La traversée des lumières
Chapitre 10 - Lhassa
Chapitre 10
Lhassa
L’arrivée des nomades du sel à Tolung fut l’objet d’une grande liesse.
Descendant le chemin des montagnes qui entourent la vallée de Lhassa,
la colonne de yacks avait été vue de loin. Des temples de la ville on entendit
tout d’abord frapper les plus graves des gongs. Puis les dungchen, les
grandes trompes en bronze, retentirent du haut des terrasses. Ces grands et
longs cors étaient maniés par des jeunes gens et saluaient l’arrivée ou le
départ d’hôtes éminents. Plus la caravane s’approchait de Tolung, plus
venaient à sa rencontre les enfants des alentours et ceux qui retrouvaient
leur père. Ils avaient le droit de grimper sur le dos des yacks.
Vadim, vêtu comme les nomades, une capuche en peau de yack sur la
tête, se confondait avec les arrivants si ce n’est l’absence d’enfants ou de
femme à venir le retrouver.
La caravane s’arrêta à Tolung dans un grand pâturage proche de la ville
où un camp de tentes en coton était dressé. C’est là que Vadim rencontra
Wangmo, l’épouse de Pemba, de longs cheveux noirs tressés, les yeux
marron en amande, et habillée d’une très belle tenue traditionnelle colorée.
— Viens chez nous, au moins pour une nuit. Après tu poursuivras ton
chemin.
Alors qu’ils partageaient le repas familial, un homme se glissa auprès de
Pemba et lui dit quelques mots à l’oreille.
Vadim comprit rapidement que cela le concernait et demanda à son hôte
ce qu’il en était.
— La police secrète te cherche.
— Qui est-ce ?
— Ce sont les héritiers des Gardes rouges qui imposèrent la Révolution
culturelle chinoise au Tibet. Souvent Tibétains eux-mêmes, ils ont étudié à
Pékin et ont ensuite servi le régime communiste chinois. C’est par eux que
le Tibet a été annexé à la Chine en 1949. Ils surveillent tout et emprisonnent
les opposants au régime. Pourquoi es-tu recherché ?
— Je voudrais te remercier, Pemba, pour tout ce que tu as fait. Mais
moins je t’en dirai me concernant, plus ta famille et toi-même serez en
sécurité. Sache que je ne suis qu’un joueur d’échecs. Que je n’ai rien fait
que réprouve aucune religion au monde, répondit Vadim en souriant.
— Je vais t’emmener dans un lieu sûr.
— Non. Je ne suis pas venu ici pour être à l’abri, mais pour retrouver
quelqu’un. Il faut simplement que je me rende au consulat français de
Lhassa pour commencer.
Au centre de la vallée de Lhassa, le palais du Potala, forteresse blanche
dressée vers le ciel, qui hébergea les dalaï-lamas jusqu’à ce que l’actuel soit
obligé de fuir en Inde en 1959, où il demeure toujours en exil. C’était lui, ce
quatorzième dalaï-lama, qui avait assisté au tournoi de Venise.
Vadim, guidé par un jeune bouddhiste, se retrouva à l’aube devant la
porte close de la représentation française au Tibet. Une lourde porte devant
laquelle trois marches lui permirent de s’asseoir, tel un mendiant en habits
de peau comme il en existait de nombreux à Lhassa. À l’ouverture, il se
leva, découvrit son visage et demanda en français à parler au consul.
Introduit dans une petite salle blanche d’une grande simplicité, il lui fut
demandé d’attendre.
Un jeune homme finit par l’y rejoindre.
— Bonjour, je suis le consul de France au Tibet. Que voulez-vous ? Qui
êtes-vous ?
— Bonjour. Je m’appelle Vadim. Je suis le fils du général russe Sédov et
de Morgane Favenec, sœur de Yann Favenec, Française née à Bréhat. Je
suis russe mais je voudrais obtenir la nationalité française comme me l’a
proposé Paul d’Ingrincourt, ambassadeur de France en Suisse.
— En voilà une histoire ! Et c’est ici, à Lhassa, que vous voulez
effectuer cette démarche ? Mais quelle est cette tenue dans laquelle vous
êtes ?
— Je suis arrivé hier du Ladakh avec la caravane de sel. J’ai besoin de
ce passeport pour être libre de mes mouvements.
— Alors vous allez commencer par vous laver. J’ai l’impression que
c’est tout un troupeau de yacks qui est entré chez moi ! Je vais vous prêter
des habits, puis nous parlerons.
Lorsque Vadim retrouva son hôte, il était méconnaissable, propre et rasé.
Il avait passé un pantalon beige et une chemise blanche légèrement ouverte
sur le médaillon de sa mère.
— J’ai demandé une communication par satellite avec Paul
d’Ingrincourt. Les grandes rencontres internationales au sujet du problème
tibétain se déroulant à Genève, nous nous connaissons bien. Le téléphone
de l’ambassade est certainement sur écoute et j’ai le sentiment que vous
n’avez pas envie de partager avec nos amis chinois ce que vous avez à dire.
C’est comme cela que j’eus des nouvelles de Vadim. Paul d’Ingrincourt
m’appela pour m’expliquer la situation en me demandant de lui fournir le
livret de famille des Favenec ainsi qu’en attestant sur l’honneur que je
reconnaissais la filiation avec Vadim. Un pont entre Bréhat et Lhassa était
créé même si, à l’époque, je ne sus rien de là où Vadim se trouvait, Paul
s’étant limité à m’indiquer qu’il instruisait la demande de nationalité
française de mon neveu.
— Je suis heureux de récupérer un champion d’échecs français, avait dit
avec ironie Paul à Vadim au téléphone.
— Tu recevras ton passeport d’ici dix jours. En attendant ne bouge pas
du consulat. Et ne crois pas que d’être français empêchera les Chinois de te
mettre à la porte.
— Je sais, mais au moins l’extradition ne pourra plus être demandée par
les Russes.
Vadim passa ces dix journées dans le bureau du jeune consul à poursuivre
sa découverte du Tibet en consultant les ouvrages de la bibliothèque.
— Voici votre passeport, Vadim. Vous êtes désormais français. Au nom
du président de la République, je vous souhaite d’être à la hauteur des droits
et devoirs qui sont désormais les vôtres en respect de nos lois et de notre
constitution.
Le diplomate avait mis beaucoup de solennité dans son geste. Et Vadim
en fut troublé.
— Merci. J’y veillerai.
— Vous êtes désormais chez vous dans ce consulat. Restez le temps que
vous voudrez.
En réalité, il ne resta pas. Il tondit ses cheveux et s’habilla tels les
alpinistes européens qui venaient à Lhassa pour préparer l’ascension de
sommets himalayens. Un pantalon noir en matériau technique, des
chaussures de montagne, une veste en duvet rouge et un bonnet blanc
pouvaient aisément faire croire qu’il en était et qu’il profitait de l’attente de
bonnes conditions météo pour se balader en touriste.
Vadim se mit alors à faire le tour des temples, échangeant quelques mots
avec les moines qui parlaient anglais et assistant à des cérémonies
religieuses auxquelles il ne comprenait rien. Malgré cela, il se retrouva
parfois emporté dans un demi-sommeil par une psalmodie accompagnée de
l’odeur de l’encens. Cela lui rappelait les cérémonies dominicales des
temples orthodoxes de son enfance. Mais ce qui le marqua le plus, ce furent
ces moments où les moines, debout, tapaient à l’unisson sur leurs tambours.
La vibration de la toile frappée l’atteignait au plus profond de lui-même et
semblait faire vibrer à son tour une membrane intérieure. Il avait alors le
sentiment qu’il s’échappait de son propre corps, qu’il devenait l’écho du
tambour, du battement d’un cœur universel.
Lors de chacun de ces échanges, il interrogeait sans insistance les
personnes qu’il croisait pour savoir s’ils connaissaient une jeune femme
bouddhiste d’origine occidentale du nom de Kam Yil. En vain…
Les jours passèrent ainsi à visiter des lieux sur lesquels il avait
auparavant largement lu. Il fut fasciné par le Potala, haut lieu du
bouddhisme, colline où furent bâtis le palais blanc avec ses murailles et ses
tourelles et le palais rouge dominé par un temple au toit doré dont la
lumière vibre aux différentes heures du jour. Il visita le palais de long en
large et c’est sur ses marches, un soir où les sommets enneigés
s’enflammaient de la lumière rose du couchant, qu’un moine bouddhiste
dans ses habits pourpres et safran vint le trouver.
— Bonsoir. Si vous recherchez Kam Yil, soyez au marché de Barkhor à
la tombée de la nuit.
— Où exactement ?
— Peu importe, je vous trouverai. Vous êtes assez reconnaissable, ajouta
son interlocuteur en souriant.
Le soir même, Vadim se rendit dans le quartier traditionnel tibétain au
milieu des pèlerins venus de tous les coins du Tibet et qui parcouraient un chemin de prière en suivant la circumambulation autour du monastère du
Jokhang. Chacun égrenant son mâlâ, sorte de rosaire composé de cent huit
perles autour du poignet gauche tout au long de la journée et passant à la
main droite pour la prière.
Il s’attabla à la terrasse d’une échoppe pour boire un po cha, thé au
beurre de yack, que seuls les Tibétains apprécient tant la boisson est
singulière.
Un homme lui apporta son thé en ajoutant discrètement :
— Prenez la deuxième ruelle à gauche. Allez manger un maïs grillé.
La place sentait bon un mélange d’odeurs épicées et de braises brûlantes.
Après avoir bu son thé, il se leva et suivit les consignes du commerçant. Il
n’y avait qu’un vendeur de maïs grillé et il ne pouvait donc se tromper.
L’homme le fit immédiatement entrer à l’arrière de la boutique où
l’attendait un autre moine, assis, éclairé à la lueur d’une lampe à pétrole. Il
se dégageait de cet homme au beau regard sombre une aura particulière.
— Bonjour, jeune homme.
— Bonjour…
— Je m’appelle Sogyal. Je suis enseignant à l’université de Lhassa. Il
paraît que tu cherches Kam Yil. Comment t’appelles-tu ?
— Vadim.
— Et d’où viens-tu ?
Vadim raconta une nouvelle fois son histoire.
— Ce que tu me dis des enseignements qu’elle reçut avant moi, je le
connaissais. Si maître Shuan t’a fait confiance, je peux le faire aussi. J’ai
également joué aux échecs avec Kam. Mais j’ai toujours perdu, ajouta‐t‐il
en riant.
Le lama fut très ému quand il apprit que Kam accompagnait le dalaï-lama
et qu’elle avait trouvé sa manière de servir leur cause commune.
— Tu excuseras ce jeu de piste pour me retrouver, mais tu mets en
danger chaque personne que tu rencontres. J’ai enseigné à Kam pour qu’elle
devienne lama. C’est au monastère de Kunsang ling qu’elle est restée en
retraite durant trois ans, trois mois et trois jours comme le veut la tradition.
— Kunsang ling est à Lhassa ?
— Non, Vadim. La religion, sa pratique et davantage encore son
enseignement sont interdits par la Chine. Kunsang ling était un monastère
secret, perdu au fond de gorges si étroites que seul un passage souterrain
obstrué par une lourde pierre permettait d’y accéder. Devenue moniale, Kam a décidé d’enseigner aux jeunes femmes des quartiers défavorisés de
Lhassa, voulant favoriser l’émancipation de celles-ci. De plus en plus
d’adolescentes venaient suivre ses cours. Elle était une excellente
pédagogue. Au début, elle enseigna la calligraphie et le bouddhisme. Puis
ce furent les mathématiques et l’anglais. Dans les rangs de ses élèves,
nombreuses furent celles qui devinrent des meneuses de manifestations en
faveur du Tibet libre. J’avais prévenu Kam qu’un jour cela pouvait se
retourner contre elle. Son influence était telle que s’infiltra parmi ses élèves
une Garde rouge chargée de la surveiller. Elle s’appelait Kema. Le jour des
grandes émeutes, les Gardes rouges tuèrent ou emprisonnèrent plusieurs de
mes élèves ou de celles de Kam. Elle ne dut sa vie qu’à Kema qui
commença par l’arrêter avant de la conduire à la sortie nord de Lhassa. Là,
elle lui dit qu’elle était libre. Qu’elle devait quitter le Tibet au risque d’en
mourir si elle était capturée par la police. L’élève, en larmes, regarda une
dernière fois Kam, lui demanda pardon, lui confirmant que la voie qu’elle
enseignait était juste. Puis elle sortit un couteau de sa ceinture et le planta
dans sa poitrine.
— Quelle horreur ! Et que fit Kam ?
— Elle confia un message écrit à un enfant qui me le porta. Ce message
précisait qu’elle m’attendrait vingt-quatre heures au sommet bleu.
— Je n’ai jamais entendu parler d’un sommet bleu.
— C’est normal, il n’est mentionné sur aucune carte avec ce nom. Il
s’agit du Chakpori. C’est là que se situe un monastère où Kam avait suivi
des cours de médecine. Un soir, nous avions vu ensemble un rayon bleu
alors que nous suivions la course du soleil se coucher sur Lhassa. J’ai
rejoint Kam là-haut. Elle était dans un état de nervosité que je ne lui
connaissais pas. Kam a toujours vécu dans des conditions particulières et
suivi des apprentissages avec une discipline sévère. Elle connaissait
l’histoire tibétaine mais d’un coup, elle en faisait partie. Elle se sentait
coupable pour les jeunes femmes qui étaient mortes au nom des valeurs
qu’elle leur avait transmises et était bouleversée par la mort de Kema. Ce
jour-là, elle est devenue une femme.
Les yeux de Sogyal brillaient, il était visiblement encore bouleversé en
relatant les événements passés.
Vadim comprenait ce que disait le lama. Lui-même, le jour de ses 16 ans,
était devenu un homme, alignant ses pensées et ses actes, et devant en
assumer la portée. Il découvrait avec Sogyal la suite de l’histoire de cette femme dont il n’avait vu qu’une main, croisé un jour le visage, et dont
maître Shuan lui avait raconté l’enfance.
— Et qu’a-t‐elle fait ?
— Elle était perdue. Le monastère de Chakpori était désert, abandonné
comme tant d’autres après la répression chinoise. Nous sommes montés sur
la terrasse et je lui ai proposé une prière. La première prière qu’elle avait
découverte en rejoignant Lhassa. Grâce à cela, j’ai voulu qu’elle se
reconnecte avec la jeune fille qu’elle était quand elle est arrivée à Kunsang
ling. Retrouver sa force, sa pureté, son engagement vital. Il ne faut jamais
croire que l’enfant que nous avons été n’est pas toujours vivant en nous. Il
faut juste aller le réveiller car souvent il dort à l’abri du grand arbre de notre
vie. Puis le soleil a commencé à descendre vers l’horizon et nous l’avons
accompagné du regard. Nous avons vu le rayon bleu, et nous nous sommes
couchés, confiants en la nuit, ce moment où l’esprit quitte ses habits
encombrants pour trouver la clairvoyance indispensable aux grandes
décisions. À l’aube, quand je me suis réveillé, elle n’était plus là. Elle
m’avait laissé un mot : « Je pars. Ne me cherche pas. Je continuerai à me
battre pour un Tibet libre mais je le ferai là où je sais que personne n’en
mourra par ma faute. » J’ai longtemps craint qu’elle fût morte ou
emprisonnée dans une geôle chinoise puis, il y a deux ans, j’ai reçu cela
dans une enveloppe venant de Lo Manthang, l’ancienne capitale du
royaume du Mustang.
Sogyal montra à Vadim un foulard enroulé autour de son cou. Les yeux
embués, il sourit et baissa la tête.
— Vous aimiez Kam ?
— Tout le monde l’aimait…
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