La traversée des lumières
Chapitre 17 - La dernière lettre
Chapitre 17
La dernière lettre
À peine débarqué à Oslo, Vadim chercha à me joindre et je trouvai sur
mon répondeur un message bref : « Bonjour Yann, ici Vadim. Je suis en
Norvège. J’ai besoin de te parler. Je connais le chemin de la Gabinière. Je
pense être là-bas d’ici deux jours. Ne t’oblige pas à m’attendre si tu as
besoin d’aller relever tes casiers. Je sais où sont les clés. »
Au ton de sa voix, calme et déterminée, je sus qu’il savait ce qu’il venait
chercher à Bréhat. Et je le savais également…
Vadim arriva sur l’île par un beau jour d’hiver où les lumières participent
de l’écriture de cette légende bretonne. Les mots, ici, furent d’abord des
rochers de granit posés en équilibre par des mains venues d’avant les temps
humains. Le pinceau du calligraphe est tenu si haut dans le ciel que c’est le
vent qui le plonge dans la mer et écrit à l’encre de l’écume sur les falaises et
les landes. On croit la Bretagne rugueuse et virile comme la barbe des
marins qui reviennent du large, mais il n’y a pas plus tendre et blanche que
la peau de celui qui retrouve les caresses de celle qui l’attend sur la grève. Il
en est de même des rochers de granit rose dont pas un ne s’est pas arrondi
aux baisers parfois fiévreux des vagues. L’eau, cette eau qui glisse entre les
doigts comme le temps, à la seule force de l’eau, polit la pierre la plus
ancienne.
Il en était ainsi du cœur de Vadim, de ce cœur élevé avec le poing et qui,
après ce long voyage, revint ouvert comme la fleur d’un lotus au cœur de
l’été. Il avait aussi compris que c’est toujours à la même source que nous
buvons. Depuis la nuit des temps, l’eau bue par les dinosaures est identique
à celle qui arrose mes agapanthes. Cette eau qui devient glace dans les Himalayas de Kam ou tempête sur nos îles bretonnes est et sera toujours en
partage entre les hommes. Un bien commun…
Avant de rejoindre la Gabinière, Vadim alla se baigner à Guerzido. Il
nagea dans l’eau froide. Comme pour éprouver ce corps usé d’avoir tant
marché. Du sel transporté sur le dos des yacks des nomades au sel de la mer
de Bréhat ou de celui des larmes de Kam contre sa joue, là aussi, il n’y a
qu’un sel. Dans cette mer agitée, Vadim mêla celui de ses yeux à celui de la
mer. Et si le cristal des larmes de la déesse Tara n’était composé que du sel
des larmes d’amour des hommes et des femmes…
Puis Vadim se rendit au petit cimetière où une autre Camille était
enterrée. Là, il accrocha à la croix de pierre cinq drapeaux de prière
tibétains, un rouge feu, un jaune terre, un vert air, un blanc espace et un bleu
eau, symboles des cinq éléments. Que se réconcilient ainsi les histoires, par-
delà le temps. Que pardonnent ceux qui se blessèrent pour que ceux qui
viendront demain, habitant la terre en oiseau, en humain ou en cheval
puissent vivre sans entrave.
Enfin, il frappa à la porte et, comme elle était close, alla trouver la clé
dans le vieux nichoir en bois inoccupé. Dans le feu qui couvait, il ajouta
trois bûches.
Lorsque je rentrai, il était endormi devant la cheminée, à même le tapis,
dans cette position que je lui connaissais. Je fus heureux de le trouver là.
Encore ouvert contre lui, Le Rivage des Syrtes. De là où il revenait, Vadim
avait pu éprouver la puissance des mots de Gracq. Il avait certainement
vécu au plus près la vacuité des affrontements humains où la seule
domination idéologique justifie le pire. Où les frontières tracées sur des
cartes séparent les frères d’une même famille. Mais il savait aussi que, dans
les prisons ou les monastères, à tout moment, l’esprit est une arme plus
puissante que les canons.
Je fis bouillir l’eau et infuser la verveine du jardin en attendant qu’il se
réveille. Ses traits étaient doux. Il dormait tranquillement et il se dégageait
de lui quelque chose de profondément calme. Il ouvrit les yeux en me
souriant, s’assit en tailleur et prit la tasse que je lui tendais.
— Bonjour, Yann.
— Bonjour, Vadim. Comment vas-tu ?
— Je reviens de loin. J’ai cru mille fois me perdre mais en réalité c’est le
contraire qui s’est passé. Mais je vais te raconter.
La voix de Vadim avait changé. Non pas son timbre mais son rythme. Ses
mots étaient plus lents, comme posés.
— Comment va le jardin ? As-tu trouvé l’agapanthe rouge ?
— Le jardin va bien. Parfois les fleurs les plus jeunes sont ébouriffées
par le vent mais ça leur donne un petit côté breton qui leur va bien. J’ai
découvert aussi une chose. Ce n’est pas parce qu’on ne les voit pas la nuit
que les fleurs sont moins belles que le jour. L’agapanthe rouge, elle, n’est
toujours pas née…
— À moi elle est apparue en songe. Je crois qu’elle s’incarnera un jour.
Il faut du temps pour éclore, aux fleurs comme aux hommes.
Et Vadim me raconta.
Parfois je l’interrompais, ne pouvant m’empêcher de marquer mon
étonnement, ou mon effroi. Nous étions si loin, à Bréhat comme en France,
de ce Tibet oublié qui pourtant, à l’évidence, contient l’une des pistes pour
une autre manière d’habiter la Terre.
Il me transporta à Lhassa, dans l’odeur du maïs grillé, pour suivre les
circumambulations des pèlerins autour du palais du Potala. Je sentis le froid
himalayen au rythme des yacks chargés de sel et j’entendis l’écho dans les
montagnes des cors tibétains. Sur le dos de Sikâri, je pus rire comme
d’autres rirent à la chute du cavalier. Il avait à cœur de tenter de mettre des
mots justes sur ce qu’il avait éprouvé et découvert. Notamment cette
rencontre avec une dimension spirituelle d’une douceur qui contrastait avec
tout ce qu’il avait vécu. Parfois il ponctuait son récit d’un « Tu comprends
ce que je veux dire ? » et je lui répondais que je l’écoutais de tout mon
cœur. Que je ne pouvais accompagner en quelques heures son pas sur le
chemin qui était le sien mais que je connaissais la puissance du lien, quand
on le nourrit, qui se propose à qui découvre son appartenance à l’âme du
monde.
Il tenta de me dire qu’il avait appris à aimer, sans crainte. Qu’il y avait
bien deux chemins de vie possibles, celui de l’amour et celui de la peur. À
la seule lueur du feu où je remettais parfois du bois, il me raconta…
Et, quand il vit mes larmes couler à l’évocation de la rencontre avec
Kam, dans cette île de montagne du monastère de Tsarang, il eut la
confirmation qu’il avait bien fait d’écouter le songe de sa nuit tibétaine. Et
moi je sus qu’il était temps que je donne à Vadim la vingt et unième lettre
de sa mère, celle qui aurait dû être brûlée si j’avais obéi à ma sœur.
Je tendis l’enveloppe jaunie à Vadim et le laissai là, éclaboussé par la
lueur des flammes, découvrir les mots manquants à l’histoire pour rapiécer
l’étoffe de la mémoire d’une mère et de ses enfants.
Yann, mon frère,
Promets-moi de brûler cette lettre après sa lecture et que jamais personne ne saura rien de cette
histoire.
Ces mots ne peuvent être gardés. Ils sont ma confession. À toi seul je pouvais la livrer. Je dois
te la confier en mémoire d’une enfant qui est la mienne et que j’ai abandonnée.
Comme tu as pu le comprendre, la brutalité du général, celui que j’ai épousé pour le pire plus
que pour le meilleur, n’a cessé d’abîmer celle que tu as connue. Je t’ai souvent parlé de Vadim,
mon fils, mais il en est un autre avec qui j’ai partagé toutes ces années et que j’ai évoqué parfois :
Paul d’Ingrincourt, le messager qui m’assurait que les lettres ne seraient pas ouvertes et te
parviendraient. Vadim lui doit beaucoup. J’admirais son éducation, sa culture, son aisance et sa
subtilité. Nos échanges ont été indispensables afin de rompre ma solitude et réduire un peu mon
éloignement de la France. Notre complicité a été telle qu’un soir, un seul soir, mais il n’en fallait
pas plus, nous nous sommes aimés, peau à peau.
De cette nuit naquit un enfant. Durant de longs mois je fis ce que l’on nomme un déni de
grossesse, c’est-à‐dire que je ne voulus pas admettre que je portais un bébé. Même mon corps
n’en traduisait rien. Si je ne voulais me l’avouer, c’est que je savais qu’il ne pouvait être que d’un
seul père, Paul. Et que je ne pouvais encore moins accepter les conséquences de notre acte :
jamais je ne pourrais garder celui qui naîtrait auprès de moi sans mettre en danger trois vies : celle
de Paul, la mienne et celle de l’enfant.
De cette nuit où nous nous sommes embrasés, où j’ai reçu une tendresse que jamais je n’avais
connue, nous sommes convenus dès le lendemain qu’elle devait rester unique et qu’il nous fallait
désormais habiter nos sentiments sans les dire ni en gestes ni en mots.
Le jour où je dus me rendre à l’évidence de ma situation, je prétextai une cure thermale de
plusieurs semaines pour rejoindre un monastère de religieuses à la frontière chinoise où je donnai
naissance clandestinement à une fille. Je n’ai jamais croisé le regard de cette enfant. Dans les
heures qui suivirent sa naissance, alors qu’elle était dans la salle réservée aux nouveau-nés, j’ai
quitté ma chambre en laissant un mot sur mon lit : « Que jamais on ne puisse la retrouver ni
connaître son origine, elle en mourrait. Elle s’appelle Camille. »
Je rejoignis Moscou, dévastée, et porte depuis un poids avec lequel je vis chaque heure. Paul ne
sut jamais qu’il avait une fille. Je voulais qu’il reste un homme libre et ne pas alourdir le pas d’un
garçon qui avait tant à vivre.
Je t’envoie cette lettre, la dernière sans doute, car je sens mes forces disparaître. J’ai trouvé une
personne de confiance pour la poster, l’ambassadeur de France que m’avait un jour présenté Paul
à un concours équestre, et qui va bientôt rejoindre Paris.
Ne me juge pas, Yann. Avais-je d’autre choix ?
Ta sœur qui t’aime en silence,
Morgane
Ainsi Vadim sut.
J’avais retenu cette lettre autant qu’il était possible. Lors de sa première
venue à Bréhat je pensai inutile de lui dévoiler son contenu et je pus ainsi
garder secret l’aveu de Morgane. Mais je ne pouvais alors imaginer que
celle qu’il allait chercher serait la même que celle dont me parlait sa propre mère. Se peut‐il qu’il fût aussi écrit par une main invisible que, quoi qu’il
advienne, le frère et la sœur seraient rassemblés ?
Jamais je n’ai regretté de ne pas avoir brûlé cette lettre.
À mon réveil, je vis que, pour la première fois, Vadim était allé se
coucher dans la chambre qui fut celle de sa mère. Lorsqu’il me retrouva
après son réveil, il me dit très simplement :
— Merci, Yann. Tu as fait ce qu’il fallait. C’est à moi maintenant de
prendre le relais de la mémoire de ceux qui ne sont plus, ou sont encore.
Et il se mit à écrire, à écrire, à écrire.
Parfois, nous partions en mer. Je n’avais plus la force de manier seul
L’Aorora et Vadim devint le capitaine du bateau. Il aimait les cartes
marines.
— Elles ressemblent à l’âme humaine, le plus important est sous-marin,
silencieux, et caché à celui qui ne veut pas voir.
Vadim s’interrogeait souvent sur ce qu’il devait faire de ce qu’il savait
désormais. Les secrets sont‐ils comme les rhizomes du lotus dans la vase,
appelés un jour à éclore à la lumière. Devait‐il dire à la fille qu’il
connaissait son père ? Devait‐il apprendre au père qu’il avait une fille ?
Le soir, devant la cheminée, il égrenait le mâlâ tibétain et ses cent huit
perles et je l’entendais parfois murmurer Om mani padmé hum. Il évoquait
souvent les enseignements reçus, et les questions qui s’ouvraient à l’infini à
qui cherche sa voie. Il me dit aussi que chaque nuage blanc que je voyais
dans le ciel était un morceau du Tibet libre. Il me parla enfin beaucoup de
tous ceux des montagnes himalayennes : Sojyal, Lapkha, maître Shuan et
d’elle, bien entendu.
Un matin un homme de type asiatique vint frapper à ma porte. Il voulait
voir Vadim. Comme il était absent, il me remit une lettre provenant de
l’ambassade de Chine à Paris.
À son retour, Vadim lut l’invitation qui lui était faite. Une convocation en
réalité ; fermement rédigée et stipulant qu’il pouvait s’y rendre accompagné
d’un avocat. Il avait dix jours devant lui mais il ne lui fallut qu’une nuit
pour prendre sa décision.
Le lendemain matin je trouvai toutes les pages de son récit posées sur la
table et accompagnées d’un simple mot :
Tu crois qu’on peut rejoindre le Tibet par la mer ?
Je t’embrasse,
Vadim
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