La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 11 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 8 - À la source

Chapitre 8

 

À la source

 

Un mois après son retour à Moscou, Vadim reçut un appel de Paul.

— Si tu es toujours intéressé par Venise, il faut que tu viennes.

— Tu m’envoies une invitation ?

— Oui.

Vadim ne pouvait sortir de Russie facilement et savait que, même sous le

nouveau régime, les services de renseignements surveillaient toutes les

personnalités. Il était assurément sur écoute. Les invitations de

l’ambassadeur de France en Suisse avaient valeur de laissez-passer.

 

— Elle s’appelle Kam Yil, elle a 25 ans. Elle a grandi en Chine, à

Shangli, au sein de l’école de Wiangsu dans la province du Sichuan. Je n’en

sais pas plus… Certains pensent qu’elle vit au Népal, d’autres en Chine,

d’autres enfin au Tibet. Tu imagines bien que je ne pouvais te dire cela par

téléphone.

— C’est quoi, l’école du Wiangsu ?

— Un établissement où sont formées les élites chinoises. Il en existe

dans chaque province. Ceux qui y sont envoyés sont des enfants de hauts

dignitaires du Parti communiste.

— Alors je pars pour Shangli. Compte tenu des relations entre la Russie

et la Chine, j’aurai un visa sans problème.

— Autre chose, Vadim. Son précédent déplacement international fut à

Paris, lors du tournoi que tu as gagné au Crillon.

— Que faisait‐elle en France ? Elle n’a pas participé à ce tournoi, si ?

— Je ne sais rien de plus…

Alors que Vadim s’installait dans l’avion qui allait le ramener à Moscou

et qu’il s’apprêtait à boucler sa ceinture, il se figea. Brutalement, la

mémoire lui revint.

Élise… La bague noire avec le point blanc. C’est celle que portait la

jeune femme qui lui avait déposé la pochette avec son carnet en moleskine

alors qu’il s’apprêtait à décoller de Paris.

Il commença par tenter de se raisonner. Il devait exister des centaines de

bagues identiques à celle-là. Une telle hypothèse était vertigineuse.

Et pourtant, durant tout le vol, il ne fit que renforcer sa conviction : Kam

Yil et Élise n’étaient qu’une seule et même personne. Les échecs étaient le

point pivot qui rendait le rapprochement indéniable. Cette évidence

n’élucidait pas la question cruciale qui se posait désormais : pourquoi cette

femme s’intéressait‐elle à lui, pourquoi celle qui venait de battre devant le

monde entier Deep Blue, tout en servant une cause éminemment

respectable, était‐elle venue à Paris pour lui rapporter l’échiquier de son

père et son carnet de notes ?

Les mots de Dostoïevski lui revinrent à nouveau : « L’homme est une

créature frivole, spécieuse, qui, à l’instar du joueur d’échecs, s’intéresse

plus à la réalisation d’un but qu’au but lui-même. »

Quel était le but de Kam Yil ?

Que se jouait‐il entre eux ?

 

Vadim fit le choix du Transsibérien pour rejoindre Pékin. Le champion

d’échecs savait que l’urgence n’était pas la meilleure des conditions pour

penser ni pour agir. Il avait face à lui la femme qui avait battu Deep Blue.

Cette femme le cherchait sans rien faire pour qu’il la trouve. Jusqu’à cet

instant, elle avait plusieurs coups d’avance. Ce voyage en train devait donc

lui permettre de rassembler ses esprits et de mieux comprendre Kam Yil.

Il avait dans sa besace quelques livres afin d’en apprendre davantage sur

la Chine et le Tibet. Durant ces heures de voyage, il découvrit notamment

les Quatre Nobles Vérités de la doctrine du Bouddha qui résonnèrent en lui

tel le gong qui avait retenti sur l’île vénitienne : la vérité de la douleur, la

vérité de l’origine de la douleur, la vérité de la cessation de la douleur et la

vérité de la voie qui mène à la cessation de la douleur.

À la façon des mots de Dostoïevski ou d’Aldo, le personnage de Gracq

dans Le Rivage des Syrtes qui veut transgresser les règles de la cité

d’Orsenna et franchir la frontière interdite, Vadim comprit que le chemin de vie sur lequel il se trouvait désormais était davantage parsemé de questions

que de certitudes. Que les certitudes étaient une forme de facilité moins

dérangeante que l’intranquillité dans laquelle il évoluait désormais. Mais

avait‐il le choix ? Pouvait‐il faire autrement que s’engager plus ? Oser le

pas vers l’inconnu, oser la question sans réponse, oser se libérer des

rassurantes amarres de son histoire et partir vers le large. Risquer de

vivre…

Il s’appliqua à reconnaître, derrière les cicatrices de son histoire, quelles

en étaient les blessures. En regardant les paysages steppiques défiler devant

ses yeux, il nomma ces douleurs. Y a‐t‐il une douleur universelle que

portent en eux tous ceux qui habitent le monde ? Dès la naissance, celui qui

vient au monde est‐il condamné à un incessant combat ?

De la vérité, Vadim perçut bien que sa vie était la résultante de bien des

maux tus, de secrets enfouis au creux le plus intime de celle qui l’enfanta.

La vérité est‐elle un état d’être, une ambition, une quête inaccessible ?

Il éprouva combien vivre était un art plus subtil que les innombrables

combinaisons d’une partie d’échecs. Et quelle était cette voie libératrice

évoquée par le Bouddha ? Comment s’y engager ? Où la trouver ?

Traversant les montagnes de Mongolie, il repensa aux mots du dalaï-lama

entendus à Venise. L’homme devient‐il un cavalier de l’esprit lorsqu’il

s’engage sur un chemin parsemé de questions ? L’esprit et la raison

peuvent‐ils cohabiter ou la raison n’est‐elle qu’une citadelle aux murs

infranchissables où l’esprit s’éteint à petit feu ? Pouvait‐il y avoir une

intelligence spirituelle ?

 

À Pékin, Vadim ne s’attarda pas. Il monta dans un train au confort

rudimentaire qui allait lui permettre d’atteindre Chengdu, capitale de la

province du Sichuan. Plus que les livres, l’observation des comportements

de ses compagnons de voyage lui en apprit beaucoup sur la société chinoise.

Malgré l’austérité, la simplicité des repas, la vétusté des trains, il fut surpris

par le respect qui présidait aux relations entre les uns et les autres. À tout

moment des marques d’attention lui étaient portées. Les familles

voyageaient avec leurs volailles et les enfants jouaient en veillant à ne pas

déranger leurs voisins.

Dans cet espace de grande promiscuité, ce voyage de deux jours qui

aurait pu être éprouvant offrit au contraire à Vadim une forme d’infusion

dans un mode de vie où le temps s’écoule bien différemment qu’ailleurs. Une absence de heurts apparents ou de voix qui s’élèvent illustrait une

équanimité reposante.

 

Enfin, après plusieurs heures de bus, Vadim atteignit Shangli, préfecture

tibétaine enclavée dans la province du Sichuan. Le village était entouré

d’une rivière que bordaient de vieilles maisons en bois parfaitement

entretenues. Un vieux pont en pierre reliait les deux rives de Shangli. Des

fleurs aux jardinières des balcons complétaient un tableau très soigné.

L’école de Wiangsu était à l’écart du village dans un grand parc arboré et

un homme en tenue traditionnelle en gardait l’accès. Vadim eut du mal à se

faire comprendre et finit par être conduit à un secrétariat où il s’exprima en

russe, en français, puis en anglais et pour finir par écrire sur une feuille de

papier : « Kam Yil ». Alors seulement son interlocutrice lui désigna un banc

et s’en alla avec le bout de papier.

Une heure, puis deux, puis trois passèrent sans que rien n’advienne.

Durant ce temps, Vadim vit des enfants passer devant lui, deux par deux,

tous habillés d’une même tenue bleue boutonnée jusqu’au cou. Un écusson

représentant un cygne sur un lac au pied d’une montagne était apposé sur

chaque chemise. Les enseignants aussi portaient cet uniforme. En passant à

sa hauteur, les enfants le regardaient, intrigués, puis riaient discrètement.

Depuis Chengdu, il n’avait pas croisé d’autre Occidental. Vadim comprit

qu’entre chaque classe les enfants se rendaient dans le parc en récréation. Il

était 18 heures quand, enfin, un homme vint à sa rencontre et, en

s’inclinant, entama la conversation dans un anglais très appliqué :

— Bonjour, monsieur Kam Yil.

— Bonjour monsieur, Je ne m’appelle pas Kam Yil mais Vadim. Je suis

ici car je cherche une ancienne étudiante du nom de Kam Yil.

Tendant la feuille où il avait écrit le nom de la jeune femme, l’homme dit

en souriant :

— Je ne crois pas que notre secrétaire ait bien compris vos mots. Elle a

seulement attendu que j’aie fini mes cours pour me demander de vous

rejoindre. J’enseigne ici l’anglais mais seulement depuis cinq ans. Je ne

connais aucune étudiante du nom de Kam Yil.

— Elle n’est plus étudiante ici. Elle a 25 ans. En réalité, j’aimerais

rencontrer la personne qui lui a enseigné les échecs.

— Je vais me renseigner mais nous n’avons pas d’enseignant dédié à

cela. Je m’appelle Li. Je reviens.

Une nouvelle heure passa avant de revoir le professeur d’anglais

accompagné d’une femme tout habillée de noir.

— Je vous présente Yihuan, professeure de mandarin.

La femme, de longs cheveux noirs, un visage doux et les yeux en amande

s’inclina. Vadim fit de même.

— Yihuan a enseigné à Kam Yil. Elle demande pourquoi vous la

recherchez ?

— C’est une longue histoire. Sachez que je ne lui veux aucun mal.

Li assurait la traduction de leur échange. Comme la nuit tombait, il

proposa de poursuivre la conversation dans un restaurant de Shangli. Vadim

sentait une extrême prudence chez la professeure de mandarin qui finit

pourtant par accepter l’invitation.

 

Durant le repas, Vadim raconta à grands traits son histoire mais, afin de

protéger celle qu’il cherchait, se garda de trop en dire sur la jeune femme et

se contenta d’expliquer qu’il avait entendu dire que Kam Yil était une

grande joueuse d’échecs, raison pour laquelle il la cherchait. Yihuan finit

par lui dire que la jeune fille était arrivée très jeune à Shangli, qu’elle était

orpheline, qu’elle n’était pas d’origine asiatique et avait les yeux bleus.

Qu’elle était la plus brillante de ses élèves. Mais qu’à 16 ans elle avait

disparu et que, depuis, elle ne l’avait jamais revue.

— Est-ce vous qui lui avez appris les échecs ?

— Non, c’est son professeur de calligraphie, maître Shuan, qui lui

enseigna le noble jeu. Mais il n’est plus professeur maintenant. Il est très

âgé.

— Savez-vous où il habite ?

— Revenez demain, à la fin des cours. Nous verrons.

— Nous verrons quoi ?

— Monsieur Sédov, acceptez que je sois un peu méfiante vous

concernant. Votre arrivée dans cette ville est un événement remarqué de

tous. Votre demande est également très singulière. Revoyons-nous demain

matin.

Vadim s’installa dans une pension modeste qui dominait la rivière et ne

parvint pas à s’endormir. En venant en Chine, il savait qu’il n’allait pas

tomber sur Kam Yil dès son arrivée, mais cette journée sur ses traces ne

faisait que renforcer le mystère qui l’entourait.

Comment une enfant occidentale aux yeux bleus s’était‐elle retrouvée à

vivre au fin fond de la Chine avant de quitter brutalement ceux qui l’avaient

accompagnée durant toute son enfance ?

 

Le lendemain matin Yihuan n’était pas avec Li, mais aux côtés d’un

homme tout habillé de noir avec le col Mao traditionnel. Cet homme, dans

un mauvais russe, se présenta comme le délégué du Parti communiste de

Shangli. Sans amabilité, et visiblement très informé, il entreprit brutalement

Vadim :

— Comment se fait‐il que vous ayez fait tout ce déplacement sans

prévenir votre ambassade, monsieur « le rouge masqué » ?

— Rien ne m’obligeait à cela. Les relations entre la Chine et la Russie

autorisent ma venue avec mon seul passeport, non ?

— Que voulez-vous à Kam Yil ?

— Une histoire de joueur d’échecs, simplement.

— Je ne suis pas un idiot, vous savez.

— Mais je ne dis pas cela. Ai-je fait quelque chose de mal ?

— Pourquoi voulez-vous voir maître Shuan ?

— Car c’est un grand maître d’échecs m’a-t‐on dit.

— Ne quittez pas Shangli sans passer nous voir au bureau. Nous avons

prévenu votre ambassade.

Après avoir échangé quelques mots en chinois avec le fonctionnaire,

Yihuan regarda Vadim, lui sourit et lui fit signe de la suivre. Ils se dirigèrent

vers la sortie du village puis s’engagèrent sur un sentier à flanc de

montagne. Yihuan montra à Vadim le sommet.

— Nous allons là-haut ? lui demanda‐t‐il.

La professeure inclina la tête.

Elle portait au bout de son bras un panier et sur son dos un sac de toile.

Vadim avait récupéré son sac de marin blanc. Après deux heures de marche,

elle lui tendit une gourde d’eau à laquelle elle ne but pas. Le chemin

montait en lacets réguliers. Yihuan marchait d’un bon pas que Vadim

suivait difficilement. Alors que le soleil était au zénith, elle se dirigea vers

un bosquet de cèdres, s’assit et ouvrit le panier. Elle lui tendit une galette et

un bol dans lequel se trouvait une purée.

— Et toi ? lui dit Vadim en fronçant les yeux.

Yihuan lui sourit et lui indiqua par un refus de la main que tout était pour

lui. Refusant de tout manger, Vadim laissa le fond du bol et un morceau de pain qu’il lui rendit. Mais elle rangea les restes dans le panier et se leva

pour reprendre le chemin.

Vadim avait chaud et Yihuan défit le foulard autour de son cou pour le

placer sur son front. Il était troublé par cette femme dont chaque geste était

accompagné d’un sourire et d’un regard mêlé de tendresse et d’inquiétude.

Enfin, il distingua quelques maisons. De l’une d’elles une fumée noire

s’échappait et l’on entendait le bruit lointain d’un marteau frappant une

enclume. Le soleil disparaissait derrière la montagne quand ils arrivèrent.

Yihuan n’avait ni bu ni mangé de la journée. Traversant le village, elle

accompagna Vadim jusqu’à une maison en pierre très sombre à quelques

pas de la forge. Dans une pièce dont il distingua mal les contours, à la seule

lumière de la porte entrouverte, elle lui indiqua une banquette. Alors, elle

retira de son poignet un bracelet en cuivre torsadé et le posa dans sa main. Il

la regarda, voulut mettre le bracelet à son bras mais elle lui fit signe que

non, tout en lui souriant. Puis elle s’inclina et partit. Il l’appela pour lui

rendre son foulard qu’elle refusa de reprendre. Vadim posa sa main sur son

cœur et il s’inclina à son tour.

Du seuil de la maison, il la vit s’engager sur le sentier du retour, son

panier à la main. Sans se retourner.

Vadim entra dans la maison et s’assit sur la banquette. Il entendait le

soufflet de la forge et les coups réguliers du forgeron. La fumée du bois se

consumant s’échappait de la cheminée et, suivant les bourrasques,

s’engouffrait dans la pièce où il se trouvait.

La nuit tomba. Il ne demeurait plus que les frappes du forgeron et le

rougeoiement des braises de la forge qui était désormais la seule lumière

dans la montagne. Et la fumée… Cette fumée qui lui rappela celle des jours

où le vent soufflait fort et faisait refluer la cheminée devant laquelle il jouait

avec son père. Il aimait l’odeur du bois brûlant.

 

Quand il se réveilla, la forge s’était tue et il faisait nuit.

Il sortit sur le pas de la porte et regarda le ciel d’une nuit sans lune où

chaque étoile semblait ne briller que pour lui. Il se souvint des cartes

célestes apprises avec Paul et les noms de Cassiopée, Orion, la Grande

Ourse, tout comme celui d’autres constellations, revinrent à sa mémoire.

Certains disent que les nuits sont faites pour perdre les hommes

orgueilleux. Durant ce moment, sur les contreforts d’un Himalaya si proche,

Vadim, peut-être pour la première fois de sa vie, se sentit un peu en paix. Est-ce parce qu’il avait froid, faim et soif, et qu’il n’était plus réduit qu’aux

seuls besoins essentiels que ce sentiment l’habita ? Est-ce parce que les

traditions chinoises et le comportement de Yihuan l’avaient à ce point

dépaysé que la seule attitude possible était de laisser filer son esprit, de se

détacher un peu du reste de sa vie ? Toujours est‐il que, dans cet outrenoir

chinois, ses pensées finirent par l’abandonner au sommeil de la nuit.

 

— Savez-vous que l’ennui d’un roi est à l’origine des échecs ?

C’est par ces mots que Vadim fut réveillé.

Devant la banquette où il se trouvait, un plateau avec une théière, un

verre, une bougie et des galettes de pain noir.

Tentant de retrouver ses esprits, Vadim s’assit. Son interlocuteur parlait

un français parfait. La voix semblait venir du fond de la pièce, mais Vadim

ne distinguait personne.

— Non… je ne le savais pas.

— Un roi indien s’ennuyait seul dans son immense palais et ses

magnifiques jardins. Il était craint, riche et puissant, mais son ennui était

profond. Faisant part à Sissa, le brahmane qui lui enseignait la parole

sacrée, de cette situation, ce dernier inventa pour lui un jeu composé de huit

fois huit cases, alternant les blanches et les noires sur lequel se déplaçaient

des pions. Il fallait être deux pour jouer. Ainsi le roi ne fut plus jamais seul

et découvrit ce jeu aux combinaisons aussi infinies que les étoiles que tu

observais cette nuit. Pour le remercier, le roi souhaita exaucer le vœu le plus

cher de Sissa. Ce dernier lui proposa de lui donner tous les grains de blé qui

seraient sur l’échiquier en suivant la règle suivante : poser un grain sur la

première case, puis le double sur la suivante et ainsi de suite jusqu’à la

dernière. Acquiesçant à la proposition de Sissa, et imaginant offrir à son

sujet un sac de blé, le roi commença à disposer les grains de blé, mais

constata rapidement leur croissance exponentielle et l’impossibilité de

répondre à cette demande. En effet, il lui aurait fallu

18 446 744 073 709 551 615 grains, soit l’équivalent de plusieurs milliers

d’années des moissons de toute la Terre. Le brahmane sourit au roi et celui-

ci découvrit la sagesse de son conseiller qui ne lui demanda pas même un

sac de céréales. Cependant, conquis par ce jeu, le monarque s’appliqua à

diffuser les échecs jusqu’aux provinces les plus reculées de son royaume.

— C’est une belle histoire.

— Alors te voilà enfin…

— Enfin ?

— Je te connais depuis longtemps. Et je savais qu’il y avait une énergie

qui habitait le sillage de Kam.

— Une énergie ?

— Oui, je ne savais pas de quoi il s’agissait, mais je savais que dans son

corps céleste il existait la trace d’un autre. Cela aurait pu venir d’une vie

antérieure et je découvre qu’il s’agit de toi. Vous avez tous les deux la

même voûte céleste.

— Je ne comprends pas.

— Approche-toi avec ta bougie.

Vadim s’approcha de la voix et découvrit, assis sur une banquette

identique à la sienne, un homme très âgé, la barbe longue et grise, les yeux

blancs, aveugle.

Devant lui, un échiquier et un tabouret.

— Jouons…

— Comment ?

— Jouons, te dis-je.

Maître Shuan prit un pion blanc dans une main et un noir dans l’autre. Il

les cacha derrière son dos et les tendit, poings fermés, à Vadim pour qu’il

choisisse quelle serait sa couleur. Les blancs lui furent attribués par le sort.

Le vieillard fit alors pivoter l’échiquier car ils étaient de son côté.

— Mais…

— Commence donc.

Et Vadim joua. Alternant avec son partenaire les coups d’une partie la

plus improbable qui soit, sur les contreforts du plateau tibétain, contre un

vieillard aveugle.

Et Vadim perdit.

— Tu vois, mon garçon, l’énergie, c’est cela. Il y a tout ce que tu vois,

ce que tu sais, ce que tu crois voir, ce que tu crois savoir, et tout ce qui

dépasse ce que tu sais et vois. Chaque intention de ton esprit, chaque geste

de ta main, chaque pion déplacé crée une énergie qui lui est propre.

Vadim resta interdit, recevant la leçon en silence, conscient de découvrir

une réalité qui dépassait l’entendement. Puis il demanda au maître

d’échecs :

— Vous étiez là depuis longtemps ?

— Je n’ai pas bougé depuis que tu es arrivé hier.

— Vous voulez dire que cette nuit…

— Oui, j’ai senti ta nuit, ton froid, ta faim, mais ta joie aussi devant les

étoiles.

 

Alors Vadim raconta son histoire à maître Shuan. Sans réserve, sans

chercher à taire ce qu’il savait d’Élise, devenue Kam Yil. Il avait confiance.

Une confiance de la même nature que celle qu’il m’accorda à Bréhat, si ce

n’est que le Vadim de Bréhat n’était plus le même que celui du village de la

forge himalayenne. Être en quête est bien différent que d’être perdu.

Le jour était levé depuis longtemps quand le forgeron fit ronfler son

soufflet. Maître Shuan raconta à Vadim l’histoire qu’il était venu chercher :

— Alors qu’elle n’avait que 5 ans, j’ai découvert Kam. J’étais professeur

de calligraphie. Cette enfant n’était pas comme les autres. Ce n’était pas

une question de peau. Tu sais, calligraphier n’est pas écrire, calligraphier

n’est même pas « bien écrire », c’est plus que cela. Il y a un art du trait qui

dépasse toute dimension technique. Il ne s’agit plus ni d’encre ni de papier,

mais de l’esprit comme l’appellent les chrétiens, ou de la lumière comme la

nomment les bouddhistes. C’est ce souffle, cette énergie qui traverse celui

qui n’est plus lui-même et n’est qu’un canal. L’incarnation figurative d’une

pensée céleste. Vois-tu ce que je veux dire ?

— Je m’applique à vous écouter. Vous savez, tout cela est très neuf pour

moi.

— Alors profites-en, car cette nouveauté est une chance. Ne cherche

même pas à trop comprendre. Cela viendra avec la nuit prochaine… Kam

devint avec le temps une calligraphe exceptionnelle à laquelle rendaient

même visite des professeurs d’autres provinces. Elle ne jouait pas comme

les autres enfants, elle avait une soif d’apprendre insatiable. À l’issue de ses

cours, elle rejoignait souvent la vieille maison que j’avais au village pour

continuer à dessiner, libérée des caractères et des sinogrammes, travaillant

avec différentes encres, avec des pinceaux de plus en plus grands,

découvrant les pigments et transformant ma petite maison en atelier. C’est

ainsi qu’un soir, alors qu’elle devait avoir 8 ans, elle me vit jouer aux

échecs sur le pas de la porte avec mon voisin. Elle voulut apprendre et le fit

très vite. Même si je ne comprends rien à cette histoire d’ordinateur dont

vous me parliez, je ne suis pas surpris qu’elle puisse être une exceptionnelle

joueuse d’échecs. Vous voyez, Vadim, cette excellence que vous avez

découverte à Venise, elle ne vient pas d’une intelligence hors du commun

ou d’un QI qui dépasserait tous les autres, elle provient de sa manière d’habiter la Terre, d’une verticalité que seule la calligraphie lui a offert

d’atteindre.

— Et vous, où avez-vous appris le français ?

— À Paris, à la Sorbonne…

Le vieil homme sourit en disant cela.

— C’était il y a longtemps, si longtemps…

— Vous voulez dire avant la révolution ?

— Oui, je suis un enfant de la dynastie Qing qui laissa place à la

République de Chine en 1911. Je ne dois la vie qu’à ma connaissance du

français. Même devenue communiste, la Chine avait encore besoin de

traducteurs pour sa politique diplomatique. Mais j’ai aussi aimé l’idéal

communiste ; au début en tout cas…

— Comme ma mère. Mais aujourd’hui, où est Kam ?

— Ça, Vadim, je n’en sais rien du tout. Mais avant de te raconter la suite

de l’histoire, viens avec moi…

Le vieil homme se leva, s’appuya sur le bras de Vadim et ils sortirent.

— Toi, tu es ébloui, mais pas moi. Les aveugles ne sont éblouis que de

l’intérieur, dit‐il en éclatant de rire.

En effet, Vadim mit un moment à acclimater sa vue à la lumière

extérieure. Les montagnes à l’horizon étaient enneigées. Les deux hommes

se dirigèrent vers la forge.

— Voici mon fils.

L’homme ôta la protection qui lui cachait le visage, s’inclina et sourit à

Vadim.

— Tu vois, Vadim, la forge aussi est un art, l’art du feu, c’est presque de

l’alchimie. Comment le matériau le plus dur qui soit, le fer, peut devenir au

contact du feu, et sous l’intention d’un esprit humain, une arabesque, une

lame, un marteau, ou un simple clou. Il a fallu à l’homme dompter sa peur

la plus ancestrale, celle qui était associée à la colère de Dieu, ou aux enfers,

pour finalement faire alliance. Nous dînerons avec Chang ce soir. C’est lui

le dernier qui a vu Kam et l’a accompagnée jusqu’à Lhassa.

— Lhassa ?

— Oui, la capitale tibétaine. Quand Kam a eu 16 ans, j’ai perçu les

limites du système dans lequel elle évoluait. Kam pouvait aller bien plus

loin, bien plus haut surtout. Seul un monastère bouddhiste pouvait

l’accompagner sur son chemin. Il a fallu que je mente à l’école de Wiangsu.

Sous prétexte de lui apprendre l’astronomie, j’ai obtenu qu’elle vienne passer un mois d’été ici. Je savais que pendant tout ce mois personne ne se

soucierait d’elle. C’est le temps qu’il fallait pour qu’elle quitte la Chine et

rejoigne Lhassa. Je n’étais pas en capacité physique de l’accompagner mais

c’est Chang qui l’a guidée. Le jour de son retour prévu à l’école, j’ai dit

qu’elle avait disparu la veille. Seule Yihuan sait ce que j’ai fait. Yihuan est

ma fille. Elles ont beaucoup joué ensemble. Le bracelet qu’elle t’a remis,

elle aimerait que tu le donnes à Kam si un jour tu la revois. Elle le

reconnaîtra.

Des larmes coulaient des yeux de l’aveugle.

Vadim était bouleversé par cette histoire et prit le vieillard dans ses bras.

— Je la retrouverai, je vous le promets. Je ne sais pas pourquoi je la

cherche, et je ne sais quelle sera l’issue de cette quête, mais j’ai déjà tant

appris sur ce chemin que j’irai jusqu’au bout.

— Il n’existe pas de bout, Vadim… Heureusement il n’existe aucune fin

comme il n’existe aucun début. Tout n’est que cycle, mouvements et

recommencements et cela afin que nous ne soyons tous plus que des enfants

de la lumière.

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