La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 4 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 1 - Soixante-quatre cases

Chapitre 1

 

Soixante-quatre cases

 

Vadim naquit à Barvikha, la banlieue de Moscou qui regroupe l’élite

russe des affaires, de l’armée et de l’Église orthodoxe. Un village gagné sur

la grande forêt où se succèdent de luxueuses datchas ceintes de hauts murs.

Il est le fils du général Sédov qui confia à Paul d’Ingrincourt, un jeune

polytechnicien français, sa formation. Pour de nombreuses familles russes,

l’éducation à la française constitue une référence.

C’est ainsi que, dès l’âge de 5 ans, le jeune Vadim apprit la langue de

Baudelaire en déchiffrant ses poèmes, et les mathématiques de Descartes

avec l’ambition pour le général Sédov que son fils n’oublie jamais que

l’homme doit être maître et possesseur de la nature. Avec Paul, Vadim

apprit également à monter à cheval ainsi que le maniement des armes

blanches : le sabre, l’épée et le couteau.

Invariablement, les matins étaient consacrés aux enseignements

intellectuels et les après-midi débutaient par l’équitation pour s’achever

dans la salle d’armes de la villa.

Vadim était un rêve d’enfant, s’appliquant à recevoir tout ce qui lui était

donné avec une curiosité insatiable. À chaque leçon, Paul s’asseyait en face

de son petit bureau et Vadim, ses beaux yeux bleus légèrement cachés par

ses boucles blondes, prenait un cahier de couleur différente et écrivait

consciencieusement. Paul devait marquer la fin de l’enseignement car

l’enfant avait toujours une question nouvelle. « Dis-moi encore… »,

disait‐il à Paul. Et Paul racontait la naissance des mathématiques, la

découverte des Indes, la légende d’Ulysse, les débuts de l’univers ou

comment la fleur devient un fruit…

Et, de tout son petit être, l’enfant était fasciné par l’histoire comme par

les sciences, par la poésie comme par la géographie.

 

Vadim aimait profondément sa mère, Donatella. Elle le réveillait le matin

et ils partageaient le petit déjeuner, le repas de midi et l’heure du thé à

l’issue de la séance en salle d’armes avec Paul. Par-dessus tout, le garçon

aimait la douceur de ce moment. Passionnée de littérature française, elle lui

faisait découvrir Les Contes de Perrault ou d’Andersen, Les Fables de

La Fontaine, puis, plus tard, Victor Hugo, Lamartine, Saint-Exupéry…

Livre après livre, chapitre après chapitre, elle commentait les mots des

écrivains et questionnait son fils sur la façon dont il les recevait, quelles

images naissaient en lui, encourageant son imagination. Et Vadim était pris

dans la musique des mots de sa mère. Souvent, il posait sa tête sur ses

genoux et fermait les yeux. Intime moment de tendresse accompagné par la

main de Donatella dans ses cheveux. « Que ta vie soit la plus belle des

histoires, mon enfant ! » disait‐elle parfois avec une pointe de nostalgie.

 

Quand Vadim retrouvait sa mère, Paul quittait la datcha et rejoignait

Moscou. Lorsque le jeune garçon fut en âge de poser des questions à son

précepteur sur sa vie, il comprit que les enseignements prodigués étaient

validés dans leur moindre détail par le général et qu’il n’était pas autorisé à

répondre aux questions posées par l’enfant en dehors de ce cadre.

Vadim comprit vite qu’il en était de même avec sa mère dont il aurait

aimé connaître les souvenirs d’enfance. Mais les réponses restèrent toujours

évasives, très souvent neutres et faites de peu de mots : « Une enfance

normale », « Il n’y a pas grand-chose à en dire », « Comme tous les

enfants », « Rien de très intéressant »…

 

Quand il eut 8 ans, son père décida de lui apprendre à jouer aux échecs.

Dès lors, chaque soir, Donatella se retirait.

Le général considérait, à raison, que la grandeur de l’Union soviétique

était marquée par sa domination au Championnat du monde d’échecs.

Suprématie aux enjeux diplomatiques qui dépassaient très largement le seul

cadre de ce sport cérébral, car lorsque les Soviétiques perdaient, cela

signifiait souvent que les Américains gagnaient. Le seul moment où le

jeune Vadim retrouvait son père était donc devant un échiquier en bois

d’acajou. Soixante-quatre cases marquetées, une alternance de noires en ébène et de blanches en ivoire. Soixante-quatre cases pour trente-deux

pièces réalisées sur mesure pour le général. Et, « parce qu’il n’y a pas de

fous en Russie », disait son père, des ours, symboles de la force soviétique

et de l’immensité des forêts russes, occupaient la place des fous, avec la

capacité identique à ces derniers de ne se déplacer qu’en diagonale.

 

Le rituel était alors immuable : l’enfant rejoignait son père dans son

bureau dont les boiseries reflétaient les flammes de la grande cheminée de

pierre. Des lampes anciennes sur de petits guéridons éclairaient faiblement

les quatre coins de la pièce. Une immense bibliothèque à deux étages, dotée

d’un escalier en colimaçon pour accéder à la passerelle ouvragée, occupait

le mur derrière le bureau du général. Quatre gueules de lions à l’allure

menaçante ornaient les pieds torsadés du bureau, sur lequel seuls un sous-

main en cuir, une bouteille d’encre, un porte-plume, une bouteille de vodka,

un verre et un poignard au manche en corne reposaient. Accrochés entre les

deux fenêtres donnant sur le parc, alignés les uns au-dessus des autres dans

un sens puis dans un autre, des sabres brillaient à la lumière du feu.

C’est donc dans ce décor impressionnant pour un jeune enfant, devant

cette cheminée, au centre d’un immense tapis afghan, que Vadim affrontait

son père. Deux fauteuils s’y faisaient face, au centre l’échiquier.

Le garçon attendait toujours que son père s’assoie pour l’imiter.

À la droite du plateau étaient disposés un crayon et un carnet en

moleskine noir sur la couverture duquel était gravé en lettres d’or :

« Vadim ».

Sur ce carnet, il avait l’obligation de consigner chaque partie ; une par

page.

— Les blancs débutent, proclamait le général, privilège du débutant.

Puis il précisait à son fils quelle devait être l’entame de son jeu, « parce

que dans la vie, on ne sait jamais d’où viendra le premier coup ».

Suivant la notation algébrique commune aux échecs, le général indiquait

alors à Vadim les coordonnées à jouer. Deux lettres et deux chiffres, les

seuls mots prononcés de toute la partie. « B2-B4 », et Vadim déplaçait son

deuxième pion en partant de la gauche de deux cases vers l’avant. Un autre

jour : « B1-C3 », et c’était au tour du cavalier de quitter sa place entre la

tour et l’ours pour passer au-dessus du troisième pion et rejoindre « la ligne

de front » telle que la nommait le général. La fin de la partie était invariablement gagnée par son père qui éclatait d’un grand rire tonitruant,

se levait, tendait la main à son fils, manquait de lui broyer ses petits doigts :

— Échec et mat. Bonne nuit, fils ! Reprends bien tes notes pour

comprendre pourquoi tu as perdu.

Vadim inclinait légèrement la tête en réponse.

— Bonne nuit, mon père.

Avant de quitter la pièce, son carnet à la main, ne tournant jamais le dos

au général, par respect.

 

Malgré la rigidité de leur cadre, Vadim appréciait ces rencontres. Sans

doute pensait‐il qu’il s’agissait d’un privilège… Avec le temps, il apprit à

jouer et à explorer les multiples combinaisons qui ont marqué l’histoire des

échecs et que le général admirait. Le garçon parvint même parfois à prendre

la dame de son père. Mais il perdait toujours.

 

Après ses parties d’échecs, Vadim dînait seul en compagnie de la

cuisinière avant d’être couché par la femme de chambre, Loubia. Sa

chambre était à l’autre bout du couloir par rapport à celle de ses parents. De

ses fenêtres il pouvait voir le parc et la prairie où Althéa, sa jument, et

Alexian, le pur-sang de son père, galopaient au coucher du soleil, célébrant

à leur manière la fin du jour.

Lorsqu’il était prêt à s’endormir, sa mère venait l’embrasser après avoir

récité la prière orthodoxe.

Gloire à Toi, notre Dieu, gloire à Toi.

Roi du ciel, Consolateur, Esprit de vérité,

Toi qui es partout présent et qui remplis tout,

Trésor des bons et Donateur de vie,

Viens et demeure en nous,

Purifie-nous de toute souillure

Et sauve nos âmes, Toi qui es bonté.

 

Petit, Vadim ne comprenait rien à ces mots mais les trouvait magnifiques.

Il aimait ce roi du ciel et se demandait où était le trésor des bons. Mais

trouvait très triste l’évocation de cette humanité ayant besoin d’être

consolée, sauvée et purifiée de ses souillures.

Un soir, il interrogea sa mère :

— Mais de quoi as-tu besoin d’être purifiée, maman ?

— Mon enfant, mon innocent, un jour tu comprendras. Un jour vient

toujours où l’on comprend. Qu’il vienne pour toi le plus tard possible !

Dès qu’il eut 9 ans, chaque dimanche, Loubia, Vadim et Donatella se

rendirent à l’église orthodoxe, conduits par le chauffeur du général dans la

voiture dont les sièges sentaient le cuir fraîchement lustré. Durant plusieurs

heures, l’enfant écoutait une liturgie dont il ne saisissait rien. Il imitait les

inclinations, les génuflexions et les gestes des mains de sa mère. Dos à

l’assemblée, des popes en chasubles dorées rehaussées d’étoles magnifiques

officiaient. Vadim était émerveillé par ces messes, son regard allait d’une

icône à l’autre, porté par les mots des hommes en prière auxquels faisaient

écho ceux de sa mère tel un chant à deux voix. Son esprit s’évadait. Il

comprit bien plus tard que, dans cette vieille église en bois, dont chaque

centimètre était orné, peint, sculpté, travaillé à la main, il accédait à un état

de méditation qui lui offrait des moments de grande liberté. L’esprit prenait

le pas sur la matière, l’emmenait plus haut. Il n’était plus soumis à aucune

règle. Il n’était plus qu’un enfant avec sa capacité à rêver du monde, voiles

déployées vers un horizon infini, emporté par les ailes des anges et le regard

doré des icônes.

Dans ces moments-là il oubliait tout ; le général et les soixante-quatre

cases de l’échiquier. Il n’avait ni sabre ni épée au bout du bras et pourtant il

y avait quelque chose de plus tranchant que le métal froid, de plus pointu

que le vif-argent ; quelque chose de transcendant.

Ces dimanches où il se rendait au culte orthodoxe étaient aussi l’occasion

de croiser d’autres enfants. Les yeux de sa mère s’embuaient lorsqu’elle le

surprenait à sourire à l’un ou à l’autre. Un jour, dans la voiture qui les

ramenait chez eux, Vadim l’interrogea :

— Pourquoi je suis fils unique ?

— C’est ainsi, Vadim. Il y a des choses que l’on ne choisit pas.

Les larmes coulèrent sans discontinuer et plus jamais Vadim n’aborda ce

sujet.

Paul était aussi un ancien élève de la fameuse école du Cadre noir de

Saumur, il transmit à Vadim son savoir-faire mais surtout un savoir être

avec le cheval produisant entre le cavalier et sa monture une union sacrée.

L’enfant devint très tôt un cavalier hors pair.

— Tu dois penser en cheval, Vadim. Alors seulement ce ne seront plus

des ordres que tu donneras à Althéa, mais tu deviendras un sagittaire ; vous

ne ferez qu’un. Oublie la force, Vadim, car à tout moment, Althéa peut te

mettre à terre. De vous deux, elle est la plus forte. Ce n’est qu’une affaire de respect et d’amour. Elle a fait le premier pas en t’acceptant sur son dos, tu

dois faire les suivants.

Durant la première année de son apprentissage, Vadim monta à cru et

sans rênes. Ses mains tenaient la crinière, ses cuisses et ses jambes

épousaient autant qu’il était possible le dos de la jument, percevant la

moindre vibration, le moindre frisson du cheval, la souplesse de son pas.

Puis, sur une très belle selle andalouse, il apprit à Althéa tous les pas

enseignés au Cadre noir : se déplacer latéralement l’épaule en dedans, poser

un genou à terre, lancer un galop du bon pied, cabrer sa monture sans en

choir, danser…

Vadim tissa une relation rare avec Althéa. Il pouvait passer de longs

moments avec elle à la caresser, à lui parler. Bien plus petit que le cheval, il

se mettait alors devant lui ; et la jument baissait la tête jusqu’à ce que

l’enfant puisse caresser sa joue et son encolure. Il y avait dans cet échange

de regards un univers que Vadim pouvait habiter durant des heures.

Souvent, Donatella assistait à cette scène, touchée par l’intensité de cette

relation.

C’est ainsi qu’à ses 10 ans, Vadim fut inscrit aux premiers concours de

dressage de Moscou. Cette nouvelle opportunité de rencontrer d’autres

enfants et de se faire pour la première fois des amis le réjouissait. Mais

quelque chose sonnait faux : il était le fils du général Sédov et les autres

enfants restaient à distance du fils de celui qui inspirait de la crainte à leurs

parents.

Après avoir gagné l’ensemble des concours de la saison, appelé à

rejoindre l’équipe nationale junior soviétique, Vadim annonça à Paul :

— Je ne veux pas continuer. Les compétitions ne m’intéressent pas.

— Mais tu ne peux pas faire ça ! Je suis si fier de toi, Vadim.

— Je sais, Paul. Je te remercie. À part ma mère, c’est la première fois

que quelqu’un est fier de moi, mais je ne continuerai pas. Ma décision est

prise et je n’en changerai pas. Les autres enfants ont peur de moi. Tu m’as

appris qu’un cheval qui a peur est un animal qui souffre et qu’il ne peut

donc pas donner le meilleur de lui-même. N’est-ce pas la même chose avec

les êtres humains ?

— Si… Tu as raison…

— Je continuerai à monter à cheval pour toi, pour Althéa, et pour moi !

Paul aimait cet enfant doté d’une intelligence le rendant capable de

recevoir de chacun le meilleur. Il aimait cette alliance de sensibilité et de

subtilité. Jamais il n’avait rencontré un escrimeur aussi talentueux que

Vadim. Sa parfaite maîtrise des gestes tout comme son intuition en faisaient

un bretteur hors pair. Paul accompagnait l’enfant avec générosité, peinant

parfois à masquer son émotion lorsque Vadim tournait son visage vers lui et

le regardait avec un sourire pour recueillir son assentiment, un

encouragement, une invitation à continuer de grandir…

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