La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 15 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 12 - Au creux des mains

Chapitre 12

Au creux des mains

 

Alors qu’il quittait le nuage blanc, après avoir passé le col tibétain,

Vadim s’effondra à genoux, bouleversé. À chaque pas dans la misère de ce

monde tibétain, écorché de tant de luttes et de résistances, il découvrait des

hommes possédant un trésor qui ne devait rien à une quelconque richesse

matérielle.

 

Om mani padmé hum…

 

Tous ces hommes savaient porter vers la lumière un lotus au creux de

leurs mains abîmées.

Lhapka s’approcha de Vadim et lui dit :

— Pleure, mon enfant. C’est à l’instant précis où un enfant découvre

l’existence de la mort qu’il quitte l’enfance et son innocence. Désormais, ce

qui était infini, éternel comme le jour qui succède à la nuit, prend la forme

d’une mésange trouvée sur le bord d’un chemin. « Toute la vie pèse dans la

plume du temps », disait ma mère. Ces mots signifient que chaque jour tu es

libre de transformer cette vie en une plume légère ou d’écraser la plume de

tout ton poids. Alors elle reste au sol. Comme ta vie. Laisse la plume

s’envoler, Vadim.

 

Les deux hommes s’engagèrent sur un sentier qui longeait un torrent

fougueux. Parfois, un fragile pont de pierre enjambait le torrent. Les chevaux hésitaient à s’y engager et il fallait alors les précéder à pied en les

tenant par les rênes pour qu’ils suivent leurs cavaliers.

— Parfois il nous faut descendre bien plus bas le long du torrent car au

printemps, les ponts sont emportés.

Après le désert blanc des neiges éternelles, ils traversèrent le désert de

terre et de pierre où rien ne poussait mais où Vadim découvrit les mantras

peints par les hommes sur certains rochers, mais surtout ces pierres gravées

à la seule énergie d’une main frappant le granit. Om mani padmé hum,

apprit à reconnaître Vadim sous toutes les formes.

Puis vinrent les premiers signes de vie, quelques touffes d’herbes avec de

petites fleurs blanches dont Vadim découvrit plus tard que cette variété de

thym qui poussait à très haute altitude était considérée dans la médecine

tibétaine comme une essence redonnant l’énergie vitale à celui qui la perd.

— On croit que la vie est née dans les vallées verdoyantes mais c’est le

contraire qui s’est passé. La vie est d’abord née dans le désert.

 

Depuis ses sanglots, ce col où ses larmes avaient gelé, Vadim parlait peu

mais, régulièrement, Lhapka lui disait quelques mots, lui faisant ainsi

découvrir, par petites touches, son royaume. Il lui parla des montagnes

considérées par les bouddhistes comme les piliers du ciel et les clous de la

terre, celles qui relient le très haut au très bas. Celles qui font tenir le

monde…

Bientôt ils retrouvèrent la présence humaine au travers de trois jeunes

bergers et de leur troupeau de moutons. Les enfants vinrent vers les

cavaliers et, reconnaissant Lhapka, posèrent une main sur le cœur en

s’inclinant légèrement.

Alors Vadim sortit des sacoches de sa selle la bouteille remplie à la

dernière source du Tibet. Les bergers burent chacun à leur tour et

s’inclinèrent à nouveau. Lhapka leur sourit et les prit contre lui avec

affection.

Tels des repères le long du sentier, des mantras gravés dans la pierre

accompagnaient le pas des deux hommes. Certains très rustiques, d’autres

travaillés telles des œuvres d’art mais laissés là, sur la terre, parmi les

autres. Au loin, dans les falaises, Vadim découvrit les premières maisons

troglodytes où vivaient des hommes à la verticale du monde.

— Certaines de ces maisons sont des monastères. Quand l’hiver arrive,

les moines les quittent pour une transhumance vers les vallées plus hospitalières.

Afin de traverser une gorge profonde, les cavaliers durent emprunter une

passerelle tendue au-dessus des flots bouillonnants, plusieurs dizaines de

mètres en contrebas. L’ouvrage, composé de cordages tressés et de planches

de bois dont certaines manquaient, inquiétait le cheval de Lhapka.

— Nous passerons devant avec Sikâri, dit Vadim à son compagnon.

Vadim descendit de cheval et murmura à l’oreille de sa monture :

— Viens, Sikâri, notre chemin à tous les deux est devant.

Et le cheval s’engagea à la suite de Vadim, sans frémir.

Lhapka suivit à son tour.

— Je suis impressionné par la relation que tu as avec ce cheval.

— Je lui ai fait une promesse. Nous sommes tous les deux tenus par

cette promesse. Et puis, qui sait, peut-être que dans une autre vie il était un

lama du Mustang vivant dans une grotte accrochée à ces falaises.

 

L’écho de l’arrivée des chevaliers du Tibet avait atteint le village qui se

trouvait au début de la petite vallée et ils virent venir vers eux femmes et

enfants, chantant un air traditionnel.

— C’est le chant de la fin des moissons. Les paysans ont ramassé l’orge

qu’ils feront griller durant tout l’hiver et qui garnira les bols des repas

quotidiens.

Au cœur du petit village, un homme les attendait sur le seuil d’une

maison plus importante dont l’entrée était marquée par trois chörtens,

petites structures dressées vers le ciel en briques et pisé, l’un rouge pour la

sagesse, l’autre blanc pour la compassion, le dernier gris pour la protection.

— Voici Kim, mon plus jeune frère. Nous dormirons chez lui cette nuit.

Les deux frères s’enlacèrent, heureux de se retrouver, et Kim salua Vadim

joyeusement.

— Alors, c’est vous qui montez Sikâri ?

Vadim écarta les bras comme s’il n’y était pour rien.

— Je ne sais qui du cavalier ou de l’homme a choisi l’autre.

— Tu es un excellent cavalier, Vadim. Je voudrais que tu participes au

Yartung, le festival du cheval de Lo Gekar, ajouta Lhapka.

— Mais je ne suis ni moine ni kampa…

— Le chemin sur lequel tu marches n’est‐il pas semblable à celui

qu’empruntent ceux qui rejoignent les lamaseries pour y suivre les

enseignements de la sagesse ?

— Je me sens encore si loin de cette sagesse que je perçois dans chacun

de vos gestes.

— Alors c’est que tu es déjà plus sage que fou.

Kim invita les deux cavaliers à le suivre dans une grande salle où une

dizaine d’hommes et de femmes étaient penchés sur des cahiers d’écoliers.

Aux murs, des flacons de toutes tailles, des bocaux et des corbeilles de

plantes séchées.

— Voici les futurs amchis. Ici se trouve la dernière école de médecine

tibétaine du Mustang. Tous ces élèves apprennent à reconnaître les plantes,

les argiles, les minéraux. À les cueillir et à les conserver. Au printemps

l’école se fait sur le terrain. Nous partons sur les sentiers du royaume et

dormons à l’abri des étoiles. Les amchis sont très estimés des habitants et,

partout où nous allons, ils sont nourris par les villageois. Ensuite ils

apprennent les préparations ici avant que l’hiver arrive et que nous

rejoignions la vallée où ils vont commencer à pratiquer la médecine auprès

d’amchis plus anciens.

Kim détailla à Vadim les recettes que préparaient les apprentis :

— La lokmé est une plante qui soigne le mal de tête, le solokorpa les

bronchites, l’achigonda le foie. Toi, Vadim, tu prendras du lug mig, ça te

fera grand bien ! « Lug mig » est le nom d’une déesse tibétaine. C’est de

l’aster des Alpes. Il y en avait là où nous avons croisé les jeunes bergers.

On la surnomme « l’ennemi des quatre cent quatre maladies » !

— Alors c’est sûrement pour moi, répondit Vadim en souriant.

 

— Om mani padmé hum, chantèrent Lhapka et Vadim avec les futurs

amchis avant de rejoindre une grande salle aux murs couverts des thangkas

colorés représentant différentes scènes de la vie d’un bouddha bleu.

Au sol, un grand tapis et des petites nattes en osier tressé.

— C’est là que nous allons manger et dormir. Sous l’œil protecteur du

bouddha de la médecine.

Un bol de tsampa, la farine d’orge grillée, sur les genoux, Vadim

regardait le grand thangka représentant un bouddha bleu drapé de rouge

tenant au creux de ses mains une fleur de lotus.

Le bouddha semblait sourire à Vadim. « Tu te moques un peu de moi et

tu as bien raison », pensa Vadim en souriant à son tour. Allongé sur sa natte,

les yeux dans les yeux de ce sourire, Vadim s’endormit en chantant

intérieurement : Om mani padmé hum…

La poursuite du voyage de Vadim prit une allure folklorique, bruyante et

joyeuse car de tout le Mustang les cavaliers rejoignaient Lo Gekar pour la

grande fête du cheval.

Des flancs des montagnes convergeaient des hommes vers le chemin où

Lhapka et Vadim se trouvaient. Les retrouvailles étaient joyeuses. Certains

des chevaux avaient la queue et la crinière tressées. Sous des selles ornées,

des tapis brodés de mantras colorés tombaient sur les flancs des chevaux.

Les cavaliers portaient des chapkas ou de larges chapeaux. Déjà, chacun

commençait à montrer son aisance avec son cheval et des courses

improvisées à travers les champs donnaient lieu à de grands cris

d’encouragement. Aux haltes, les hommes se mettaient debout sur la selle

des chevaux et exécutaient des figures d’une adresse extraordinaire. Vadim

découvrit alors que les Mustangais avaient délaissé le thé au beurre de yack

pour la bière qui n’était pas pour rien dans les éclats de voix qui rendaient la

caravane de cavaliers bien plus bruyante que celle des nomades du sel.

La joie se lisait sur tous les visages et Lhapka n’était pas le dernier à

lancer son cheval au galop pour franchir des ruisseaux tumultueux.

Habillé de sa parka d’alpiniste rouge, Vadim était très reconnaissable au

sein de ce convoi. Certains hommes tenaient à la verticale des lances et il

découvrit la virtuosité des cavaliers posant un large anneau au sol et arrivant

au galop, les uns face aux autres, à qui attraperait le cercle en bois du bout

de sa lance.

Un jeune cavalier avait rejoint Lhapka.

— Voici mon neveu, Wangyé. Ce n’est pas la première fois qu’il va au

festival de Yartur.

— Elle est très belle, ta lance toute sculptée ! lui dit Vadim.

— Je me suis entraîné toute l’année. Tu veux essayer ?

Vadim apprit à tenir la lance serrée contre son bras et à élancer Sikâri

pour attraper l’anneau au sol. Il était très adroit et gagna autant qu’il perdit

contre les cavaliers qui le défiaient.

Wangyé le prit à part et lui dit :

— Je vais te donner un conseil. Tu ne dois pas t’occuper du cavalier qui

te fait face. Tu as un cheval étonnant, il semble te comprendre sans effort.

D’autres ont besoin aussi de tenir leur monture. Toi, tu dois seulement te

préoccuper de l’anneau en bois. On essaye ?

À deux reprises Vadim gagna l’anneau et Wangyé le félicita :

— Bravo ! Et bravo à Sikâri. Avec ce cheval tu peux tout faire !

 

Tout autour de Lo Gekar, des campements de fortune avaient été

installés.

Vadim quitta Lhapka, voulant le laisser libre de ses échanges avec tous

ceux qui venaient vers lui. Au-dessus du village, il poussa la porte du

monastère déserté de ses moines et moniales. Là, assis en tailleur, face à un

immense gong orné au centre duquel l’éternel mantra tibétain figurait, il

arracha une feuille de son carnet et écrivit ces mots que je reçus bien plus

tard :

Cher Yann,

Je suis loin de Bréhat mais je repense à l’archipel.

Je suis loin de la mer, au Mustang, dans ce royaume habité par les plus hautes lumières. Ici le

temps a la légèreté d’une plume. Les pieds de l’homme touchent à peine le sol tant sa prière est de

chaque instant.

Depuis longtemps mon échiquier est vide, j’ai vu s’abattre mes tours et j’ai cessé de protéger

ma reine et mon roi. Le Mustang est un pays où le trésor n’est pas dans les mains du roi, mais

dans celles de jeunes enfants habillés de pourpre et de safran qui portent dans leur cœur une fleur

de lotus. Je n’oublie pas les rivages de Bréhat, et le feu dans la cheminée de la Gabinière. Je crois

que j’ai compris ici combien on pouvait passer une vie entière à prendre soin d’un jardin sans

jamais rencontrer l’ennui. Le monde est plus petit qu’il n’y paraît et le jardin plus grand qu’il n’y

paraît également.

En réalité, les drapeaux de prières qui flottent au vent dans les montagnes de l’Himalaya tentent

de relier les hommes par-delà les sommets. N’est-ce pas le propre d’un archipel que de créer

l’unité d’un ensemble d’îlots séparés les uns des autres ? Et s’il était là le grand destin de

l’humanité ? Transformer l’isolement de chaque île en archipel ? Offrir à chacun la possibilité

d’être profondément lui-même, différent et unique, mais intimement relié à tous les autres,

responsable de tous.

Dans chaque fleur il y a l’entièreté de la vie. Malgré toutes les frontières traversées, le voyage

que j’accomplis n’est finalement qu’intérieur et tient, comme la fleur du lotus, dans mes deux

mains jointes.

Comment vont les fleurs de ton jardin ? As-tu réussi à créer l’agapanthe rouge ? Avec mon affection,

Vadim Favenec

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