La traversée des lumières
Chapitre 2 - Échec et mat
Chapitre 2
Échec et mat
Pour ses 14 ans, le général Sédov emmena son fils chasser l’ours dans les
magnifiques forêts au nord de Moscou. Ils partirent accompagnés de deux
gardes-chasses. Seul Vadim n’était pas armé. La brume se levait
progressivement et un grand ciel bleu allait accompagner cette journée. Les
forêts russes et leurs arbres abritaient une faune sauvage variée et Vadim
découvrit avec émerveillement cet univers qui servait souvent de décor aux
contes traditionnels.
Le petit groupe passa au pied d’une colline où l’un des guides avait
repéré les empreintes fraîches d’un mâle, bien plus grandes que la main de
l’adolescent. Les quatre hommes longeaient le bord d’une rivière quand le
guide leur fit signe d’arrêter.
Au sol, les traces de l’ours brun en croisaient des plus petites.
— Cinq, dit‐il. Ils sont cinq. Un mâle, une femelle et trois oursons.
— Excellent !, dit le général.
— Ce n’est pas une bonne nouvelle, lui répondit le guide. Un ours
devient très dangereux s’il sent sa famille menacée. Nous ne devons pas
poursuivre cette piste. Nous trouverons d’autres traces d’un mâle solitaire.
— Non, nous aurons celui-là.
Un des guides marchait en tête avec à sa droite le général Sédov, derrière
eux le second garde-chasse et Vadim suivait.
Le jeune garçon était fasciné par les oiseaux, les écureuils et les daims
qui s’éloignaient à leur approche. Il s’arrêta un moment pour un face-à-face
avec un chevreuil aux yeux tendres avant de le voir s’en aller en de grands
bonds.
Distancé par les trois hommes, il ne vit pas son père et le premier guide
couper la route à la famille d’ours de telle façon que le mâle se trouva à leur
gauche et la femelle et ses oursons à leur droite juste devant Vadim. Le
général arma son fusil, pointa l’ours, tira et abattit le géant.
Acculée et ne pouvant poursuivre son chemin, la femelle repartit en
arrière et se trouva nez à nez avec Vadim. Le garçon ouvrit alors ses bras,
immobile, conscient de son impuissance, comme s’il confiait
volontairement sa vie à l’animal. Arrivée devant lui, elle s’arrêta. Les yeux
de la femelle croisèrent les siens. Quatre éclats qui se renvoient l’un à
l’autre. Et elle lui donna un violent coup de patte, déchirant sa parka jusqu’à
griffer son torse. Elle le fixa et poursuivit sa course, suivie par ses petits.
Quand les guides et son père arrivèrent à sa hauteur, Vadim n’avait pas
bougé. Sa veste était imbibée de sang. Bras grands ouverts, il regardait le
ciel.
— Ce n’est rien, dit‐il au garde qui se précipitait vers lui.
— Elle aurait pu te tuer.
— Oui. Je sais. Elle aurait pu, mais ne l’a pas fait.
Le général éclata d’un grand rire.
— Ah, mon fils ! Quelle incroyable partie de chasse ! Joyeux
anniversaire !
Le second guide, originaire du Kamtchatka, s’inclina devant Vadim.
— Je viens d’une tribu de nomades. Mon père était chaman et un jour il
s’est retrouvé face à un ours brun. Il a eu peur. L’ours l’a senti, lui a sauté
dessus et lui a dévoré une partie du visage mais il ne l’a pas tué. Ce jour-là
sa vie a changé. Les hommes de mon pays disent que celui qui a survécu à
l’attaque d’un ours et qui a croisé son sang à sa chair est lui-même un peu
ours. Tu portes maintenant en toi un peu du monde des fauves. Mi-homme,
mi-fauve.
Alors qu’il était un jeune enfant, Vadim était parfois réveillé la nuit par
les cris et les pleurs de sa mère. Il n’osait bouger mais ne parvenait pas à se
rendormir. En grandissant, il comprit que son père frappait celle au monde
qui lui était la plus chère. Ce jour-là, Vadim se mit à lire tous les manuels
d’échecs qu’il put trouver et se jura de battre le général. Et c’est ce qui
advint alors qu’il venait d’avoir 16 ans.
— Je voudrais jouer avec les noirs. Vous aurez l’avantage de l’entame
puisque vous jouerez avec les blancs mais je serai ensuite libre de mon jeu.
Le général regarda Vadim dans les yeux sans que l’adolescent ne cille.
Sans doute était-ce la première fois de sa vie qu’il formulait une requête à
son père. Et ce dernier consentit à jouer avec les pièces ivoire.
Vadim enchaîna les prises majeures, en commençant par les deux ours
qui, pour le général, étaient symboliquement au-dessus de toutes les autres.
Puis ce fut un cavalier, une tour, un autre cavalier, et la seconde tour.
Vadim avait préparé cette partie durant des nuits. Les centaines d’heures
passées avec son père dans cette bibliothèque lui avaient enseigné une
bonne connaissance de son jeu. Il avait repris son carnet en moleskine et
ainsi pu appréhender ce moment dans ses moindres détails. Il voulait que
cette partie soit une torture pour son père, faisant disparaître les unes après
les autres ses pièces maîtresses avant de prendre sa dame, puis de déclarer :
« Échec et mat » en plaçant son ours noir sur la diagonale du roi qui ne
pouvait plus s’en échapper.
La partie avançait et le général devenait de plus en plus nerveux, allant
même jusqu’à renverser son verre de vodka.
« Échec et mat », prononça Vadim en regardant à nouveau son père droit
dans les yeux. Dans le regard du général une violence aux limites de la folie
flambait.
Vadim fit tout son possible pour ne pas laisser paraître le feu qui le
consumait lui-même, sa révolte.
Le général refusa de coucher son roi sur l’échiquier, signe qu’il était
vaincu. Vadim prit lui-même le roi de son père et l’allongea en répétant :
« Échec et mat. »
D’un geste d’une brutalité inouïe, le général balaya l’échiquier du bras
envoyant au visage de son fils un cavalier dont il garde encore, trente ans
plus tard, la trace au-dessus de la lèvre supérieure.
Puis le général se leva et quitta la pièce. Alors seulement, Vadim, du haut
de ses 16 ans, se mit à trembler de tout son corps. À sa façon, il avait vengé
sa mère.
Vadim dîna avant de rejoindre sa chambre. Dans la prairie, les chevaux
saluaient le crépuscule lorsqu’il entendit les hurlements de Donatella. Les
cris venaient du bureau de son père et emplissaient la maison par leur
intensité.
Elle était en train de payer pour la victoire de Vadim. Cette idée fut
insupportable au garçon qui, sans réfléchir, descendit l’escalier pieds nus,
ouvrit violemment la porte du bureau pour trouver son père écrasant le
visage de sa mère de toute la force de sa botte cavalière. Il attrapa le
poignard au manche en corne posé sur le bureau tandis que, tout aussi
vivement, son père dégainait le couteau de combat qu’il portait toujours à sa
ceinture.
— Lâche ce poignard, rugit‐il hors de lui, les yeux injectés de sang.
— Jamais.
Comme quelques heures auparavant devant l’échiquier, Vadim laissa à
son père l’initiative du premier geste. Il y avait tant d’assurance dans
l’attitude de celui-ci qu’il fut totalement surpris lorsque son geste s’acheva
dans le vide. Vadim fit un tour sur lui-même, immobilisa la main armée de
son père, et, le visage à deux doigts du sien, sans hésitation, planta sa lame
entre ses omoplates.
Le regard injecté de sang, effrayé, le général lut le calme dans celui de
Vadim et s’effondra.
— C’est fini, maman… Tu es libre.
— Mais toi ?
— Moi… je suis ton fils.
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