La traversée des lumières
Chapitre 4 - La dame de cœur
Chapitre 4
La dame de cœur
Les années passées sans son fils avaient creusé les traits de Donatella
mais Vadim retrouva la tendresse de son regard et la bienveillance d’une
mère.
Après le départ en Sibérie de son garçon, Donatella avait sombré dans
une profonde dépression. Et celui qu’elle accueillit n’avait plus rien d’un
enfant. Les mèches de ses cheveux blonds et bouclés cachaient
partiellement ses yeux du même vert que ceux de son père dont il tenait
aussi la mâchoire carrée.
Les mots de Vadim étaient rares. Certains soirs, il tentait de raconter à sa
mère ce qu’il avait appris auprès de ses compagnons d’Abaza : comment la
démocratie était née en Grèce, les fondements de la République romaine,
l’avènement de la Révolution française et à quel point il ne croyait pas que
la formation d’une seule élite suffisait à conduire le destin d’un peuple.
Mais Donatella se lassait vite de ces conversations. Elle passait de longues
heures à jouer du piano, à peindre des natures mortes ou à se promener dans
le grand parc, le regard vide, accompagnée d’un lévrier afghan.
L’interrogeant sur ce qu’était devenue sa jument, il apprit qu’un homme du
centre équestre de Moscou était venu la chercher de même que le cheval du
général.
En réalité, Vadim s’ennuyait. Les parties d’échecs avec les prisonniers et
les gardiens d’Abaza lui manquaient. Car le jeu d’échecs, ce ne sont pas
seulement deux cerveaux qui s’affrontent ; ce sont aussi des regards, des
mouvements, des mains qui parfois se frôlent, des sourires et des colères,
des spectateurs qui réagissent et faisant ressembler l’atmosphère à la météo
de l’archipel de Bréhat : pas une journée similaire à une autre, pas une seule heure jumelle de celle qui la précède, pas une partie d’échecs qui se
ressemble.
Dix puissance cent vingt est le nombre de parties différentes que peut
générer un échiquier, soit cent vingt zéros derrière le 1. À titre de
comparaison, il n’existe « que » dix puissance quatre-vingts atomes dans
l’univers visible, soit un milliard de milliards de milliards fois moins que de
parties d’échecs possibles…
En attendant les tournois où il continuait de représenter l’Union
soviétique, Vadim passait donc ses journées à jouer contre lui-même.
L’échiquier, entre deux fauteuils dans un petit salon, était tour à tour
considéré de l’un des sièges, dos à la fenêtre, puis face à la vue sur le jardin.
Cet exercice de dissociation était à la limite de la schizophrénie. Pourtant,
Vadim parvint à une forme de dédoublement de personnalité éphémère sans
tomber dans la folie. Il jouait avec les noirs et un autre lui-même, qu’il avait
surnommé Midav, l’anagramme des lettres de son prénom inversé, avait les
blancs. Chaque fois qu’il se levait pour changer de place, Vadim fermait les
yeux pour devenir Midav. Une même enveloppe pour deux esprits. Cet
exercice conduisit le jeune homme à appréhender progressivement en lui la
coexistence de plusieurs caractères qui finirent par se traduire dans son jeu,
ou plutôt dans ses jeux. À Vadim un calme, une lenteur, une patience, une
maîtrise froide de l’échiquier ; à Midav une vivacité, une clairvoyance, une
audace presque brutale. Lorsque Vadim perdait, il se levait doucement, se
rendait à la fenêtre qu’il ouvrait et respirait l’air frais de la forêt. Quand
Midav était mis en échec, il posait rageusement son roi contre le plateau et
quittait la pièce, comme vexé.
« Le rouge masqué » était désormais l’identité officielle de Vadim lors
des championnats internationaux. Les invitations parvenaient directement
au Kremlin qui choisissait les tournois auxquels il participerait. Après
Londres, Varsovie, Pékin, vint Paris.
Pour chacun de ses déplacements, il était accompagné des deux mêmes
agents, deux frères : Youri et Vlad. Vadim ne quittait jamais l’hôtel où se
déroulaient les compétitions, à l’exception d’un dîner rituel à l’ambassade
soviétique où l’ambassadeur en place le recevait avec quelques sommités
résidant dans le pays hôte.
Il était minuit lorsque la délégation soviétique prit possession de ses
appartements au Crillon après un vol Moscou-Paris dont l’atterrissage à
Roissy fut retardé à cause d’un violent orage de fin de journée. En arrivant,
passablement secoué par les turbulences du voyage, Vadim se coucha sans
attendre et s’endormit comme une masse.
Dix heures plus tard commençait le Tournoi de Paris. La suite de Vadim
était attenante à celle de ses agents qu’il devait obligatoirement traverser
afin qu’ils l’escortent pour rejoindre la salle où le tournoi avait lieu.
À son réveil, lorsqu’il ouvrit les rideaux et découvrit la place de la
Concorde, un grand soleil envahit toute la pièce. Accoudé au balcon, Vadim
embrassait Paris du regard. De l’autre côté du pont qui enjambait la Seine,
l’Assemblée nationale où flottait le drapeau tricolore. Il repensa à ses amis
d’Abaza, à Andreï Soltov qui vouait une admiration sans borne à la France,
« patrie des droits de l’homme et terre de toutes les libertés » comme il
aimait à le dire en français, roulant les r avec son bel accent russe. Et Paris
– mais le ressentent‐ils encore, ceux qui y vivent ? –, contenait dans ses
ruelles, ses cafés et sous ses toits, un charme romantique propre à nourrir
l’imaginaire de bien des jeunes idéalistes partout dans le monde.
Un chariot avec un copieux petit déjeuner l’attendait dans le salon
jouxtant sa chambre, cependant son regard ne s’attarda pas sur les corbeilles
de fruits et autres viennoiseries qui lui tendaient les bras mais buta sur
l’échiquier qui avait été disposé devant une méridienne. Lors des
championnats, il était, en effet, de coutume de mettre à la disposition des
joueurs un plateau de jeu dans leurs appartements. Mais celui qu’on lui
avait disposé était très particulier ; il n’en existait qu’un seul au monde. Un
échiquier où les fous sont remplacés par des ours…
Devant le plateau de jeu de son père, Vadim fut pris de tremblements,
incapable de bouger, le regard figé sur cet ours blanc, première prise
dérobée à son père lors de leur ultime partie. Comme si cela s’était déroulé
la veille, le jeune homme se souvenait de ce mouvement du cavalier qui
s’était déplacé de A5 pour prendre l’ours en E7.
Vadim n’entendit pas Youri entrer dans la pièce et lui parler.
— Bonjour Vadim. Bien dormi ? Je reviens vous chercher dans trente
minutes.
Youri qui s’était avancé vit la main de Vadim trembler.
— Ça ne va pas ?
L’homme se plaça entre Vadim et l’échiquier.
Alors seulement le champion répondit :
— Qui a mis cet échiquier dans ma chambre ?
— Je ne sais pas. Vous connaissez ce jeu ?
— Oui… c’était celui de mon père. Renseignez-vous. Dites que je ne
peux pas jouer pour le moment. Demandez un report du début du tournoi.
Assis sur la méridienne, il regarda de nouveau le plateau avec lequel il
avait appris à jouer. Une à une, il considéra chacune des pièces et vit qu’il
manquait désormais une oreille au cheval noir. Sans doute un dommage
collatéral à la colère du général après sa défaite. Ces statuettes de bois
faisaient remonter à la mémoire de Vadim, tel un film en accéléré, les
innombrables parties jouées avec son père. Défilaient devant ses yeux des
suites de coordonnées algébriques : F5-F1 pour le mouvement d’une tour,
C1-H6 pour celui d’un ours, D1-A1 pour le premier grand roque qu’il fit
alors qu’il n’avait que 9 ans.
Vadim fut pris de vertige et s’allongea sur la méridienne.
— C’est une femme de chambre qui a déposé l’échiquier dans votre
chambre. Une fausse femme de chambre, l’informa Youri à son retour.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que le groom de l’ascenseur se souvient très bien d’avoir vu une
femme blonde monter à cet étage avec un plateau d’échecs et une boîte en
acajou où il supposa qu’étaient rangées les pièces.
— Oui, c’est cette boîte… Elle ne quittait pas la console de la cheminée
du salon où nous jouions.
— Le groom n’ayant jamais vu cette femme de chambre, il lui demanda
son prénom et si elle était nouvelle. Elle lui confirma qu’elle venait d’être
embauchée et qu’elle s’appelait Élise. En réalité, cette femme avait
emprunté au vestiaire du personnel sa tenue et la réception m’a confirmé
qu’aucune nouvelle employée n’avait été recrutée récemment. Le groom
m’a simplement précisé qu’elle était jeune, blonde, les yeux bleus… Je vais
prévenir l’ambassade de cet incident.
— Non. N’en faites rien.
— Désolé, Vadim, mais tout le monde sait que vous avez demandé un
décalage du tournoi, et en premier lieu les services de notre ambassade. Je vais devoir donner une explication.
— Dites que j’ai eu une intoxication alimentaire…
— OK. Mais alors, descendez jouer.
Pour la première fois depuis que « le rouge masqué » était apparu dans
les compétitions mondiales, il concéda deux parties sur quatre, face au
champion du Japon.
Le lendemain matin, Youri frappa à la porte de la chambre de Vadim.
— Bonjour. Bien dormi ?
— Pas dormi…
— Vous avez reçu ce pli. Je n’ai plus le choix. Nous allons demander
une enquête.
Vadim s’empara de l’enveloppe précédemment ouverte par l’agent russe
et déplia une feuille où était écrit : « L’homme est une créature frivole,
spécieuse, qui, à l’instar du joueur d’échecs, s’intéresse plus à la réalisation
d’un but qu’au but lui-même. Dostoïevski »
— Nous allons relever les empreintes digitales dans cette chambre, sur le
jeu d’échecs et sur cette enveloppe. Quelqu’un cherche à vous déstabiliser.
— Je comprends…
— Ça va aller ?
— Oui.
Effectivement, Vadim gagna le tournoi de Paris non sans garder à l’esprit
les mots de Dostoïevski.
Il percevait bien qu’il y avait dans chaque partie qu’il jouait un combat
qui, au moment même où l’adversaire couchait son roi sur l’échiquier,
relevait du passé. La partie gagnée sitôt oubliée, le joueur d’échecs n’est
plus tourné que vers la suivante. Quête sans fin. Quête où victoire après
victoire, instrument d’enjeux diplomatiques, Vadim était un soldat envoyé
au front. Quel sens profond donner à ces victoires ?
D’autres mots, ceux de Soljenitsyne lus dans sa prison, lui revinrent à
l’esprit : « Les victoires sont nécessaires aux gouvernements, les défaites
aux peuples. Après la victoire, on veut d’autres victoires encore ; après une
défaite, on veut la liberté, et généralement on l’obtient. Les défaites sont
nécessaires aux peuples comme les souffrances et les malheurs à
l’individu : ils vous obligent à approfondir votre vie intérieure, à vous
élever spirituellement. »
En montant dans le vol d’Air France qui allait le ramener à Moscou,
Vadim en était là de ses pensées. Y avait‐il un but à sa vie ? Une autre
finalité que celle de vivre chaque jour l’un après l’autre ? Andreï Soltov et
ses amis se battaient pour un idéal. Lui-même avait mis son talent à profit
pour libérer des hommes. De cela il pouvait tirer un sentiment d’utilité
évident. Mais quel était le sens d’une vie assignée à résidence auprès de sa
mère ?
L’hôtesse se pencha pour lui attacher sa ceinture. Puis elle lui tendit une
pochette.
— Vous parlez français ?
— Oui.
— Nous allons bientôt fermer les portes de l’appareil. Vous trouverez à
l’intérieur les consignes de sécurité et le catalogue des produits en duty free
que vous pouvez acheter à bord.
— Merci, madame.
— Bon vol, monsieur !
L’avion décolla, le dîner fut servi peu après. Youri s’était endormi, la tête
contre le hublot. Vlad, sur le siège arrière, lisait. Vadim voulut choisir dans
le catalogue de la compagnie aérienne un parfum français à rapporter à sa
mère. En glissant sa main dans la pochette il eut un frisson. Ses doigts
rencontrèrent le cuir granuleux d’un carnet en moleskine noir où la dorure
de certaines lettres s’était légèrement effacée avec le temps : VADIM. À
l’intérieur, sur les premières pages, l’écriture d’un enfant, puis celle plus
affirmée d’un jeune homme. Des pages et des pages écrites au crayon, la
mémoire d’une vie réduite à une succession d’abscisses et d’ordonnées.
Vadim glissa discrètement le carnet dans sa veste, détacha sa ceinture et
se leva. Il croisa le regard de Vlad qui pensa certainement qu’il se rendait
aux sanitaires.
De l’avant à l’arrière de l’appareil, nulle trace de l’hôtesse de l’air.
Imaginant qu’elle ait pu rejoindre le cockpit, il demanda au steward où
était la jeune femme blonde à qui il devait rendre son stylo.
— Vous avez dû confondre. Pauline, Clémence et Julie sont brunes, et
Camille est rousse. Elles sont toutes dans la cabine.
Vadim rejoignit sa place.
Jeune, blonde, les yeux bleus.
Élise ?
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