La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 20 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 17 - La dernière lettre

Chapitre 17

La dernière lettre

 

À peine débarqué à Oslo, Vadim chercha à me joindre et je trouvai sur

mon répondeur un message bref : « Bonjour Yann, ici Vadim. Je suis en

Norvège. J’ai besoin de te parler. Je connais le chemin de la Gabinière. Je

pense être là-bas d’ici deux jours. Ne t’oblige pas à m’attendre si tu as

besoin d’aller relever tes casiers. Je sais où sont les clés. »

Au ton de sa voix, calme et déterminée, je sus qu’il savait ce qu’il venait

chercher à Bréhat. Et je le savais également…

 

Vadim arriva sur l’île par un beau jour d’hiver où les lumières participent

de l’écriture de cette légende bretonne. Les mots, ici, furent d’abord des

rochers de granit posés en équilibre par des mains venues d’avant les temps

humains. Le pinceau du calligraphe est tenu si haut dans le ciel que c’est le

vent qui le plonge dans la mer et écrit à l’encre de l’écume sur les falaises et

les landes. On croit la Bretagne rugueuse et virile comme la barbe des

marins qui reviennent du large, mais il n’y a pas plus tendre et blanche que

la peau de celui qui retrouve les caresses de celle qui l’attend sur la grève. Il

en est de même des rochers de granit rose dont pas un ne s’est pas arrondi

aux baisers parfois fiévreux des vagues. L’eau, cette eau qui glisse entre les

doigts comme le temps, à la seule force de l’eau, polit la pierre la plus

ancienne.

Il en était ainsi du cœur de Vadim, de ce cœur élevé avec le poing et qui,

après ce long voyage, revint ouvert comme la fleur d’un lotus au cœur de

l’été. Il avait aussi compris que c’est toujours à la même source que nous

buvons. Depuis la nuit des temps, l’eau bue par les dinosaures est identique

à celle qui arrose mes agapanthes. Cette eau qui devient glace dans les Himalayas de Kam ou tempête sur nos îles bretonnes est et sera toujours en

partage entre les hommes. Un bien commun…

 

Avant de rejoindre la Gabinière, Vadim alla se baigner à Guerzido. Il

nagea dans l’eau froide. Comme pour éprouver ce corps usé d’avoir tant

marché. Du sel transporté sur le dos des yacks des nomades au sel de la mer

de Bréhat ou de celui des larmes de Kam contre sa joue, là aussi, il n’y a

qu’un sel. Dans cette mer agitée, Vadim mêla celui de ses yeux à celui de la

mer. Et si le cristal des larmes de la déesse Tara n’était composé que du sel

des larmes d’amour des hommes et des femmes…

Puis Vadim se rendit au petit cimetière où une autre Camille était

enterrée. Là, il accrocha à la croix de pierre cinq drapeaux de prière

tibétains, un rouge feu, un jaune terre, un vert air, un blanc espace et un bleu

eau, symboles des cinq éléments. Que se réconcilient ainsi les histoires, par-

delà le temps. Que pardonnent ceux qui se blessèrent pour que ceux qui

viendront demain, habitant la terre en oiseau, en humain ou en cheval

puissent vivre sans entrave.

Enfin, il frappa à la porte et, comme elle était close, alla trouver la clé

dans le vieux nichoir en bois inoccupé. Dans le feu qui couvait, il ajouta

trois bûches.

Lorsque je rentrai, il était endormi devant la cheminée, à même le tapis,

dans cette position que je lui connaissais. Je fus heureux de le trouver là.

Encore ouvert contre lui, Le Rivage des Syrtes. De là où il revenait, Vadim

avait pu éprouver la puissance des mots de Gracq. Il avait certainement

vécu au plus près la vacuité des affrontements humains où la seule

domination idéologique justifie le pire. Où les frontières tracées sur des

cartes séparent les frères d’une même famille. Mais il savait aussi que, dans

les prisons ou les monastères, à tout moment, l’esprit est une arme plus

puissante que les canons.

Je fis bouillir l’eau et infuser la verveine du jardin en attendant qu’il se

réveille. Ses traits étaient doux. Il dormait tranquillement et il se dégageait

de lui quelque chose de profondément calme. Il ouvrit les yeux en me

souriant, s’assit en tailleur et prit la tasse que je lui tendais.

— Bonjour, Yann.

— Bonjour, Vadim. Comment vas-tu ?

— Je reviens de loin. J’ai cru mille fois me perdre mais en réalité c’est le

contraire qui s’est passé. Mais je vais te raconter.

La voix de Vadim avait changé. Non pas son timbre mais son rythme. Ses

mots étaient plus lents, comme posés.

— Comment va le jardin ? As-tu trouvé l’agapanthe rouge ?

— Le jardin va bien. Parfois les fleurs les plus jeunes sont ébouriffées

par le vent mais ça leur donne un petit côté breton qui leur va bien. J’ai

découvert aussi une chose. Ce n’est pas parce qu’on ne les voit pas la nuit

que les fleurs sont moins belles que le jour. L’agapanthe rouge, elle, n’est

toujours pas née…

— À moi elle est apparue en songe. Je crois qu’elle s’incarnera un jour.

Il faut du temps pour éclore, aux fleurs comme aux hommes.

 

Et Vadim me raconta.

Parfois je l’interrompais, ne pouvant m’empêcher de marquer mon

étonnement, ou mon effroi. Nous étions si loin, à Bréhat comme en France,

de ce Tibet oublié qui pourtant, à l’évidence, contient l’une des pistes pour

une autre manière d’habiter la Terre.

Il me transporta à Lhassa, dans l’odeur du maïs grillé, pour suivre les

circumambulations des pèlerins autour du palais du Potala. Je sentis le froid

himalayen au rythme des yacks chargés de sel et j’entendis l’écho dans les

montagnes des cors tibétains. Sur le dos de Sikâri, je pus rire comme

d’autres rirent à la chute du cavalier. Il avait à cœur de tenter de mettre des

mots justes sur ce qu’il avait éprouvé et découvert. Notamment cette

rencontre avec une dimension spirituelle d’une douceur qui contrastait avec

tout ce qu’il avait vécu. Parfois il ponctuait son récit d’un « Tu comprends

ce que je veux dire ? » et je lui répondais que je l’écoutais de tout mon

cœur. Que je ne pouvais accompagner en quelques heures son pas sur le

chemin qui était le sien mais que je connaissais la puissance du lien, quand

on le nourrit, qui se propose à qui découvre son appartenance à l’âme du

monde.

Il tenta de me dire qu’il avait appris à aimer, sans crainte. Qu’il y avait

bien deux chemins de vie possibles, celui de l’amour et celui de la peur. À

la seule lueur du feu où je remettais parfois du bois, il me raconta…

Et, quand il vit mes larmes couler à l’évocation de la rencontre avec

Kam, dans cette île de montagne du monastère de Tsarang, il eut la

confirmation qu’il avait bien fait d’écouter le songe de sa nuit tibétaine. Et

moi je sus qu’il était temps que je donne à Vadim la vingt et unième lettre

de sa mère, celle qui aurait dû être brûlée si j’avais obéi à ma sœur.

Je tendis l’enveloppe jaunie à Vadim et le laissai là, éclaboussé par la

lueur des flammes, découvrir les mots manquants à l’histoire pour rapiécer

l’étoffe de la mémoire d’une mère et de ses enfants.

Yann, mon frère,

Promets-moi de brûler cette lettre après sa lecture et que jamais personne ne saura rien de cette

histoire.

Ces mots ne peuvent être gardés. Ils sont ma confession. À toi seul je pouvais la livrer. Je dois

te la confier en mémoire d’une enfant qui est la mienne et que j’ai abandonnée.

Comme tu as pu le comprendre, la brutalité du général, celui que j’ai épousé pour le pire plus

que pour le meilleur, n’a cessé d’abîmer celle que tu as connue. Je t’ai souvent parlé de Vadim,

mon fils, mais il en est un autre avec qui j’ai partagé toutes ces années et que j’ai évoqué parfois :

Paul d’Ingrincourt, le messager qui m’assurait que les lettres ne seraient pas ouvertes et te

parviendraient. Vadim lui doit beaucoup. J’admirais son éducation, sa culture, son aisance et sa

subtilité. Nos échanges ont été indispensables afin de rompre ma solitude et réduire un peu mon

éloignement de la France. Notre complicité a été telle qu’un soir, un seul soir, mais il n’en fallait

pas plus, nous nous sommes aimés, peau à peau.

De cette nuit naquit un enfant. Durant de longs mois je fis ce que l’on nomme un déni de

grossesse, c’est-à‐dire que je ne voulus pas admettre que je portais un bébé. Même mon corps

n’en traduisait rien. Si je ne voulais me l’avouer, c’est que je savais qu’il ne pouvait être que d’un

seul père, Paul. Et que je ne pouvais encore moins accepter les conséquences de notre acte :

jamais je ne pourrais garder celui qui naîtrait auprès de moi sans mettre en danger trois vies : celle

de Paul, la mienne et celle de l’enfant.

De cette nuit où nous nous sommes embrasés, où j’ai reçu une tendresse que jamais je n’avais

connue, nous sommes convenus dès le lendemain qu’elle devait rester unique et qu’il nous fallait

désormais habiter nos sentiments sans les dire ni en gestes ni en mots.

Le jour où je dus me rendre à l’évidence de ma situation, je prétextai une cure thermale de

plusieurs semaines pour rejoindre un monastère de religieuses à la frontière chinoise où je donnai

naissance clandestinement à une fille. Je n’ai jamais croisé le regard de cette enfant. Dans les

heures qui suivirent sa naissance, alors qu’elle était dans la salle réservée aux nouveau-nés, j’ai

quitté ma chambre en laissant un mot sur mon lit : « Que jamais on ne puisse la retrouver ni

connaître son origine, elle en mourrait. Elle s’appelle Camille. »

Je rejoignis Moscou, dévastée, et porte depuis un poids avec lequel je vis chaque heure. Paul ne

sut jamais qu’il avait une fille. Je voulais qu’il reste un homme libre et ne pas alourdir le pas d’un

garçon qui avait tant à vivre.

Je t’envoie cette lettre, la dernière sans doute, car je sens mes forces disparaître. J’ai trouvé une

personne de confiance pour la poster, l’ambassadeur de France que m’avait un jour présenté Paul

à un concours équestre, et qui va bientôt rejoindre Paris.

Ne me juge pas, Yann. Avais-je d’autre choix ?

Ta sœur qui t’aime en silence,

Morgane

 

Ainsi Vadim sut.

J’avais retenu cette lettre autant qu’il était possible. Lors de sa première

venue à Bréhat je pensai inutile de lui dévoiler son contenu et je pus ainsi

garder secret l’aveu de Morgane. Mais je ne pouvais alors imaginer que

celle qu’il allait chercher serait la même que celle dont me parlait sa propre mère. Se peut‐il qu’il fût aussi écrit par une main invisible que, quoi qu’il

advienne, le frère et la sœur seraient rassemblés ?

Jamais je n’ai regretté de ne pas avoir brûlé cette lettre.

 

À mon réveil, je vis que, pour la première fois, Vadim était allé se

coucher dans la chambre qui fut celle de sa mère. Lorsqu’il me retrouva

après son réveil, il me dit très simplement :

— Merci, Yann. Tu as fait ce qu’il fallait. C’est à moi maintenant de

prendre le relais de la mémoire de ceux qui ne sont plus, ou sont encore.

Et il se mit à écrire, à écrire, à écrire.

Parfois, nous partions en mer. Je n’avais plus la force de manier seul

L’Aorora et Vadim devint le capitaine du bateau. Il aimait les cartes

marines.

— Elles ressemblent à l’âme humaine, le plus important est sous-marin,

silencieux, et caché à celui qui ne veut pas voir.

Vadim s’interrogeait souvent sur ce qu’il devait faire de ce qu’il savait

désormais. Les secrets sont‐ils comme les rhizomes du lotus dans la vase,

appelés un jour à éclore à la lumière. Devait‐il dire à la fille qu’il

connaissait son père ? Devait‐il apprendre au père qu’il avait une fille ?

 

Le soir, devant la cheminée, il égrenait le mâlâ tibétain et ses cent huit

perles et je l’entendais parfois murmurer Om mani padmé hum. Il évoquait

souvent les enseignements reçus, et les questions qui s’ouvraient à l’infini à

qui cherche sa voie. Il me dit aussi que chaque nuage blanc que je voyais

dans le ciel était un morceau du Tibet libre. Il me parla enfin beaucoup de

tous ceux des montagnes himalayennes : Sojyal, Lapkha, maître Shuan et

d’elle, bien entendu.

 

Un matin un homme de type asiatique vint frapper à ma porte. Il voulait

voir Vadim. Comme il était absent, il me remit une lettre provenant de

l’ambassade de Chine à Paris.

À son retour, Vadim lut l’invitation qui lui était faite. Une convocation en

réalité ; fermement rédigée et stipulant qu’il pouvait s’y rendre accompagné

d’un avocat. Il avait dix jours devant lui mais il ne lui fallut qu’une nuit

pour prendre sa décision.

Le lendemain matin je trouvai toutes les pages de son récit posées sur la

table et accompagnées d’un simple mot :

Tu crois qu’on peut rejoindre le Tibet par la mer ?

Je t’embrasse,

Vadim

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