La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 17 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 14 - Tsarang

Chapitre 14

Tsarang

 

Le lendemain matin, dès la première lueur, malgré une nuit sans

sommeil, tentant de trouver une position qui ne fasse pas mal à l’une de ses

côtes atteintes par sa chute, Vadim entreprit de rejoindre le monastère de

Tsarang où se trouvait Kam.

Le ciel himalayen avait la pureté des premiers âges de la Terre. La

rencontre de la nuit et du jour était telle un enfantement. Se peut‐il que la

petite prise qui ouvre un passage dans la verticale de la vie ne puisse se voir

qu’à ce moment unique où le premier rayon du soleil déclare son amour au

jour ?

Alors qu’il arrivait aux abords du monastère, un vieil homme courbé sur

une pierre à moudre la farine lui fit signe de s’arrêter. Il affichait un grand

sourire et lui mima une scène qui fit vite comprendre à Vadim qu’il était

parmi les spectateurs du tournoi de la veille. Il comprit que sa légende était

désormais installée et qu’elle nourrirait les petits théâtres de marionnettes

que l’on trouve dans les rues des villes népalaises.

Vadim voulut poursuivre son chemin, l’homme l’arrêta de nouveau de la

main.

— Je ne peux pas entrer ? lui demanda‐t‐il tout en indiquant d’un

mouvement de la main sa volonté d’avancer.

« Non », lui fit signe de la tête son interlocuteur tout en mettant un doigt

sur sa bouche pour lui imposer le silence.

Décontenancé, Vadim voyait le grand portique en bois, fraîchement peint

de jaune et de rouge, à quelques mètres de lui, et cette interdiction formulée

par le vieillard qui advenait si près du but tel un nouvel enseignement à

recevoir. Il est des situations où seule la résignation est la bonne décision. Qu’aurait signifié de forcer le passage en ce lieu, si près de celle dont il

savait qu’elle était le seul sens de sa quête ?

Vadim attendit.

Il regardait l’homme tourner le moulin de sa pierre et transformer les

grains de l’orge en farine. Il y avait là quelque chose de primitif, ou de

premier au sens où ce geste racontait toute l’histoire de ce moment où

l’humanité embrassait la terre pour s’en nourrir. Où les nomades devenaient

sédentaires, découvrant que le grain pouvait être semé, la plante cultivée,

puis récoltée afin de donner le grain à nouveau. Que de tous les grains, il

suffisait de n’en garder que quelques-uns pour pouvoir encore semer et

accompagner un cycle continu. Les autres grains pouvaient rejoindre les

greniers, être moulus et donner le pain des hommes, le pain que l’on partage

sur tous les continents, quelle qu’en soit la céréale d’où il provenait, sa

forme ou son odeur.

Vadim finit par s’approcher en faisant signe au vieil homme qu’il

souhaitait l’aider. Et il fit tourner cette roue de pierre comme on fait tourner

la roue du temps, du présent qui retourne au passé pour en revenir toujours.

L’homme versait l’orge et Vadim broyait les grains. L’un et l’autre se

souriaient. Et de ce moment, Vadim m’en parla comme d’une révélation.

Dans cette montagne, à deux pas de cette femme, il fut ramené à la plus

essentielle des tâches : contribuer à nourrir le monde… prenant conscience

de l’humilité de ce geste sans cesse recommencé du paysan comme du

meunier. De ceux qu’on ne regarde plus alors que ces mouvements ne

peuvent pourtant jamais s’interrompre car ils sont les plus essentiels à la vie

des hommes.

 

Un grand coup de gong retentit dans le petit monastère et l’homme fit

alors signe à Vadim qu’il pouvait avancer. Le jeune homme franchit le

grand porche orné entouré de deux sublimes chörtens blancs où deux

regards peints semblaient le fixer. Dans cette petite cour, une femme portant

l’habit traditionnel des moniales, le crâne rasé, vint vers lui et lui demanda

dans un anglais parfait :

— Je m’appelle Yahnaa. Que voulez-vous ?

— Je cherche Kam Yil. Elle est bien ici ?

— Oui, elle enseigne.

— Vous pouvez la prévenir de ma venue ?

— Oui. Mais qui êtes-vous ?

— Vadim. Un ami de Lhapka. C’est lui qui m’a indiqué où la trouver.

— Et d’où venez-vous ?

— De loin, de très loin. De Russie, de Chine, de France…

— Je vais voir. Restez ici.

— Merci, Yahnaa.

 

La jeune femme revint peu de temps après.

— Savez-vous où vous êtes ?

— Dans une école.

— Oui, une école un peu particulière. Ici ne sont formées que des

moniales. L’enseignement des femmes est un enjeu majeur au Népal

comme dans beaucoup de pays où, si elles ne sont pas instruites, elles sont

dévolues aux tâches domestiques ou agricoles. Tsarang a été créée pour

accompagner l’émancipation des jeunes filles, en particulier les plus

pauvres. Kam enseigne ici la médecine traditionnelle, la poésie et les

échecs.

— Quand pourrai-je la voir ?

— Quand vous voulez mais ces jours-ci les moniales sont en retraite de

silence, guidées par Kam Yil. Vous pouvez vous y joindre comme

spectateur silencieux mais ne pourrez échanger ni par écrit ni par oral.

Vadim n’en revenait pas de ce nouvel événement qui venait retarder un

moment tant attendu.

— Combien de temps dure cette retraite ?

— Cinq jours. Elle a commencé ce matin et s’achève par une journée de

marche vers le temple de Lo Manthang pour la fête du Tiji.

Cinq jours de retraite de silence. Vadim avait envie de rire tant la vie

vous joue parfois de drôles de tours.

 

Il entra dans une vaste salle aux murs ornés de mantras calligraphiés tels

des œuvres d’art. Le plafond en boiseries colorées faisait alterner des

poutres rouges et d’autres d’un jaune safran lumineux.

Là, assises le long des murs sur de petits bancs de bois, trente jeunes

femmes, le crâne presque rasé, enveloppées dans l’habit traditionnel

pourpre, étudiaient en silence des textes écrits sur de grands parchemins

sombres.

À l’arrivée de Vadim, certaines levèrent la tête puis rapidement

ramenèrent le regard à l’étude de leurs documents. Les autres semblaient n’avoir même pas perçu sa présence. Au bout de la salle, assise en tailleur,

une femme, les yeux clos, les bras reposant sur ses genoux, les pouces

rejoignant les majeurs, méditait. C’était elle…

Vêtue d’un assemblage de tissus allant du jaune au rouge, une grande

étole orange autour des épaules, elle était bien là. Le visage calme, les

cheveux blonds rassemblés en queue-de-cheval à l’arrière de la tête, les

traits fins, une bague noire avec un point blanc à l’annulaire de la main

gauche.

Kam… Élise… Venise… Paris…

Vadim s’assit à l’autre bout et attendit. Ainsi passa un long moment…

Une heure… deux ?

Quelles sont les mesures du temps en ces lieux ? Y a‐t‐il d’autres rythmes

que ceux de la nuit et du jour, de l’été et de l’hiver ?

Vadim regardait le visage de la jeune femme comme pour y décrypter des

mantras nouveaux.

Puis, d’un coup, tout en douceur, comme pour le prévenir, elle ouvrit les

yeux. Est‐il un bleu qui soit si pur, la pupille bordée d’or, le regard qui voit

au-delà du regard ?

Si Vadim avait été à cheval, assurément il en serait tombé de nouveau…

Elle lui sourit. Tendre sourire, calme sourire, bouleversant sourire. Et

Vadim tenta aussi de lui répondre mais ses yeux s’embuaient et les larmes

rejoignirent la commissure de ses lèvres.

Le sel de sa terre. Le sel transporté par des caravanes venues de si loin

dans son âme. Le sel provenant d’un lac glacé qui, enfin, au rayon de la

lumière de ce toit du monde où le soleil est au plus proche, dégelait. De ce

premier échange de regards, dans la tendresse de ce premier mouvement

entre deux âmes, naquit tout ce qui devint dès lors un lotus au cœur des

mains de Vadim.

 

Le gong retentit et chacune des moniales se leva. À son tour Kam leur

emboîta le pas faisant signe à Vadim de les suivre. Traversant une cour

fleurie de roses trémières et ceinte de grands rouleaux de prière cuivrés que

chacune tour à tour accompagna d’un mouvement de la main, les jeunes

femmes rejoignirent une salle où trente-deux bols attendaient.

Chaque moniale à sa place, Vadim s’assit à la gauche de celle qu’il ne

pouvait ainsi plus regarder mais dont il sentait l’aura. Dans tout son corps, il perçut une vibration provoquant des vagues de chaleur du bas de son dos à

la jointure de ses épaules.

Toutes mangeaient et Vadim, lui, restait immobile, incapable d’aucun

mouvement, assis en tailleur, la paume des mains tournée vers le ciel.

Jusqu’à ce qu’elle place une main dans la sienne…

Simplement, comme une plume du temps venue de si loin et qui se

poserait enfin sur le présent du jour.

De nouveau, il pleura. Il repensa aux mots de la vieille femme de la

chapelle de Lo Gekar : Saat Nam… Deux femmes qui, à une nuit

d’intervalle, prenaient sa main dans la leur. L’une aux confins de la carte de

la vie, l’autre qui fait vibrer la lumière et modifie les couleurs du temps.

 

Ainsi durant quatre jours, il accompagna la vie des moniales, de séances

d’étude en grandes méditations accompagnées de leurs mâlâs aux cent huit

perles. Le troisième soir, alors que la nuit était sombre et sans étoile, que les

vents enivrés du froid des sommets du Dhaulagiri soufflaient, Kam retrouva

Vadim dans la grande pièce de prière, défit le chapelet de perles à son

poignet pour le mettre à celui de Vadim.

Jour après jour, malgré le silence, l’un et l’autre se rencontraient

vraiment. Les regards étaient francs, profonds et directs, les corps se

parlaient sans se toucher jamais. Finalement, fallait‐il vraiment des mots

aux humains pour s’aimer ? se demandait Vadim, ou tout cela se passait‐il

ailleurs, dans un endroit, un espace, où sans rien y pouvoir, sans rien en

vouloir, les âmes se rencontrent et se reconnaissent ?

Quatre jours où Vadim ne cessa d’être emporté par la vague, montant au

sommet des marées, puis échouant sur le rivage, tel un coquillage trouvé

par les doigts d’un enfant. Il médita ces mots du maître zen japonais

Shunryu Suzuki accrochés sur un mur : « Au début les montagnes sont les

montagnes, les eaux sont les eaux. Puis après un premier aperçu de la

vérité, les montagnes ne sont plus les montagnes, les eaux ne sont plus les

eaux. Après l’éveil, les montagnes sont de nouveau des montagnes, les eaux

de nouveau des eaux. » Il alterna ce vide le plus vide et ce plein le plus

plein. S’échappant à lui-même, oubliant jusqu’au temps, jusqu’à la faim et

se retrouvant seul la nuit sous le regard semblant lui sourire d’un bouddha

qui avait épousé les traits de Kam.

À l’aube du cinquième jour, elle vint le trouver et lui signifia de

l’accompagner dans une petite pièce dont il comprit qu’elle était sa chambre et son bureau. Là, des livres occupaient tous les murs, rangés au sein de

bibliothèques anciennes cirées et lustrées. Une immense fenêtre embrassait

le paysage vers la vallée et les hautes montagnes. Sur une table en bois, du

papier, des pinceaux et de l’encre à calligraphier ainsi qu’une photo où

Vadim reconnut le dalaï-lama. Au sol, un tapis d’épaisse laine blanche et

deux coussins qui entouraient un échiquier…

Elle désigna à Vadim l’un des deux coussins et s’assit sur l’autre. À la

droite de l’échiquier, un tas de cartes, face retournée.

Kam prit deux pions, un noir et un blanc, et les mit dans son dos avant de

présenter ses mains, poings fermés, à Vadim pour lui faire choisir sa

couleur. Vadim tomba sur les blancs et entama la partie. C2-C4. À quoi elle

répondit par A2-A3. Vadim enchaînant par B2-B3. Qui fut suivi d’une

sortie du cheval noir de C1 en B3.

La jeune femme mélangea alors le paquet de cartes et le reposa à l’envers

en invitant Vadim à découvrir la première carte. Y était indiqué en anglais :

« Retirer les deux pions les plus à droite de chacun des joueurs. »

Vadim commença par regarder son adversaire avec un immense

étonnement, puis éclata de rire. Elle lui répondit par un grand sourire et

retira deux pions blancs et deux pions noirs qu’elle plaça au bord de

l’échiquier. C’est ainsi que, tous les quatre coups, une carte était tirée,

invitant les joueurs à modifier le jeu. Parfois des pièces devaient se

mouvoir, dans la mesure où l’endroit qui était désigné n’était pas occupé par

une autre pièce ; à d’autres moments certaines disparaissaient brutalement

comme ce fut le cas pour deux chevaux de l’échiquier qui n’avaient rien

demandé à personne. Ainsi, en permanence, les joueurs devaient s’adapter,

revoir une stratégie, en imaginer une dont ils savaient qu’elle pouvait être

bousculée tous les quatre coups. Vadim souriait en imaginant que c’était

ainsi que s’était préparée celle qui avait battu Deep Blue, l’ordinateur

d’IBM, à Venise. L’intuition, l’humour, le hasard rencontraient là le monde

si sérieux des échecs.

Vadim perdit la partie, coucha son roi et fit un grand sourire à Kam.

 

Ils rejoignirent les jeunes moniales devant l’école de Tsarang et se mirent

en marche vers Lo Manthang.

Marche silencieuse le long d’une rivière empierrée qu’il fallait suivre

jusqu’à sa source.

Capitale historique du royaume du Mustang, Lo Manthang est ceinte de

murs dans un territoire quasi désertique. Cent vingt maisons, trois

monastères et le palais royal composent la ville que les pèlerins de Tsarang

rejoignirent en milieu d’après-midi. Lo Manthang était en fête. Une fête

plus douce et spirituelle que le festival du Yartur des cavaliers. Tout n’était

que chant, processions, prières, musiques et danses.

Ils assistèrent à la dernière prière du grand monastère où Vadim comprit

plus tard qu’il avait été le lieu de la formation de Kam quand elle arriva de

Lhassa. C’est aussi dans le palais royal que le dalaï-lama vint passer les

premiers mois de son exil et où il lui arrivait de revenir encore

régulièrement. Ce lieu était considéré comme l’un des endroits où le

bouddhisme tibétain était enseigné sous sa forme la plus authentique.

Au dernier coup de gong de la prière, le silence des retraitantes fut

rompu. Les jeunes femmes se mirent alors à parler et à rire comme si se

déversaient des journées de mots retenus et qui coulaient en cascade.

 

Les derniers rayons du soleil réchauffaient encore les ombres sur le

parvis du monastère. lorsque Vadim prit la main de Kam et l’emmena à

l’écart, là où de nombreux drapeaux de prière flottaient accrochés à un

grand mat.

Lui aussi avait quelque chose à dire qui emplissait son cœur et son âme

tel le feu d’un brasier qui couvait et qui d’un coup s’oxygène au vent.

Il la regarda, accrocha ses yeux aux siens et, prenant sa respiration, lui

dit :

— Élise… Kam… peu importe. Je…

— Non, Vadim. Je suis ta sœur.

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