La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 18 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 15 - Camille

Chapitre 15

Camille

 

Il est des nuits qui n’en sont pas. Des nuits sans sommeil, des nuits

éclairées comme en plein jour. Ainsi fut celle que le frère et la sœur

passèrent à Tsarang. Vadim découvrit une histoire bien différente de toutes

celles auxquelles il aurait pu s’attendre.

— Mon prénom est Camille, il est devenu Kam Yil lorsque j’ai rejoint

l’orphelinat où j’ai été déposée avant d’intégrer l’école de Wiangsu. Ici, tout

le monde m’appelle Kam. Je ne connais pas mon véritable nom de famille.

Un jour, il y a près de quinze ans, un colis de Russie est arrivé à Wiangsu,

une consigne précisait qu’il devait m’être remis à mes 12 ans. Le jour de

mon anniversaire, j’ai ouvert un paquet qui comportait un plateau d’échecs,

des pièces en bois où les fous avaient été remplacés par des ours, un carnet

noir rempli d’annotations d’échecs et cette médaille au bout d’une chaîne en

or. Le tout accompagné de quelques phrases : « Ne partage avec personne

ces mots. Tu mettrais ton confident en danger autant que toi-même. Tu as

un demi-frère. En songe, je vous ai vus réunis. Vous étiez l’un et l’autre

accomplis. Ne le cherche pas. C’est lui qui te trouvera au moment qui sera

le bon. Ta mère qui s’en va quitter ce monde. »

Kam tendit la médaille à Vadim. D’un côté se trouvait une Vierge

finement ciselée et de l’autre un prénom : « Morgane ».

— Chaque fois que j’étais face à une glace, que je voyais mon visage,

mes yeux, que je brossais mes cheveux, je savais que je n’étais pas comme

les autres pensionnaires de l’école. D’abord je voulus tenter de vivre

comme avant, mais il y avait ce jeu d’échecs et le carnet… Alors j’ai plongé

dans tes mots. Dans tes notes, devrais-je plutôt dire. Je ne te cherchais pas.

Je n’avais comme indice que ton prénom, la Russie et ton carnet. Sans le savoir, c’est maître Shuan qui m’a aidée à te trouver. Un jour où il t’avait vu

jouer sur la vieille télévision en noir et blanc qui retransmettait la finale du

Championnat du monde de Varsovie, il m’a appelée en me montrant un

homme masqué avec son brassard rouge. J’ai vu ton jeu et j’ai eu une

intuition. Je suis partie chercher le carnet noir et j’ai retrouvé une partie

presque identique à celle qui se jouait. Tu représentais l’URSS. Mon

intuition est devenue conviction. Respectant les mots de celle qui se disait

ma mère, je n’ai rien dit à personne, mais je savais.

Vadim écoutait Kam et n’en revenait pas. Ainsi, toute sa vie, les échecs

avaient marqué son histoire, lui avaient permis de s’affranchir, de grandir,

de lutter pour la liberté des hommes, de partager la souffrance de

prisonniers, et finalement de retrouver une sœur à l’autre bout d’un monde.

— Je t’en ai d’abord voulu. J’aimais tant jouer aux échecs. Moi,

l’orpheline, je jouais avec un vieillard dans la fumée de son antre quand toi

tu voyageais à travers le monde, bénéficiant des égards qu’on accorde aux

plus grands. Mais surtout, toi, tu avais eu l’amour d’une mère. Pourquoi pas

moi ?

— Ça n’a pas été si simple, Kam…

— Tu me raconteras. Mais laisse-moi continuer d’abord. J’ai voulu être

comme toi. J’ai voulu devenir la plus forte et j’ai passé des nuits, à la seule

lueur d’une mèche trempée dans le beurre ranci à apprendre, à étudier les

mouvements des pièces sur l’échiquier, à noircir à mon tour des cahiers où

j’explorais l’infini des combinaisons de ce jeu. Maître Shuan a accepté de

m’entraîner, à en perdre la vue. Cet homme m’a tout appris : le dessin des

lettres, les échecs et le sens de la vie, la découverte des mots des maîtres

philosophes chinois. J’ai découvert avec lui les propositions de Lao Tseu, le

taoïsme, mais aussi les pères de l’Église chrétienne et, bien sûr, le

bouddhisme. Confucius ne me quitte jamais, tu connais ?

— Non…

— Je me suis rendu compte plus tard qu’il m’avait donné les clés de

l’usage du monde. Il m’a aussi offert une sœur d’âme, Tsihuan, sa fille, qui

à son tour fut ma partenaire d’échecs mais aussi de rires et de chants.

Jusqu’au jour où il décida de m’envoyer à Lhassa. « Parce que ici c’est trop

petit et que tu es trop grande », m’avait‐il dit. Mêlant mes larmes à celles du

vieux maître et de sa fille, je suis partie.

— Il m’a raconté ce départ, avec son fils.

— Oui, c’est à Lhassa que j’ai compris que je me trompais de combat en

passant mes nuits à jouer contre un « toi » invisible et que les valeurs

enseignées par maître Shuan sont devenues clairvoyance. Si je voulais lui

être fidèle, témoigner de ma reconnaissance à l’égard de tout ce qu’il

m’avait donné, il fallait que j’épouse une cause plus grande que ma simple

personne. Que la seule réalisation de moi-même, l’obtention d’une

quelconque réparation, était misérable en regard de ce que vivait le peuple

de Lhassa. C’est ainsi qu’à l’occasion d’un long enseignement qu’il était

venu donner au monastère de Sera, je rencontrai le dalaï-lama et décidai de

me mettre à son service comme calligraphe. Je réalisai pour lui des mantras

ornés qui lui servaient d’offrandes à ceux qu’il rencontrait. Un jour, nous

jouâmes aux échecs, c’est un joueur exceptionnel, d’une modestie à toute

épreuve et qui ne manque jamais d’humour. C’est lui qui m’a offert le jeu

de cartes avec lequel nous avons joué et qui m’a proposé l’idée du tournoi

de Venise contre Deep Blue. Auparavant j’eus l’occasion de l’accompagner

lors de quelques déplacements internationaux, participant à la délégation

diplomatique représentant un Tibet libre. Ainsi je fus formée à l’art de la

controverse, de la discussion, de l’argumentation. J’étais à ma place. Juste

et utile. Lors des voyages j’étais telle une clandestine, présentant un faux

passeport au nom d’Élise Redford quand cela était nécessaire. Je savais que

si le régime chinois me trouvait je passerais le reste de ma vie en prison. Un

jour, j’appris que j’allais être à Paris en même temps que toi. Avec l’aide

des gardes qui accompagnent tous les déplacements du chef des Tibétains,

je décidai de te rendre ce qui t’appartenait : le jeu et le carnet. Mais je

voulais également t’inviter à découvrir un chemin, une autre voie

d’accomplissement que celle du seul combat autour d’un plateau d’échecs

et de ses pièces de bois. Tu as visiblement reçu mon message…

— On ne peut mieux, répondit Vadim en souriant.

— Tu ne m’en veux pas ?

— Non, je t’en suis reconnaissant. Comment ne pas l’être quand on a

trouvé le mode d’emploi pour faire battre son cœur. Pourquoi n’as-tu pas

continué à jouer en compétition ?

— Tout déplacement met en danger ceux qui vivent autour de moi…

— Comme à Lhassa.

— Oui, répondit Kam, les yeux embués. Comment sais-tu cela ?

— J’ai suivi pas à pas ton chemin. Partout où tu es passée je suis allé

pour te retrouver. J’ai parlé avec ceux qui t’ont accompagnée, ceux qui t’ont aimée, t’aiment encore, je crois. Cet anneau à ton doigt… Il te vient de

Sojyal, non ?

— Oui.

— J’ai aussi quelque chose pour toi.

Vadim lui tendit le bracelet de Yihuan qu’elle reconnut immédiatement.

Ce fut à son tour de laisser des larmes couler doucement alors que Vadim la

prenait avec tendresse dans ses bras. Comme un frère avec une sœur.

 

Vadim entreprit alors de raconter toute son histoire depuis son enfance à

Moscou, le meurtre de son père, l’emprisonnement, la libération du joug

soviétique et tout ce qui le conduisit à se trouver ce soir, au plein cœur de

l’Himalaya, dans cette école de moniales où elle enseignait.

Le ciel prenait une teinte rosée annonciatrice du jour à naître quand il dit

à Kam :

— Camille, c’est le prénom de ta grand-mère, et Morgane celui de ta

mère, de notre mère. Mais je ne sais qui est ton père. Si tu as besoin d’un

nom à apposer à côté de celui de Camille, tu peux utiliser Favenec, c’est le

nom de naissance de Morgane et celui que porte encore un homme, notre

oncle, Yann, qui fait pousser des agapanthes sur une petite île bretonne. Si

loin d’ici…

— Je crois que je vais garder Kam Yil. C’est celui que connaissent tous

ceux qui m’aiment et me soutiennent, dit‐elle en souriant. Dans le

bouddhisme, notre incarnation présente n’est que passagère. Celui par qui

nous sommes, nous le respectons, mais nous savons que dans une vie

antérieure nous étions oiseau, plante ou poisson de la rivière et que dans

une autre vie nous serons humains ou partie intégrante de la spirale de tout

ce qui vit. Nous faisons notre possible pour nous élever spirituellement et

influer ainsi pour nourrir un être à venir, plus éveillé encore lors de notre

prochaine réincarnation. Mais parle-moi de ma mère…

Vadim décrivit celle qui avait accompagné son enfance. La maltraitance

de son mari. Sa solitude dépressive à la fin de sa vie, mais il lui dit surtout

ce qu’il n’avait jamais su d’elle et qu’il avait découvert en venant à Bréhat

et en lisant ses lettres.

— Tu sais, Kam, j’ai découvert bien après sa mort toute une part d’elle-

même étouffée alors que j’étais son enfant. C’est difficile pour moi de me

dire que je suis un peu passé à côté d’elle. Je pense que, même sans le

savoir, tu es devenue ce qu’elle aurait rêvé que tu sois. Pour les générations suivantes, tu as brisé les chaînes d’une condition féminine qu’elle a subie.

Si de quelque part elle te voit, elle doit être heureuse. Elle te ressemblait,

avec de longs cheveux comme les tiens qu’elle brossait durant des heures

devant sa glace et ces mêmes yeux bleus avec ce liseré doré qui entoure la

pupille et laisse déborder un peu de votre âme.

— Et mon père ? Qui peut‐il être ?

— Sûrement un Russe, car jamais elle n’a voyagé et mon père ne lui

faisait pas rencontrer ceux qu’il côtoyait.

 

Les semaines qui suivirent, Kam et Vadim ne se quittèrent pas. Ils

continuèrent de se raconter, tentant de rattraper un peu des années vécues si

loin l’un de l’autre. À chaque occasion, ils complétaient leur autoportrait

avec une grande transparence. L’un et l’autre n’avaient rien à se cacher.

Bien au contraire, ils voulaient profiter pleinement de ce que permet une

relation fraternelle lorsqu’elle est la plus accomplie et qu’une confiance

inconditionnelle y préside.

Kam interrogeait souvent Vadim sur leur mère : quelles chansons

chantait‐elle ? Quels livres étaient les siens ? Et cela conduisit Vadim à

parler de la France, de ses écrivains, de ses poètes, de ses révolutionnaires,

de ses fameux droits humains qui sont toujours bafoués dans tant de pays.

Vadim lui récita des poèmes d’Éluard et tenta de lui décrire cette île de

Bretagne où je vis. Comment raconter une île bretonne à une habitante des

plus hautes montagnes du monde ? Alors il la dessina, cette île. Il prit les

pinceaux et les encres de calligraphies, un crayon noir et dessina le jardin et

ses agapanthes, les rochers qui semblent prolonger Bréhat à l’infini dans

son chapelet d’îles. Presque cent huit, comme les perles du mâlâ. Après

avoir dessiné ces rives bretonnes, il fit une aquarelle de sa mère, de

mémoire, de cette mémoire qui jamais ne vacille pour les gens qu’on aime

et, la dessinant, il voyait progressivement apparaître sur la feuille blanche

les traits de sa sœur.

Ils montèrent également à cheval, partant pour des chevauchées au lever

ou à la tombée du jour, Kam sur sa monture blanche et Vadim sur Sikâri.

Les chevaux, sans doute aiguisés par la mémoire d’un combat mémorable

autour d’un anneau, eurent un peu de mal à s’entendre mais finirent par

partager le même herbage en contrebas du monastère.

Vint le 27 septembre, jour de l’anniversaire de Vadim, où Kam voulut

organiser une fête pour son frère. La cour du monastère fut décorée de tissus tendus. Les jeunes moniales se maquillèrent et des hommes vinrent

faire un spectacle de théâtre avec des masques effrayants ou drôles. Des

fruits des vallées furent envoyés par Lhapka et Wangyé fut invité pour

partager ce moment.

Vadim était profondément heureux.

Alors que le soleil baissait, les tambours retentirent et Kam lui demanda

de l’accompagner dans la prairie des chevaux. Là, les habitants du village

attendaient avec de grands sourires. Ils espéraient voir en vrai les prouesses

cavalières de Vadim…

L’anneau était au centre. Les chevaux avaient été sellés, brossés, et leurs

queues tressées comme pour les grandes occasions.

Vadim sourit à Kam :

— Ce coup-ci je ne quitterai pas l’anneau des yeux.

— Que tu crois, lui dit‐elle en riant.

Face à face, à la distance réglementaire, les cavaliers prirent place. Tous

les habitants tapaient des mains au rythme du tambour. Le coup de gong

donnant le signe du départ fut lancé. Vadim appuya de sa jambe le flanc de

Sikâri qui hennit comme jamais et s’élança. Lui aussi voulait la revanche

pour son maître. Vadim avait le soleil face à lui et se dit qu’il partait avec un

handicap. Devant lui, en ombre chinoise, la silhouette de Kam, dressée sur

son cheval, la lance tendue au bout de son bras. Chaque mètre parcouru

amplifiait les cris des spectateurs. Sikâri était bien le plus rapide. Vadim

bascula sur le côté droit seulement en appui sur son étrier, la main gauche

tenant les rênes longues, de telle façon que son bras semblait frôler le sol, la

lance à quelques centimètres de la terre. Avec une adresse incroyable à cette

vitesse, il attrapa l’anneau et se remit en selle en le brandissant sous les

acclamations de la foule. Sikâri y mit du sien et se dressa sur ses pattes

arrière pour bien marquer les mémoires de cette victoire.

Wangyé s’approcha de Vadim, un grand sourire aux lèvres.

— Bravo ! Ce coup-ci, tu m’as bien écouté.

Ce fut au tour de Kam de le rejoindre avec son cheval blanc. Elle souriait

également et lui tendit la main qu’il attrapa pour la faire monter en

amazone, sur sa selle, pour un grand tour de la prairie à saluer chacun.

— As-tu déjà entendu parler du semchuk, Vadim ? Pour les bouddhistes,

l’endurance n’est pas associée à la notion de souffrance mais à l’idée d’un

effort joyeux. Le semchuk appelle autant la détermination et la

concentration que le rire et la légèreté. Aujourd’hui tu étais semchuk !

À plusieurs reprises ils jouèrent aux échecs. Avec ou sans l’intervention

des cartes, Vadim perdit toujours, sauf une fois.

Ce soir-là s’achevait une journée qu’il avait passée en méditation, seul,

au pied d’un immense bouddha peint à même la falaise. Quand il revint,

s’appliquant la règle implicite qu’ils respectaient chacun, il dit à Kam :

— La première fois que j’ai voulu te parler, alors que tu sortais de la

retraite de silence et que je ne savais pas encore que tu étais ma sœur, j’ai

voulu te dire que je t’aimais. Depuis ce jour, ces mots sont restés en moi.

Aujourd’hui, au pied du bouddha, je lui ai confié ma question. Comment

reconnaît‐on l’amour ? M’aurais-tu aimé si je n’avais été ton frère ?

— Mais nous nous aimons, Vadim…

— Oui, bien sûr. Parce nous sommes frère et sœur.

— Nous nous aimons comme deux hautes montagnes qui protègent une

même source.

— Mais comment saurai-je un jour que j’aime ? Sentirai-je autre chose

que ce que j’ai senti les cinq jours passés face à toi, où, au seul contact de

ton corps éthérique, je brûlais de l’intérieur. Est-ce cela que tu ressentais

avec Sojyal ?

— Il y a un feu commun à toutes les amours. Cela ne nous appartient

pas. Cela se passe ailleurs, dans les fils tressés par les dieux devant leur

métier à tisser. Ce sont les incarnations qui vont être différentes. À nous, il

nous est donné de tisser des fils d’un frère et d’une sœur. Rien n’est imposé.

Nous avons beau être le fruit d’une même mère nous pourrions choisir de

laisser battre au vent ces fils. Or tu as tout fait pour les nouer, ta volonté a

été plus forte que toutes les épreuves. Certaines âmes sœurs vont tisser

d’autres fils, vont s’accomplir dans un élan charnel. Le corps est aussi un

chemin spirituel, Vadim. Dans mon cœur tu es sans doute là depuis bien

longtemps. Sans doute cela a commencé dans une autre vie, quand tu étais

papillon et que j’étais fleur. Même si elles n’en font pas toujours grand-

chose dans les actes, le message originel de toutes les religions et sagesses

du monde est celui de l’amour. Aimer est la voie et le but. Au jour où il

déchire le voile de ses poumons, le nouveau-né est donné au monde pour

cela. Tout ce qui adviendra ensuite ne sera qu’épreuves à traverser avec

l’espoir de retrouver le noyau d’amour du monde qui refera son unité. C’est

le sens même du symbole de la fleur de lotus.

— Quel sens ?

— Sais-tu que cette fleur, si absolument parfaite dans sa composition, si

subtile dans ses couleurs, cette fleur sacrée, symbole de la perfection, ne

peut venir au jour qu’en germant au plus noir de la vase. Sans cette

gestation dans les ténèbres, pas d’accession à la lumière. Cette possibilité

est offerte à chacun, sans distinction aucune. D’où qu’il vienne, au plus

misérable de la condition humaine, du plus sombre des abysses, celui qui

cherche peut s’élever et rencontrer cette lumière. Il lui suffit d’aimer. Sans

cesse aimer et à nouveau aimer sans cesse.

— Tu ne m’as pas répondu concernant Sojyal.

Kam fit tourner l’anneau noir avec son point blanc qui ne quittait jamais

son doigt et répondit :

— Oui, Vadim… Ce feu brûle encore. Le cœur est le plus grand temple

du monde, il est sans limite. N’aie pas peur d’aimer. À chaque amour que tu

reconnaîtras tu feras grandir un pilier supplémentaire pour soutenir ce

temple et contribuer à l’unité des âmes humaines. L’amour est à l’opposé de

la peur.

Avec sa dame blanche, ce soir-là, Vadim mit en échec et mat le roi noir

de Kam.

 

Vadim resta ainsi plus d’un an à Tsarang. Avec la complicité de Sikâri, il

enseignait l’équitation aux jeunes moniales. Il participa aux rudes travaux

de préparation de l’hiver, transporta le bois et les céréales et fit souvent

tourner le moulin à farine.

L’hiver himalayen est rude et il découvrit la force mentale de sa sœur,

capable chaque jour, même quand il ne faisait pas plus de dix degrés dans la

grande salle de prière, de transmettre aux jeunes moniales des

enseignements qu’elles suivaient avec avidité.

Il découvrit la puissance de la méditation guidée, de cette involution qui

invite l’âme en spirale féconde. Du plein qui se vide pour se remplir à

nouveau avec la seule certitude que tout est déjà là, accompli, qu’il n’est

plus qu’à être sans autre intention que de l’être entièrement. Vadim écrivit

dans un carnet les six conseils de méditation du yogi Tilopa :

« Ne te rappelle pas : laisse aller ce qui est déjà passé.

N’imagine pas : laisse aller ce qui peut venir.

Ne pense pas : laisse aller ce qui arrive maintenant.

N’examine pas : n’essaye pas d’interpréter quoi que ce soit.

Ne contrôle pas. N’essaie pas de faire en sorte que quelque chose arrive.

Repose-toi. Demeure dans la liberté naturelle de l’esprit. »

En y ajoutant ses propres mots : « Accompli… l’accomplissement

n’est‐il plus alors que dans l’intense légèreté du seul instant traversé par la

lumière. »

Il participa aussi à de longues veillées, apportant aux échanges ce qu’il

avait reçu des philosophes et des écrivains français et russes.

Il apprit aussi la calligraphie que lui enseignait Kam. Il était bon élève et

avait un don presque inné pour le dessin. Chacun des mantras qu’il recopiait

était orné d’oiseaux et de fleurs imaginaires, de reflets orangés dans les flots

de torrents, de nuages chargés de toutes les teintes des ocres.

Régulièrement, Vadim rejoignait Lo Gekar ou retrouvait Lhapka qui lui

donnait les nouvelles du monde. Et les nouvelles n’étaient pas bonnes. La

cause tibétaine piétinait. La Chine avait pris une telle place dans les

échanges mondiaux que personne, aucun État, n’osait s’opposer à celle qui

deviendrait un jour la première puissance économique mondiale, le premier

supermarché de la planète, la première usine également, puisque dans le

monde entier on s’habillait, on roulait, on s’équipait chinois…

 

Le temps aurait pu s’écouler ainsi à l’infini. Car le temps a bien le poids

d’une plume lorsque chaque jour est nourri de mantras médités, de dessins

appliqués à l’encre et au pinceau, du feu que l’on entretient ou de la neige

que l’on fait fondre avant que, de nouveau, l’eau jaillisse à la source.

Mais il était écrit quelque part que le frère et la sœur seraient à nouveau

séparés. Cela s’incarna par l’arrivée, en pleine nuit, de Wangyé qui frappa à

la lourde porte du monastère, réveillant toute la petite communauté.

— Vadim ! Les Gardes rouges te cherchent ! Ils sont à Lo Gekar.

— Mais comment est-ce possible ? Le Népal n’est‐il pas souverain ?

— Je ne sais pas. C’est Lhapka qui m’a envoyé te prévenir.

— Mais ils n’ont pas le droit.

Kam était aux côtés de Vadim et écoutait l’échange.

— Le droit… Avait‐on le droit d’assassiner par milliers des moines et

des moniales à Lhassa ?, dit‐elle.

— Je dois partir…

— Non… répondit du bout des lèvres sa sœur.

— Si, Kam, et tu le sais. Car s’ils me trouvent, ils te trouvent. J’ai connu

la prison. Jamais je ne voudrais que tu y sois par ma faute. Et puis rien ne

justifie que la paix au Mustang soit troublée par ma présence. Rien ne justifie non plus que tu ne puisses poursuivre tout ce que tu portes et dont je

suis si fier.

Wangyé ajouta :

— Lhapka est parti t’attendre à Lo Manhtang, dans le palais royal. Il sait

que jamais les Gardes rouges ne franchiront les portes de ce lieu, au risque

d’un soulèvement de la population…

— Qui s’achèverait en un bain de sang, compléta Kam, les yeux en

pleurs.

Vadim la prit dans ses bras en la serrant le plus fort qu’il put. Elle saisit

l’étole orange qui ne la quittait jamais et la mit autour du cou de Vadim,

découvrant la médaille de la Vierge accrochée à son propre cou.

— Va… Je t’aime, mon frère.

— Je t’aime, ma sœur.

 

Ainsi disparurent dans la nuit étoilée de l’été himalayen deux cavaliers

chevauchant vers le haut des montagnes. L’un d’eux ne retenait plus ses

larmes. Il savait…

Lhapka, comme il avait accompagné Vadim pour le guider de ce côté-ci

des Himalayas, les traversa de nouveau pour l’emmener sur le chemin de

Lhassa. La chevauchée dura quelques jours, chaque nuit dans un monastère,

Vadim était reconnu. Tous savaient son histoire. Tous savaient que quelque

part, si haut, il laissait une sœur.

Il en était bouleversé tant il avait le sentiment d’appartenir à cette

communauté des montagnes qui tutoie les nuages et dont les prières sont si

près du ciel que l’on peut murmurer à l’oreille des dieux.

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