La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 13 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 10 - Lhassa

Chapitre 10

Lhassa

 

L’arrivée des nomades du sel à Tolung fut l’objet d’une grande liesse.

Descendant le chemin des montagnes qui entourent la vallée de Lhassa,

la colonne de yacks avait été vue de loin. Des temples de la ville on entendit

tout d’abord frapper les plus graves des gongs. Puis les dungchen, les

grandes trompes en bronze, retentirent du haut des terrasses. Ces grands et

longs cors étaient maniés par des jeunes gens et saluaient l’arrivée ou le

départ d’hôtes éminents. Plus la caravane s’approchait de Tolung, plus

venaient à sa rencontre les enfants des alentours et ceux qui retrouvaient

leur père. Ils avaient le droit de grimper sur le dos des yacks.

Vadim, vêtu comme les nomades, une capuche en peau de yack sur la

tête, se confondait avec les arrivants si ce n’est l’absence d’enfants ou de

femme à venir le retrouver.

La caravane s’arrêta à Tolung dans un grand pâturage proche de la ville

où un camp de tentes en coton était dressé. C’est là que Vadim rencontra

Wangmo, l’épouse de Pemba, de longs cheveux noirs tressés, les yeux

marron en amande, et habillée d’une très belle tenue traditionnelle colorée.

— Viens chez nous, au moins pour une nuit. Après tu poursuivras ton

chemin.

 

Alors qu’ils partageaient le repas familial, un homme se glissa auprès de

Pemba et lui dit quelques mots à l’oreille.

Vadim comprit rapidement que cela le concernait et demanda à son hôte

ce qu’il en était.

— La police secrète te cherche.

— Qui est-ce ?

— Ce sont les héritiers des Gardes rouges qui imposèrent la Révolution

culturelle chinoise au Tibet. Souvent Tibétains eux-mêmes, ils ont étudié à

Pékin et ont ensuite servi le régime communiste chinois. C’est par eux que

le Tibet a été annexé à la Chine en 1949. Ils surveillent tout et emprisonnent

les opposants au régime. Pourquoi es-tu recherché ?

— Je voudrais te remercier, Pemba, pour tout ce que tu as fait. Mais

moins je t’en dirai me concernant, plus ta famille et toi-même serez en

sécurité. Sache que je ne suis qu’un joueur d’échecs. Que je n’ai rien fait

que réprouve aucune religion au monde, répondit Vadim en souriant.

— Je vais t’emmener dans un lieu sûr.

— Non. Je ne suis pas venu ici pour être à l’abri, mais pour retrouver

quelqu’un. Il faut simplement que je me rende au consulat français de

Lhassa pour commencer.

Au centre de la vallée de Lhassa, le palais du Potala, forteresse blanche

dressée vers le ciel, qui hébergea les dalaï-lamas jusqu’à ce que l’actuel soit

obligé de fuir en Inde en 1959, où il demeure toujours en exil. C’était lui, ce

quatorzième dalaï-lama, qui avait assisté au tournoi de Venise.

 

Vadim, guidé par un jeune bouddhiste, se retrouva à l’aube devant la

porte close de la représentation française au Tibet. Une lourde porte devant

laquelle trois marches lui permirent de s’asseoir, tel un mendiant en habits

de peau comme il en existait de nombreux à Lhassa. À l’ouverture, il se

leva, découvrit son visage et demanda en français à parler au consul.

Introduit dans une petite salle blanche d’une grande simplicité, il lui fut

demandé d’attendre.

Un jeune homme finit par l’y rejoindre.

— Bonjour, je suis le consul de France au Tibet. Que voulez-vous ? Qui

êtes-vous ?

— Bonjour. Je m’appelle Vadim. Je suis le fils du général russe Sédov et

de Morgane Favenec, sœur de Yann Favenec, Française née à Bréhat. Je

suis russe mais je voudrais obtenir la nationalité française comme me l’a

proposé Paul d’Ingrincourt, ambassadeur de France en Suisse.

— En voilà une histoire ! Et c’est ici, à Lhassa, que vous voulez

effectuer cette démarche ? Mais quelle est cette tenue dans laquelle vous

êtes ?

— Je suis arrivé hier du Ladakh avec la caravane de sel. J’ai besoin de

ce passeport pour être libre de mes mouvements.

— Alors vous allez commencer par vous laver. J’ai l’impression que

c’est tout un troupeau de yacks qui est entré chez moi ! Je vais vous prêter

des habits, puis nous parlerons.

Lorsque Vadim retrouva son hôte, il était méconnaissable, propre et rasé.

Il avait passé un pantalon beige et une chemise blanche légèrement ouverte

sur le médaillon de sa mère.

— J’ai demandé une communication par satellite avec Paul

d’Ingrincourt. Les grandes rencontres internationales au sujet du problème

tibétain se déroulant à Genève, nous nous connaissons bien. Le téléphone

de l’ambassade est certainement sur écoute et j’ai le sentiment que vous

n’avez pas envie de partager avec nos amis chinois ce que vous avez à dire.

 

C’est comme cela que j’eus des nouvelles de Vadim. Paul d’Ingrincourt

m’appela pour m’expliquer la situation en me demandant de lui fournir le

livret de famille des Favenec ainsi qu’en attestant sur l’honneur que je

reconnaissais la filiation avec Vadim. Un pont entre Bréhat et Lhassa était

créé même si, à l’époque, je ne sus rien de là où Vadim se trouvait, Paul

s’étant limité à m’indiquer qu’il instruisait la demande de nationalité

française de mon neveu.

— Je suis heureux de récupérer un champion d’échecs français, avait dit

avec ironie Paul à Vadim au téléphone.

— Tu recevras ton passeport d’ici dix jours. En attendant ne bouge pas

du consulat. Et ne crois pas que d’être français empêchera les Chinois de te

mettre à la porte.

— Je sais, mais au moins l’extradition ne pourra plus être demandée par

les Russes.

 

Vadim passa ces dix journées dans le bureau du jeune consul à poursuivre

sa découverte du Tibet en consultant les ouvrages de la bibliothèque.

— Voici votre passeport, Vadim. Vous êtes désormais français. Au nom

du président de la République, je vous souhaite d’être à la hauteur des droits

et devoirs qui sont désormais les vôtres en respect de nos lois et de notre

constitution.

Le diplomate avait mis beaucoup de solennité dans son geste. Et Vadim

en fut troublé.

— Merci. J’y veillerai.

— Vous êtes désormais chez vous dans ce consulat. Restez le temps que

vous voudrez.

En réalité, il ne resta pas. Il tondit ses cheveux et s’habilla tels les

alpinistes européens qui venaient à Lhassa pour préparer l’ascension de

sommets himalayens. Un pantalon noir en matériau technique, des

chaussures de montagne, une veste en duvet rouge et un bonnet blanc

pouvaient aisément faire croire qu’il en était et qu’il profitait de l’attente de

bonnes conditions météo pour se balader en touriste.

Vadim se mit alors à faire le tour des temples, échangeant quelques mots

avec les moines qui parlaient anglais et assistant à des cérémonies

religieuses auxquelles il ne comprenait rien. Malgré cela, il se retrouva

parfois emporté dans un demi-sommeil par une psalmodie accompagnée de

l’odeur de l’encens. Cela lui rappelait les cérémonies dominicales des

temples orthodoxes de son enfance. Mais ce qui le marqua le plus, ce furent

ces moments où les moines, debout, tapaient à l’unisson sur leurs tambours.

La vibration de la toile frappée l’atteignait au plus profond de lui-même et

semblait faire vibrer à son tour une membrane intérieure. Il avait alors le

sentiment qu’il s’échappait de son propre corps, qu’il devenait l’écho du

tambour, du battement d’un cœur universel.

Lors de chacun de ces échanges, il interrogeait sans insistance les

personnes qu’il croisait pour savoir s’ils connaissaient une jeune femme

bouddhiste d’origine occidentale du nom de Kam Yil. En vain…

Les jours passèrent ainsi à visiter des lieux sur lesquels il avait

auparavant largement lu. Il fut fasciné par le Potala, haut lieu du

bouddhisme, colline où furent bâtis le palais blanc avec ses murailles et ses

tourelles et le palais rouge dominé par un temple au toit doré dont la

lumière vibre aux différentes heures du jour. Il visita le palais de long en

large et c’est sur ses marches, un soir où les sommets enneigés

s’enflammaient de la lumière rose du couchant, qu’un moine bouddhiste

dans ses habits pourpres et safran vint le trouver.

— Bonsoir. Si vous recherchez Kam Yil, soyez au marché de Barkhor à

la tombée de la nuit.

— Où exactement ?

— Peu importe, je vous trouverai. Vous êtes assez reconnaissable, ajouta

son interlocuteur en souriant.

Le soir même, Vadim se rendit dans le quartier traditionnel tibétain au

milieu des pèlerins venus de tous les coins du Tibet et qui parcouraient un chemin de prière en suivant la circumambulation autour du monastère du

Jokhang. Chacun égrenant son mâlâ, sorte de rosaire composé de cent huit

perles autour du poignet gauche tout au long de la journée et passant à la

main droite pour la prière.

Il s’attabla à la terrasse d’une échoppe pour boire un po cha, thé au

beurre de yack, que seuls les Tibétains apprécient tant la boisson est

singulière.

Un homme lui apporta son thé en ajoutant discrètement :

— Prenez la deuxième ruelle à gauche. Allez manger un maïs grillé.

La place sentait bon un mélange d’odeurs épicées et de braises brûlantes.

Après avoir bu son thé, il se leva et suivit les consignes du commerçant. Il

n’y avait qu’un vendeur de maïs grillé et il ne pouvait donc se tromper.

L’homme le fit immédiatement entrer à l’arrière de la boutique où

l’attendait un autre moine, assis, éclairé à la lueur d’une lampe à pétrole. Il

se dégageait de cet homme au beau regard sombre une aura particulière.

— Bonjour, jeune homme.

— Bonjour…

— Je m’appelle Sogyal. Je suis enseignant à l’université de Lhassa. Il

paraît que tu cherches Kam Yil. Comment t’appelles-tu ?

— Vadim.

— Et d’où viens-tu ?

Vadim raconta une nouvelle fois son histoire.

— Ce que tu me dis des enseignements qu’elle reçut avant moi, je le

connaissais. Si maître Shuan t’a fait confiance, je peux le faire aussi. J’ai

également joué aux échecs avec Kam. Mais j’ai toujours perdu, ajouta‐t‐il

en riant.

Le lama fut très ému quand il apprit que Kam accompagnait le dalaï-lama

et qu’elle avait trouvé sa manière de servir leur cause commune.

— Tu excuseras ce jeu de piste pour me retrouver, mais tu mets en

danger chaque personne que tu rencontres. J’ai enseigné à Kam pour qu’elle

devienne lama. C’est au monastère de Kunsang ling qu’elle est restée en

retraite durant trois ans, trois mois et trois jours comme le veut la tradition.

— Kunsang ling est à Lhassa ?

— Non, Vadim. La religion, sa pratique et davantage encore son

enseignement sont interdits par la Chine. Kunsang ling était un monastère

secret, perdu au fond de gorges si étroites que seul un passage souterrain

obstrué par une lourde pierre permettait d’y accéder. Devenue moniale, Kam a décidé d’enseigner aux jeunes femmes des quartiers défavorisés de

Lhassa, voulant favoriser l’émancipation de celles-ci. De plus en plus

d’adolescentes venaient suivre ses cours. Elle était une excellente

pédagogue. Au début, elle enseigna la calligraphie et le bouddhisme. Puis

ce furent les mathématiques et l’anglais. Dans les rangs de ses élèves,

nombreuses furent celles qui devinrent des meneuses de manifestations en

faveur du Tibet libre. J’avais prévenu Kam qu’un jour cela pouvait se

retourner contre elle. Son influence était telle que s’infiltra parmi ses élèves

une Garde rouge chargée de la surveiller. Elle s’appelait Kema. Le jour des

grandes émeutes, les Gardes rouges tuèrent ou emprisonnèrent plusieurs de

mes élèves ou de celles de Kam. Elle ne dut sa vie qu’à Kema qui

commença par l’arrêter avant de la conduire à la sortie nord de Lhassa. Là,

elle lui dit qu’elle était libre. Qu’elle devait quitter le Tibet au risque d’en

mourir si elle était capturée par la police. L’élève, en larmes, regarda une

dernière fois Kam, lui demanda pardon, lui confirmant que la voie qu’elle

enseignait était juste. Puis elle sortit un couteau de sa ceinture et le planta

dans sa poitrine.

— Quelle horreur ! Et que fit Kam ?

— Elle confia un message écrit à un enfant qui me le porta. Ce message

précisait qu’elle m’attendrait vingt-quatre heures au sommet bleu.

— Je n’ai jamais entendu parler d’un sommet bleu.

— C’est normal, il n’est mentionné sur aucune carte avec ce nom. Il

s’agit du Chakpori. C’est là que se situe un monastère où Kam avait suivi

des cours de médecine. Un soir, nous avions vu ensemble un rayon bleu

alors que nous suivions la course du soleil se coucher sur Lhassa. J’ai

rejoint Kam là-haut. Elle était dans un état de nervosité que je ne lui

connaissais pas. Kam a toujours vécu dans des conditions particulières et

suivi des apprentissages avec une discipline sévère. Elle connaissait

l’histoire tibétaine mais d’un coup, elle en faisait partie. Elle se sentait

coupable pour les jeunes femmes qui étaient mortes au nom des valeurs

qu’elle leur avait transmises et était bouleversée par la mort de Kema. Ce

jour-là, elle est devenue une femme.

Les yeux de Sogyal brillaient, il était visiblement encore bouleversé en

relatant les événements passés.

Vadim comprenait ce que disait le lama. Lui-même, le jour de ses 16 ans,

était devenu un homme, alignant ses pensées et ses actes, et devant en

assumer la portée. Il découvrait avec Sogyal la suite de l’histoire de cette femme dont il n’avait vu qu’une main, croisé un jour le visage, et dont

maître Shuan lui avait raconté l’enfance.

— Et qu’a-t‐elle fait ?

— Elle était perdue. Le monastère de Chakpori était désert, abandonné

comme tant d’autres après la répression chinoise. Nous sommes montés sur

la terrasse et je lui ai proposé une prière. La première prière qu’elle avait

découverte en rejoignant Lhassa. Grâce à cela, j’ai voulu qu’elle se

reconnecte avec la jeune fille qu’elle était quand elle est arrivée à Kunsang

ling. Retrouver sa force, sa pureté, son engagement vital. Il ne faut jamais

croire que l’enfant que nous avons été n’est pas toujours vivant en nous. Il

faut juste aller le réveiller car souvent il dort à l’abri du grand arbre de notre

vie. Puis le soleil a commencé à descendre vers l’horizon et nous l’avons

accompagné du regard. Nous avons vu le rayon bleu, et nous nous sommes

couchés, confiants en la nuit, ce moment où l’esprit quitte ses habits

encombrants pour trouver la clairvoyance indispensable aux grandes

décisions. À l’aube, quand je me suis réveillé, elle n’était plus là. Elle

m’avait laissé un mot : « Je pars. Ne me cherche pas. Je continuerai à me

battre pour un Tibet libre mais je le ferai là où je sais que personne n’en

mourra par ma faute. » J’ai longtemps craint qu’elle fût morte ou

emprisonnée dans une geôle chinoise puis, il y a deux ans, j’ai reçu cela

dans une enveloppe venant de Lo Manthang, l’ancienne capitale du

royaume du Mustang.

Sogyal montra à Vadim un foulard enroulé autour de son cou. Les yeux

embués, il sourit et baissa la tête.

— Vous aimiez Kam ?

— Tout le monde l’aimait…

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