La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 5 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 2 - Échec et mat

Chapitre 2

 

Échec et mat

 

Pour ses 14 ans, le général Sédov emmena son fils chasser l’ours dans les

magnifiques forêts au nord de Moscou. Ils partirent accompagnés de deux

gardes-chasses. Seul Vadim n’était pas armé. La brume se levait

progressivement et un grand ciel bleu allait accompagner cette journée. Les

forêts russes et leurs arbres abritaient une faune sauvage variée et Vadim

découvrit avec émerveillement cet univers qui servait souvent de décor aux

contes traditionnels.

Le petit groupe passa au pied d’une colline où l’un des guides avait

repéré les empreintes fraîches d’un mâle, bien plus grandes que la main de

l’adolescent. Les quatre hommes longeaient le bord d’une rivière quand le

guide leur fit signe d’arrêter.

Au sol, les traces de l’ours brun en croisaient des plus petites.

— Cinq, dit‐il. Ils sont cinq. Un mâle, une femelle et trois oursons.

— Excellent !, dit le général.

— Ce n’est pas une bonne nouvelle, lui répondit le guide. Un ours

devient très dangereux s’il sent sa famille menacée. Nous ne devons pas

poursuivre cette piste. Nous trouverons d’autres traces d’un mâle solitaire.

— Non, nous aurons celui-là.

Un des guides marchait en tête avec à sa droite le général Sédov, derrière

eux le second garde-chasse et Vadim suivait.

Le jeune garçon était fasciné par les oiseaux, les écureuils et les daims

qui s’éloignaient à leur approche. Il s’arrêta un moment pour un face-à-face

avec un chevreuil aux yeux tendres avant de le voir s’en aller en de grands

bonds.

Distancé par les trois hommes, il ne vit pas son père et le premier guide

couper la route à la famille d’ours de telle façon que le mâle se trouva à leur

gauche et la femelle et ses oursons à leur droite juste devant Vadim. Le

général arma son fusil, pointa l’ours, tira et abattit le géant.

Acculée et ne pouvant poursuivre son chemin, la femelle repartit en

arrière et se trouva nez à nez avec Vadim. Le garçon ouvrit alors ses bras,

immobile, conscient de son impuissance, comme s’il confiait

volontairement sa vie à l’animal. Arrivée devant lui, elle s’arrêta. Les yeux

de la femelle croisèrent les siens. Quatre éclats qui se renvoient l’un à

l’autre. Et elle lui donna un violent coup de patte, déchirant sa parka jusqu’à

griffer son torse. Elle le fixa et poursuivit sa course, suivie par ses petits.

Quand les guides et son père arrivèrent à sa hauteur, Vadim n’avait pas

bougé. Sa veste était imbibée de sang. Bras grands ouverts, il regardait le

ciel.

— Ce n’est rien, dit‐il au garde qui se précipitait vers lui.

— Elle aurait pu te tuer.

— Oui. Je sais. Elle aurait pu, mais ne l’a pas fait.

Le général éclata d’un grand rire.

— Ah, mon fils ! Quelle incroyable partie de chasse ! Joyeux

anniversaire !

Le second guide, originaire du Kamtchatka, s’inclina devant Vadim.

— Je viens d’une tribu de nomades. Mon père était chaman et un jour il

s’est retrouvé face à un ours brun. Il a eu peur. L’ours l’a senti, lui a sauté

dessus et lui a dévoré une partie du visage mais il ne l’a pas tué. Ce jour-là

sa vie a changé. Les hommes de mon pays disent que celui qui a survécu à

l’attaque d’un ours et qui a croisé son sang à sa chair est lui-même un peu

ours. Tu portes maintenant en toi un peu du monde des fauves. Mi-homme,

mi-fauve.

 

Alors qu’il était un jeune enfant, Vadim était parfois réveillé la nuit par

les cris et les pleurs de sa mère. Il n’osait bouger mais ne parvenait pas à se

rendormir. En grandissant, il comprit que son père frappait celle au monde

qui lui était la plus chère. Ce jour-là, Vadim se mit à lire tous les manuels

d’échecs qu’il put trouver et se jura de battre le général. Et c’est ce qui

advint alors qu’il venait d’avoir 16 ans.

— Je voudrais jouer avec les noirs. Vous aurez l’avantage de l’entame

puisque vous jouerez avec les blancs mais je serai ensuite libre de mon jeu.

Le général regarda Vadim dans les yeux sans que l’adolescent ne cille.

Sans doute était-ce la première fois de sa vie qu’il formulait une requête à

son père. Et ce dernier consentit à jouer avec les pièces ivoire.

 

Vadim enchaîna les prises majeures, en commençant par les deux ours

qui, pour le général, étaient symboliquement au-dessus de toutes les autres.

Puis ce fut un cavalier, une tour, un autre cavalier, et la seconde tour.

Vadim avait préparé cette partie durant des nuits. Les centaines d’heures

passées avec son père dans cette bibliothèque lui avaient enseigné une

bonne connaissance de son jeu. Il avait repris son carnet en moleskine et

ainsi pu appréhender ce moment dans ses moindres détails. Il voulait que

cette partie soit une torture pour son père, faisant disparaître les unes après

les autres ses pièces maîtresses avant de prendre sa dame, puis de déclarer :

« Échec et mat » en plaçant son ours noir sur la diagonale du roi qui ne

pouvait plus s’en échapper.

La partie avançait et le général devenait de plus en plus nerveux, allant

même jusqu’à renverser son verre de vodka.

« Échec et mat », prononça Vadim en regardant à nouveau son père droit

dans les yeux. Dans le regard du général une violence aux limites de la folie

flambait.

Vadim fit tout son possible pour ne pas laisser paraître le feu qui le

consumait lui-même, sa révolte.

Le général refusa de coucher son roi sur l’échiquier, signe qu’il était

vaincu. Vadim prit lui-même le roi de son père et l’allongea en répétant :

« Échec et mat. »

D’un geste d’une brutalité inouïe, le général balaya l’échiquier du bras

envoyant au visage de son fils un cavalier dont il garde encore, trente ans

plus tard, la trace au-dessus de la lèvre supérieure.

Puis le général se leva et quitta la pièce. Alors seulement, Vadim, du haut

de ses 16 ans, se mit à trembler de tout son corps. À sa façon, il avait vengé

sa mère.

 

Vadim dîna avant de rejoindre sa chambre. Dans la prairie, les chevaux

saluaient le crépuscule lorsqu’il entendit les hurlements de Donatella. Les

cris venaient du bureau de son père et emplissaient la maison par leur

intensité.

Elle était en train de payer pour la victoire de Vadim. Cette idée fut

insupportable au garçon qui, sans réfléchir, descendit l’escalier pieds nus,

ouvrit violemment la porte du bureau pour trouver son père écrasant le

visage de sa mère de toute la force de sa botte cavalière. Il attrapa le

poignard au manche en corne posé sur le bureau tandis que, tout aussi

vivement, son père dégainait le couteau de combat qu’il portait toujours à sa

ceinture.

— Lâche ce poignard, rugit‐il hors de lui, les yeux injectés de sang.

— Jamais.

Comme quelques heures auparavant devant l’échiquier, Vadim laissa à

son père l’initiative du premier geste. Il y avait tant d’assurance dans

l’attitude de celui-ci qu’il fut totalement surpris lorsque son geste s’acheva

dans le vide. Vadim fit un tour sur lui-même, immobilisa la main armée de

son père, et, le visage à deux doigts du sien, sans hésitation, planta sa lame

entre ses omoplates.

Le regard injecté de sang, effrayé, le général lut le calme dans celui de

Vadim et s’effondra.

— C’est fini, maman… Tu es libre.

— Mais toi ?

— Moi… je suis ton fils.

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