La traversée des lumières
Chapitre 16 - Le bouddha aux agapanthes
Chapitre 16
Le bouddha aux agapanthes
Lhapka quitta Vadim dans le monastère où ils s’étaient rencontrés la
première fois.
Au moment de se dire adieu, Vadim lui offrit son cheval.
— Là où je vais, il sera malheureux. Avec toi il sera bien.
Le descendant de la dynastie de Lo le prit dans ses bras.
— Tu es sur ton chemin, Vadim. Les épreuves que nous envoie la vie ne
le sont que lorsque nous sommes en mesure de les affronter et d’en grandir.
Prends soin de toi. Je prendrai soin d’elle et de Sikâri. La voie sur laquelle
nous marchons est la même. Nous nous croiserons à nouveau dans cette vie
ou dans une autre.
— Merci pour tout. Ton royaume est tellement plus grand que le
Mustang, Lhapka !
Vadim continua seul le chemin vers Lhassa, au rythme des dungchen qui
signalaient d’un monastère à l’autre l’arrivée d’un hôte qu’il fallait
accueillir. La dernière nuit qu’il passa dans la plus modeste des lamaseries,
il fit un songe qu’il me raconta et dans lequel j’apparaissais : Kam cueillait
des agapanthes. Des brassées rouges et bleues qu’elle déposait devant le
bouddha de la falaise où Vadim était allé méditer. Je figurais juste derrière
elle, silencieux. J’étais enveloppé d’une lumière bleue de la couleur de mes
fleurs. Vadim, lui, dessinait sur un carnet. Il dessinait les îles de l’archipel
de Bréhat, chacune étant reliée aux autres par une multitude de drapeaux de
prière flottant au vent breton.
Vadim vécut ce songe comme l’expression d’une volonté. Une
intuition…
En arrivant à Lhassa, il retrouva les odeurs de la ville, les parfums âcres
des tanneries mélangés aux fumées de bois humide portées par les vents
dans les ruelles.
Il rendit visite à Sogyal qui commença par ne pas le reconnaître et finit
par s’exclamer :
— Vadim ! Mon frère, tu ressembles à un Népalais !
— Je prends cela comme un compliment.
— Que fais-tu ici ? Tu sais que l’on te cherche encore ?
— Je sais. On me cherche même de l’autre côté des montagnes, au
Népal. Je ne vais pas rester longtemps. Je voulais simplement te dire que
Kam est heureuse. Qu’elle est restée fidèle aux enseignements reçus ici.
Qu’elle a appris à aimer le monde. Et que, pour toujours, tu es de ce monde.
Elle porte l’anneau que tu lui as offert.
— Où est‐elle ?
— Ça, je crois qu’il vaut mieux pas que je te le dise… Mais elle
enseigne à nouveau à de jeunes filles, joue toujours aux échecs et gagne
souvent…
Puis Vadim frappa à la porte du consulat de France où il fut accueilli
froidement par le consul.
— Que faites-vous là ? Vous savez que…
— Je sais. On me cherche. Je ne vais pas rester longtemps mais rassurez-
moi, ici, dans ce consulat, je suis bien chez moi, en France ?
— Bien sûr. Mais rien que de vous voir je me dis que les problèmes
commencent.
— Aidez-moi juste à partir, je veux rejoindre l’Europe…
— Rien que ça… Et vous comptez y aller à cheval ?
— Ça dépend du cheval.
Le consul finit par sourire.
— Allez, commencez donc par vous laver. Chaque fois que vous arrivez
ici, vous ne sentez pas bon ! Vous dînerez avec moi ce soir. Il se trouve que
je reçois des gens qui pourront peut-être vous aider…
C’est ainsi que Vadim repartit deux jours plus tard, avec une équipe de
glaciologues franco-norvégiens qui venaient d’achever des prélèvements dans le sol gelé des glaciers himalayens pour étudier les impacts du
réchauffement climatique au plus haut du monde.
Vadim Favenec est mentionné dans la légende de la dernière photo des
membres de l’expédition prise sur le tarmac de Lhassa, au pied d’un transal
de l’armée norvégienne. Avec sa parka rouge et ses lunettes de glacier, il ne
ressemblait plus du tout à un cavalier népalais.
Autour de son cou, cachée sous sa veste, l’écharpe orange de Kam ne le
quittait jamais, non plus que le chapelet à son poignet dont régulièrement il
égrenait les cent huit perles.
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