La traversée des lumières
Chapitre 3 - Entre les tours
Chapitre 3
Entre les tours
C’est au bord de l’Abakan, une rivière sibérienne, que la prison d’Abaza
a pour tradition de recevoir les prisonniers politiques russes condamnés à la
perpétuité.
Malgré son parricide qui n’avait pas de caractère politique, Vadim avait
tué un général de l’Armée rouge et fut envoyé là-bas. Il était alors le plus
jeune prisonnier de l’établissement et fut rapidement pris sous l’aile
protectrice de grands anciens.
L’atmosphère de cette prison du fait de ses occupants était bien différente
de celles où croupissaient des prisonniers de droit commun.
Vadim qui n’avait jamais reçu aucun enseignement politique bénéficia
d’une éducation accélérée auprès des opposants les plus solides au Kremlin.
Ceux-ci lui firent découvrir la littérature russe avec leurs références
dissidentes. Soljenitsyne, Chalamov, Nabokov, Pouchkine devinrent les
lectures de Vadim tout comme certains livres « interdits » plus rares,
traduits en français, et que ne comprenaient pas les gardiens. Le contraste
entre la vétusté des conditions dans lesquelles ces prisonniers vivaient et
leur érudition était saisissant.
Comment se pouvait‐il qu’un régime politique puisse ainsi se priver de
son élite intellectuelle, se demandait Vadim. De cette expérience, il apprit
que, dans cet archipel du goulag, l’exercice de la pensée était celui qui
permettait à l’homme de rester en vie et qu’il est un pain de l’esprit bien
plus indispensable à l’humain que le pain noir.
Andreï Soltov, ancien professeur d’anglais à l’université de Leningrad
qui partageait sa cellule, décida de lui enseigner une nouvelle langue et
c’est ainsi que Vadim ouvrit les pages d’Hemingway, Faulkner et Jack London. Ce dernier, aventurier, marin, écrivain, journaliste, militant, fut
incontestablement celui qui marqua le plus profondément le jeune détenu.
Car même s’il soutenait les idéaux de ses compagnons d’infortune, il se
tenait toujours en retrait quand ceux-ci s’enflammaient et débattaient de la
meilleure façon de faire naître une société solidaire et démocratique. Lui
rêvait de partir à la découverte des grands espaces américains et de traverser
le Pacifique, comme l’écrivain voyageur…
L’une des autres principales occupations des prisonniers était les échecs.
Les pousseurs de bois pouvaient entamer une partie lors de moments
collectifs dans la sinistre cour de la prison et la reprendre à l’occasion de la
sortie suivante. Mais c’est dans la misérable bibliothèque que la plupart des
joueurs se retrouvaient. Une bibliothèque aux murs décrépis et humides qui
faisaient gondoler les pages des livres. Certains jouaient également en se
criant d’une cellule à l’autre le déplacement des pièces sur deux échiquiers
miroirs tracés dans la crasse, à même le sol.
Dès son arrivée, Vadim prit l’ascendant sur tous ses adversaires. Ces
soixante-quatre cases allaient lui faire oublier les barreaux de la prison. Il se
mit à multiplier les défis, capable de mener, et de gagner, cinquante-quatre
parties simultanées avec l’ensemble des prisonniers. Il apprit également à
jouer sans voir le plateau, uniquement en écoutant son adversaire lui fournir
les coordonnées des pièces qu’il déplaçait alors mentalement et, en retour,
en lui indiquant lesquelles jouer pour lui.
Parmi les joueurs d’échecs d’Abaza on comptait aussi des gardiens ainsi
que le directeur de l’établissement, Petrov Vlazinsky. Ce dernier organisait
annuellement un tournoi et invitait le vainqueur à sa table. C’est ainsi que
trois années de suite, Vadim accompagna le directeur Au canard noir,
réputé pour ses volailles confites dans de la graisse d’oie.
Lors de ces échanges, Vlazinsky se prit d’une certaine amitié pour ce
presque enfant. À sa façon, lors de ces repas, le directeur tentait de
réhabiliter le pouvoir soviétique, mais son invité comprit vite combien les
biais de convictions pouvaient orienter un esprit et le rendre hermétique à
toute autre considération.
Vadim découvrit aussi que la culture du débat attestait de la vitalité d’une
démocratie. Et que, pour débattre, il faut savoir écouter, et pour que l’écoute
soit la plus complète, il faut se mettre dans une telle disposition que,
possiblement, le point de vue de l’autre puisse devenir le vôtre.
Petrov Vlazinsky informa le Kremlin du talent hors norme du jeune
homme et c’est ainsi qu’il lui fut proposé de jouer à distance contre le
champion de Sibérie.
— Cela ne m’intéresse pas, répondit Vadim à Vlazinsky.
— Mais vous ne pouvez pas refuser une telle proposition.
— Et si je refuse, qu’allez-vous faire ? M’emprisonner ?
— Réfléchissez vingt-quatre heures, Vadim.
De retour dans sa cellule, il informa son compagnon de la proposition qui
lui était faite et de son intention de confirmer son refus.
— Mais pourquoi refuser, Vadim ?
— Parce que je joue comme je veux, avec qui je veux et quand je veux.
C’est ma seule liberté.
— Je comprends, mais si tu gagnes…
— Si je joue, je gagnerai.
— Alors joue. Joue pour nous. Joue pour que nos familles sachent que
dans les prisons sibériennes les hommes que l’on enferme restent debout.
Vadim gagna sept parties d’affilée contre le champion sibérien.
Ovationné par toute la prison, il devint le symbole d’une certaine victoire
de la liberté sur l’oppression.
À la veille de ses 20 ans, il fut de nouveau convoqué par le directeur de la
prison. Ce dernier le fit asseoir et mit du temps avant d’engager l’échange,
tripotant un briquet dans ses mains et cherchant visiblement ses mots en
fixant une scène de chasse à l’ours d’un tableau au mur.
— Le Kremlin m’a appelé. La semaine prochaine se déroule à Genève le
Championnat du monde d’échecs. Vivreka, le champion russe, est
gravement malade et dans l’incapacité de jouer. C’est lui le tenant du titre.
Les États-Unis ont refusé le report du championnat, mais acceptent qu’un
autre joueur représente l’Union soviétique.
— Ce n’est pas la peine de continuer. Je ne porterai pas les couleurs d’un
pays totalitaire alors que je partage les valeurs incarnées par son adversaire.
— Si vous jouez, vous êtes libre.
Le sourire aux lèvres, le directeur acheva l’échange :
— Vous avez vingt-quatre heures, mais vous allez accepter.
Le lendemain, Vadim poussa de nouveau la porte de Vlazinsky :
— Alors ?
— Oui.
— La liberté, ça ne se refuse pas.
— J’accepte à deux conditions. La première, c’est que je veux jouer
masqué et de façon anonyme pour que jamais mon nom ne soit associé à
l’URSS. La seconde, c’est que ce n’est pas moi que vous libérerez, mais
Andreï Soltov qui partage ma cellule et qui m’accompagnera à Genève.
Laissant son interlocuteur sans voix, Vadim se leva ; avant de quitter le
bureau du directeur, il ajouta en souriant :
— Vous avez vingt-quatre heures pour accepter.
Le Kremlin accepta. Ce jour-là, Vadim renforça encore davantage son
statut de héros.
Soltov tenta de lui faire changer d’avis :
— Vadim, tu es jeune, pourquoi m’offres-tu ta liberté ?
— Car il est plus utile pour l’avenir du peuple russe que tu quittes les
murs de cette prison et rejoignes ceux qui feront de ce pays un pays libre. Je
ne suis qu’un joueur d’échecs. Et puis, tu vois, même emprisonné, jouer me
donne un peu le sentiment de servir à quelque chose. N’est-ce pas ici que
j’ai appris les mots de Soljenitsyne : « Un homme est heureux tant qu’il
décide de l’être, et nul ne peut l’en empêcher ? »
Escorté par deux agents de sécurité soviétiques, Vadim s’installa à l’hôtel
Richemond, au bord du lac Léman. Auparavant, il déposa Andreï Soltov à
l’ambassade du Royaume-Uni où les deux hommes s’embrassèrent, les
yeux humides.
— Merci, Vadim.
— Bientôt tout cela sera derrière nous et nous nous retrouverons.
— Je l’espère.
— J’en suis sûr. La justice est la plus belle des mauvaises herbes, elle
gagne toujours…
Durant tout son séjour à Genève, il garda sur le visage un masque de cuir
mais fut obligé de porter un brassard rouge de l’Union soviétique. Tout un
étage de l’hôtel avait été réservé à sa délégation tandis qu’un autre était
dévolu à Dein Lawson, le champion américain venu en famille.
Le 19 avril 1983, à dix heures du matin, la finale du Championnat du
monde commença dans un grand salon d’apparat aux baies vitrées ouvertes
sur le lac Léman. Les médias du monde entier étaient là. Vadim avait été surnommé par les journalistes intrigués : « Le rouge masqué ». Le
championnat dura six jours afin d’alterner jours de repos et jours dédiés au
« tournoi des géants ». Vadim n’accordant aucune interview, la légende
naquit et raconta que le champion russe était certainement profondément
défiguré et qu’il avait choisi l’anonymat pour ne pas risquer d’être un jour
kidnappé par les services secrets américains.
Il régnait dans le salon un silence de plomb. Vadim gagna le tirage au sort
mais fit le choix surprenant des noirs.
Lawson ouvrit : D4-D5.
Vadim joua et perdit la première partie et les quatre suivantes.
Si Lawson gagnait la prochaine partie et Vadim les six autres, c’était l’ex
æquo : six partout. Si Vadim perdait les deux suivantes, les États-Unis
gagnaient par sept à zéro.
Alors que les joueurs étaient en repos après la cinquième partie, un agent
de sécurité frappa à la chambre du champion soviétique.
— Suivez-moi.
— Où ?
— Suivez-moi, répéta l’agent en lui tenant fermement le bras.
Une Brabant noire aux vitres fumées était garée devant l’entrée du
Richemond. Vadim fut poussé sans ménagement à l’arrière de la voiture
tandis que le barbouze s’asseyait à sa droite et qu’un homme en costume
sombre le bloquait à sa gauche. La voiture traversa Genève à vive allure et
rejoignit un portail gris qui s’ouvrit à son arrivée. Le drapeau de
l’URSS flottait sur le bâtiment blanc. À l’entrée de l’ambassade, un autre
homme le prit en charge et le conduisit dans un bureau où les portraits de
tous les dirigeants de l’Union soviétique couvraient les murs.
— Asseyez-vous. Quand le téléphone rouge sonnera, décrochez.
Devant lui, un téléphone gris et un autre rouge. Sur le bureau, une photo
d’un homme avec sa femme et deux jeunes enfants. Dans un autre, plus
grand et doré, Vadim reconnut le même homme qui serrait la main du
Premier secrétaire du Parti communiste. Il en déduisit qu’il était dans le
bureau de l’ambassadeur.
Le téléphone rouge sonna. Vadim décrocha.
— Allô…
— Vadim Sédov ?
— Oui.
— J’ai bien connu votre père. Votre mère aussi…
Pour l’avoir entendu de multiples fois lorsque ses allocutions officielles
étaient diffusées par les haut-parleurs de la prison, Vadim reconnut
immédiatement la voix du maître du Kremlin.
— Donatella, c’est bien cela ?
— Oui, répondit Vadim d’une voix blanche.
— Vous savez que j’ai moi-même été plusieurs fois champion d’échecs.
— Oui. Je sais…
— Alors écoutez-moi bien, jeune homme. Je sais que vous faites exprès
de perdre. Il n’est pas question d’un match nul avec les Américains. Si vous
perdez encore une seule partie, vous ne reverrez jamais plus votre chère
mère.
Vadim s’était figé. Incapable de dire un mot.
— Je me suis bien fait comprendre ?
— Oui.
Les Soviétiques restèrent donc champions du monde.
À l’issue de la cérémonie au cours de laquelle Vadim reçut sa médaille,
l’homme qu’il avait vu dans les cadres sur le bureau de l’ambassade
s’avança vers lui et, dans un excellent français, lui dit :
— Si vous le voulez bien, j’aimerais vous inviter à dîner à l’ambassade
ce soir, avant votre retour sur la terre de notre mère patrie.
— Ai-je vraiment le choix ?
— Oui. Pleinement.
Surpris par l’élégance de son interlocuteur et par cette langue qui portait
dans son sillage la mémoire de l’enfance, Vadim accepta.
Dans la salle à manger de l’ambassade, trois couverts étaient disposés.
L’ambassadeur invita Vadim à s’asseoir.
— Peut-être que dans ces murs vous pouvez découvrir votre visage. Je
connais votre identité et l’homme que nous attendons également.
Alors que Vadim dénouait les lacets de cuir de son masque, quelqu’un
frappa discrètement à la porte. L’ambassadeur fit signe à un agent d’aller
ouvrir.
Vadim tarda à reconnaître celui qui entrait dans la pièce. Ou plutôt
commença par refuser de le reconnaître.
— Ce n’est pas possible… Pas toi…
— Si, Vadim. C’est moi.
— Paul !
— En chair et en os.
— Je vous laisse un instant à vos retrouvailles avec monsieur
d’Ingrincourt.
Alors que leur hôte s’éclipsait, Paul prit Vadim dans ses bras et lui
murmura à l’oreille :
— Il y a des caméras et des micros partout. Je suis ambassadeur de
France en Suisse. Celui qui nous reçoit est un peu devenu un ami. Il va te
faire une proposition que tu dois accepter. Le régime soviétique ne tardera
pas à s’effondrer. Tu dois continuer à jouer.
Vadim pleurait. Lui qui n’avait jamais pleuré une seule fois depuis qu’il
avait tué son père. Là, devant celui qui lui avait tout appris, se réveillaient
des vestiges de l’enfant qui demeurait en lui.
Lorsque le diplomate russe revint, il sourit à son homologue français.
— Je suis heureux d’avoir permis à Paul de vous retrouver. Il m’a
souvent parlé de vous. Et je vous félicite pour cette victoire qui, n’en doutez
pas, est aussi indispensable à notre pays que bien des négociations
diplomatiques qui se déroulent dans mon bureau.
Vadim ne dit mot. Il était déstabilisé par la tournure des événements. Lui
qui, sur l’échiquier, était le maître du jeu, se retrouvait totalement
désemparé.
— Mon cher Vadim, votre exploit a été suivi par tous nos compatriotes.
Au plus haut niveau. Mais je crois que vous le savez. Et même si ce
moment avec mon ami Paul est fort agréable, j’ai une invitation à vous
transmettre. Une invitation que vous pouvez, bien entendu, à nouveau
refuser. Mais avant cela, je dois vous faire part de la décision de notre
Premier secrétaire : vous ne retournerez pas à la prison d’Abaza. Non plus
qu’en Sibérie. Vous allez rejoindre votre mère et serez assigné à résidence.
Elle vit désormais dans une datcha proche de celle où vous avez grandi.
Vadim laissa de nouveau couler des larmes même si, au fond de lui-
même, subsistait une méfiance qu’il se refusait à désarmer.
— Vous ne dites rien…
— Que dois-je dire ?
— Peut-être « merci », lui souffla Paul.
— J’ai sans doute du mal à remercier ceux qui torturent, qui bâillonnent,
qui tuent les hommes et les femmes qui luttent pour la liberté.
L’ambassadeur reprit en souriant :
— La fougue. La fougue de la jeunesse. Mais peu importe. Il est temps
de vous transmettre une invitation personnelle émanant du plus haut
sommet de l’État : le président de l’Union soviétique voudrait vous
recevoir, à Moscou, pour jouer avec lui.
Vadim, ayant un peu retrouvé ses esprits après un long silence, se rappela
les mots de Paul.
— J’accepte. Mais je ne jouerai pas avec lui, plutôt contre lui.
— La fougue doublée de l’arrogance de la jeunesse. Vous jouerez
comme il vous plaira.
C’est ainsi que, dix jours plus tard, le jeune homme franchissait les portes
du Kremlin pour jouer six parties d’échecs avec le chef de l’État russe.
Mais, une fois encore, Vadim osa soumettre à son adversaire un enjeu
particulier :
— Accepteriez-vous, pour chaque pièce maîtresse que je vous prendrai,
de libérer un prisonnier d’Abaza ?
— Vous n’avez pas froid aux yeux et je vous sais être un redoutable
joueur. Bien plus que votre père qui ne m’a jamais battu. Alors je vais
accepter votre proposition, mais en la limitant à un détenu par dame que
vous parviendrez à me prendre.
Vadim joua tactiquement, ainsi son objectif n’était plus de mettre en
échec le roi de son adversaire, mais de prendre ses dames. Sur six parties, il
en perdit trois, mais six hommes furent libérés de la prison sibérienne sans
que jamais personne n’en connaisse la raison car il avait promis au
président russe de tenir cette négociation secrète.
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