pas vraiment tous les codes habituels

pour vivre en démocratie… Heureusement, Aude conservait sa bonne

humeur et finit même par arracher un sourire au champion d’échecs.

— Vous gardez toujours votre manteau quand vous dînez au restaurant.

C’est au cas où il faille partir précipitamment ?

— Excusez-moi.

Vadim ôta sa longue veste fourrée qu’il accrocha à une patère en laiton. Il

portait une chemise blanche aux manches bouffantes. Son col ouvert laissait

apparaître le médaillon de sa mère.

— Qu’avez-vous donc à me dire ?

— Mon nom est d’Ingrincourt, je suis la petite sœur de Paul.

— Je savais effectivement qu’il avait une sœur. Il me parlait souvent de

vous. Vous appartenez à l’équipe de France d’équitation ?

— Oui, enfin j’appartenais. C’est du passé. J’ai laissé ma place aux

jeunes. C’est Paul qui m’envoie. Il a appris la mort de votre mère et se

devait d’honorer une promesse qu’il lui avait faite.

— Pourquoi n’est‐il pas venu lui-même ?

— L’actualité diplomatique est telle qu’il lui est impossible de quitter

Genève. Il ne voulait pas non plus vous dire par téléphone ce que je vais

vous dévoiler.

— Qu’est-ce qui me prouve que vous dites vrai et que vous êtes

vraiment sa sœur ?

La jeune femme sortit un passeport français qu’elle tendit à Vadim.

— Vous rigolez. Les faux sont monnaie courante.

— Alors croyez-moi ou ne me croyez pas, peu importe.

Contrariée, Aude fit une moue qui amusa Vadim.

— Je pense pouvoir vérifier que vous n’êtes pas une usurpatrice. Savez-

vous me dire quel était le nom de mon cheval ?

— Althéa, une jument.

— Et la particularité de l’échiquier avec lequel je jouais contre mon

père ?

— L’absence de fous, des ours avaient pris leur place.

— OK. Je vous crois et je vous écoute…

— Donatella, votre mère, n’était pas russe mais française. De son vrai

nom : Morgane Favenec. Subjuguée par l’idéal communiste, elle quitta sa

famille à sa majorité pour rejoindre la Russie, subissant du même coup la

colère de ses parents qui la rejetèrent. Lorsqu’elle rencontra votre père il

n’était qu’un jeune officier, excellent cavalier, promis à un bel avenir. Il

épousa votre mère à la condition qu’elle change de prénom, renonce à sa

nationalité et adopte la sienne. Jamais un officier soviétique marié à une

Française n’aurait pu avoir la carrière qui fut celle de votre père autrement.

Donatella accepta et votre père brûla son passeport français.

Vadim était bouleversé. Pendant tout ce temps, sa mère avait vécu

comme une exilée, sans retour possible dans sa patrie d’origine, sous le

joug tyrannique et violent de son mari. Il repensait aux heures passées avec

elle, partageant le bonheur de découvrir les grands écrivains français et

comprit mieux pourquoi elle avait tant de mal à s’intéresser aux considérations politiques de son fils à son retour de prison. Elle n’y croyait

plus et avait trop sacrifié sur l’autel des grandes idées.

— C’est tout ?

— Non. Votre mère avait un frère. Chaque été, Paul, lorsqu’il rentrait en

France, transportait secrètement une lettre de Morgane qu’il postait à son

intention en arrivant à Paris. Votre oncle, Yann Favenec, vit toujours. Il

habite Bréhat, une île au nord de la Bretagne.

— Paul veut que j’aille le voir ?

— Paul ne veut rien. Votre mère lui a simplement demandé, à sa mort, de

vous dévoiler ses origines et l’existence de ce frère. Désormais, il a respecté

sa promesse. Vous êtes libre de faire ce que vous voulez.

— Je vous remercie. Vous êtes venue exprès à Moscou pour me dire

cela ?

— Oui, aux frais du contribuable français. Mais je compte bien jouer les

touristes maintenant que je me suis acquittée de ma mission. Ah…

j’oubliais. Ceci est pour vous.

Dans l’enveloppe que lui tendit Aude, se trouvait un bristol où était écrit :

Yann Favenec

La Gabinière

Chemin de l’Allegoat

22870 Île-de-Bréhat

Bonne chance, Vadim !

Paul

 

— Merci. J’ai encore une question. Savez-vous ce qui est écrit sur ce

médaillon ?

— L’hermine est utilisée sur le drapeau de la Bretagne. J’en déduis que

ces mots sont du breton mais, je suis désolée, je ne le parle pas.

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