La traversée des lumières
Chapitre 12 - Au creux des mains
Chapitre 12
Au creux des mains
Alors qu’il quittait le nuage blanc, après avoir passé le col tibétain,
Vadim s’effondra à genoux, bouleversé. À chaque pas dans la misère de ce
monde tibétain, écorché de tant de luttes et de résistances, il découvrait des
hommes possédant un trésor qui ne devait rien à une quelconque richesse
matérielle.
Om mani padmé hum…
Tous ces hommes savaient porter vers la lumière un lotus au creux de
leurs mains abîmées.
Lhapka s’approcha de Vadim et lui dit :
— Pleure, mon enfant. C’est à l’instant précis où un enfant découvre
l’existence de la mort qu’il quitte l’enfance et son innocence. Désormais, ce
qui était infini, éternel comme le jour qui succède à la nuit, prend la forme
d’une mésange trouvée sur le bord d’un chemin. « Toute la vie pèse dans la
plume du temps », disait ma mère. Ces mots signifient que chaque jour tu es
libre de transformer cette vie en une plume légère ou d’écraser la plume de
tout ton poids. Alors elle reste au sol. Comme ta vie. Laisse la plume
s’envoler, Vadim.
Les deux hommes s’engagèrent sur un sentier qui longeait un torrent
fougueux. Parfois, un fragile pont de pierre enjambait le torrent. Les chevaux hésitaient à s’y engager et il fallait alors les précéder à pied en les
tenant par les rênes pour qu’ils suivent leurs cavaliers.
— Parfois il nous faut descendre bien plus bas le long du torrent car au
printemps, les ponts sont emportés.
Après le désert blanc des neiges éternelles, ils traversèrent le désert de
terre et de pierre où rien ne poussait mais où Vadim découvrit les mantras
peints par les hommes sur certains rochers, mais surtout ces pierres gravées
à la seule énergie d’une main frappant le granit. Om mani padmé hum,
apprit à reconnaître Vadim sous toutes les formes.
Puis vinrent les premiers signes de vie, quelques touffes d’herbes avec de
petites fleurs blanches dont Vadim découvrit plus tard que cette variété de
thym qui poussait à très haute altitude était considérée dans la médecine
tibétaine comme une essence redonnant l’énergie vitale à celui qui la perd.
— On croit que la vie est née dans les vallées verdoyantes mais c’est le
contraire qui s’est passé. La vie est d’abord née dans le désert.
Depuis ses sanglots, ce col où ses larmes avaient gelé, Vadim parlait peu
mais, régulièrement, Lhapka lui disait quelques mots, lui faisant ainsi
découvrir, par petites touches, son royaume. Il lui parla des montagnes
considérées par les bouddhistes comme les piliers du ciel et les clous de la
terre, celles qui relient le très haut au très bas. Celles qui font tenir le
monde…
Bientôt ils retrouvèrent la présence humaine au travers de trois jeunes
bergers et de leur troupeau de moutons. Les enfants vinrent vers les
cavaliers et, reconnaissant Lhapka, posèrent une main sur le cœur en
s’inclinant légèrement.
Alors Vadim sortit des sacoches de sa selle la bouteille remplie à la
dernière source du Tibet. Les bergers burent chacun à leur tour et
s’inclinèrent à nouveau. Lhapka leur sourit et les prit contre lui avec
affection.
Tels des repères le long du sentier, des mantras gravés dans la pierre
accompagnaient le pas des deux hommes. Certains très rustiques, d’autres
travaillés telles des œuvres d’art mais laissés là, sur la terre, parmi les
autres. Au loin, dans les falaises, Vadim découvrit les premières maisons
troglodytes où vivaient des hommes à la verticale du monde.
— Certaines de ces maisons sont des monastères. Quand l’hiver arrive,
les moines les quittent pour une transhumance vers les vallées plus hospitalières.
Afin de traverser une gorge profonde, les cavaliers durent emprunter une
passerelle tendue au-dessus des flots bouillonnants, plusieurs dizaines de
mètres en contrebas. L’ouvrage, composé de cordages tressés et de planches
de bois dont certaines manquaient, inquiétait le cheval de Lhapka.
— Nous passerons devant avec Sikâri, dit Vadim à son compagnon.
Vadim descendit de cheval et murmura à l’oreille de sa monture :
— Viens, Sikâri, notre chemin à tous les deux est devant.
Et le cheval s’engagea à la suite de Vadim, sans frémir.
Lhapka suivit à son tour.
— Je suis impressionné par la relation que tu as avec ce cheval.
— Je lui ai fait une promesse. Nous sommes tous les deux tenus par
cette promesse. Et puis, qui sait, peut-être que dans une autre vie il était un
lama du Mustang vivant dans une grotte accrochée à ces falaises.
L’écho de l’arrivée des chevaliers du Tibet avait atteint le village qui se
trouvait au début de la petite vallée et ils virent venir vers eux femmes et
enfants, chantant un air traditionnel.
— C’est le chant de la fin des moissons. Les paysans ont ramassé l’orge
qu’ils feront griller durant tout l’hiver et qui garnira les bols des repas
quotidiens.
Au cœur du petit village, un homme les attendait sur le seuil d’une
maison plus importante dont l’entrée était marquée par trois chörtens,
petites structures dressées vers le ciel en briques et pisé, l’un rouge pour la
sagesse, l’autre blanc pour la compassion, le dernier gris pour la protection.
— Voici Kim, mon plus jeune frère. Nous dormirons chez lui cette nuit.
Les deux frères s’enlacèrent, heureux de se retrouver, et Kim salua Vadim
joyeusement.
— Alors, c’est vous qui montez Sikâri ?
Vadim écarta les bras comme s’il n’y était pour rien.
— Je ne sais qui du cavalier ou de l’homme a choisi l’autre.
— Tu es un excellent cavalier, Vadim. Je voudrais que tu participes au
Yartung, le festival du cheval de Lo Gekar, ajouta Lhapka.
— Mais je ne suis ni moine ni kampa…
— Le chemin sur lequel tu marches n’est‐il pas semblable à celui
qu’empruntent ceux qui rejoignent les lamaseries pour y suivre les
enseignements de la sagesse ?
— Je me sens encore si loin de cette sagesse que je perçois dans chacun
de vos gestes.
— Alors c’est que tu es déjà plus sage que fou.
Kim invita les deux cavaliers à le suivre dans une grande salle où une
dizaine d’hommes et de femmes étaient penchés sur des cahiers d’écoliers.
Aux murs, des flacons de toutes tailles, des bocaux et des corbeilles de
plantes séchées.
— Voici les futurs amchis. Ici se trouve la dernière école de médecine
tibétaine du Mustang. Tous ces élèves apprennent à reconnaître les plantes,
les argiles, les minéraux. À les cueillir et à les conserver. Au printemps
l’école se fait sur le terrain. Nous partons sur les sentiers du royaume et
dormons à l’abri des étoiles. Les amchis sont très estimés des habitants et,
partout où nous allons, ils sont nourris par les villageois. Ensuite ils
apprennent les préparations ici avant que l’hiver arrive et que nous
rejoignions la vallée où ils vont commencer à pratiquer la médecine auprès
d’amchis plus anciens.
Kim détailla à Vadim les recettes que préparaient les apprentis :
— La lokmé est une plante qui soigne le mal de tête, le solokorpa les
bronchites, l’achigonda le foie. Toi, Vadim, tu prendras du lug mig, ça te
fera grand bien ! « Lug mig » est le nom d’une déesse tibétaine. C’est de
l’aster des Alpes. Il y en avait là où nous avons croisé les jeunes bergers.
On la surnomme « l’ennemi des quatre cent quatre maladies » !
— Alors c’est sûrement pour moi, répondit Vadim en souriant.
— Om mani padmé hum, chantèrent Lhapka et Vadim avec les futurs
amchis avant de rejoindre une grande salle aux murs couverts des thangkas
colorés représentant différentes scènes de la vie d’un bouddha bleu.
Au sol, un grand tapis et des petites nattes en osier tressé.
— C’est là que nous allons manger et dormir. Sous l’œil protecteur du
bouddha de la médecine.
Un bol de tsampa, la farine d’orge grillée, sur les genoux, Vadim
regardait le grand thangka représentant un bouddha bleu drapé de rouge
tenant au creux de ses mains une fleur de lotus.
Le bouddha semblait sourire à Vadim. « Tu te moques un peu de moi et
tu as bien raison », pensa Vadim en souriant à son tour. Allongé sur sa natte,
les yeux dans les yeux de ce sourire, Vadim s’endormit en chantant
intérieurement : Om mani padmé hum…
La poursuite du voyage de Vadim prit une allure folklorique, bruyante et
joyeuse car de tout le Mustang les cavaliers rejoignaient Lo Gekar pour la
grande fête du cheval.
Des flancs des montagnes convergeaient des hommes vers le chemin où
Lhapka et Vadim se trouvaient. Les retrouvailles étaient joyeuses. Certains
des chevaux avaient la queue et la crinière tressées. Sous des selles ornées,
des tapis brodés de mantras colorés tombaient sur les flancs des chevaux.
Les cavaliers portaient des chapkas ou de larges chapeaux. Déjà, chacun
commençait à montrer son aisance avec son cheval et des courses
improvisées à travers les champs donnaient lieu à de grands cris
d’encouragement. Aux haltes, les hommes se mettaient debout sur la selle
des chevaux et exécutaient des figures d’une adresse extraordinaire. Vadim
découvrit alors que les Mustangais avaient délaissé le thé au beurre de yack
pour la bière qui n’était pas pour rien dans les éclats de voix qui rendaient la
caravane de cavaliers bien plus bruyante que celle des nomades du sel.
La joie se lisait sur tous les visages et Lhapka n’était pas le dernier à
lancer son cheval au galop pour franchir des ruisseaux tumultueux.
Habillé de sa parka d’alpiniste rouge, Vadim était très reconnaissable au
sein de ce convoi. Certains hommes tenaient à la verticale des lances et il
découvrit la virtuosité des cavaliers posant un large anneau au sol et arrivant
au galop, les uns face aux autres, à qui attraperait le cercle en bois du bout
de sa lance.
Un jeune cavalier avait rejoint Lhapka.
— Voici mon neveu, Wangyé. Ce n’est pas la première fois qu’il va au
festival de Yartur.
— Elle est très belle, ta lance toute sculptée ! lui dit Vadim.
— Je me suis entraîné toute l’année. Tu veux essayer ?
Vadim apprit à tenir la lance serrée contre son bras et à élancer Sikâri
pour attraper l’anneau au sol. Il était très adroit et gagna autant qu’il perdit
contre les cavaliers qui le défiaient.
Wangyé le prit à part et lui dit :
— Je vais te donner un conseil. Tu ne dois pas t’occuper du cavalier qui
te fait face. Tu as un cheval étonnant, il semble te comprendre sans effort.
D’autres ont besoin aussi de tenir leur monture. Toi, tu dois seulement te
préoccuper de l’anneau en bois. On essaye ?
À deux reprises Vadim gagna l’anneau et Wangyé le félicita :
— Bravo ! Et bravo à Sikâri. Avec ce cheval tu peux tout faire !
Tout autour de Lo Gekar, des campements de fortune avaient été
installés.
Vadim quitta Lhapka, voulant le laisser libre de ses échanges avec tous
ceux qui venaient vers lui. Au-dessus du village, il poussa la porte du
monastère déserté de ses moines et moniales. Là, assis en tailleur, face à un
immense gong orné au centre duquel l’éternel mantra tibétain figurait, il
arracha une feuille de son carnet et écrivit ces mots que je reçus bien plus
tard :
Cher Yann,
Je suis loin de Bréhat mais je repense à l’archipel.
Je suis loin de la mer, au Mustang, dans ce royaume habité par les plus hautes lumières. Ici le
temps a la légèreté d’une plume. Les pieds de l’homme touchent à peine le sol tant sa prière est de
chaque instant.
Depuis longtemps mon échiquier est vide, j’ai vu s’abattre mes tours et j’ai cessé de protéger
ma reine et mon roi. Le Mustang est un pays où le trésor n’est pas dans les mains du roi, mais
dans celles de jeunes enfants habillés de pourpre et de safran qui portent dans leur cœur une fleur
de lotus. Je n’oublie pas les rivages de Bréhat, et le feu dans la cheminée de la Gabinière. Je crois
que j’ai compris ici combien on pouvait passer une vie entière à prendre soin d’un jardin sans
jamais rencontrer l’ennui. Le monde est plus petit qu’il n’y paraît et le jardin plus grand qu’il n’y
paraît également.
En réalité, les drapeaux de prières qui flottent au vent dans les montagnes de l’Himalaya tentent
de relier les hommes par-delà les sommets. N’est-ce pas le propre d’un archipel que de créer
l’unité d’un ensemble d’îlots séparés les uns des autres ? Et s’il était là le grand destin de
l’humanité ? Transformer l’isolement de chaque île en archipel ? Offrir à chacun la possibilité
d’être profondément lui-même, différent et unique, mais intimement relié à tous les autres,
responsable de tous.
Dans chaque fleur il y a l’entièreté de la vie. Malgré toutes les frontières traversées, le voyage
que j’accomplis n’est finalement qu’intérieur et tient, comme la fleur du lotus, dans mes deux
mains jointes.
Comment vont les fleurs de ton jardin ? As-tu réussi à créer l’agapanthe rouge ? Avec mon affection,
Vadim Favenec
OceanofPDF.com