La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 7 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 4 - La dame de cœur

Chapitre 4

 

La dame de cœur

 

Les années passées sans son fils avaient creusé les traits de Donatella

mais Vadim retrouva la tendresse de son regard et la bienveillance d’une

mère.

Après le départ en Sibérie de son garçon, Donatella avait sombré dans

une profonde dépression. Et celui qu’elle accueillit n’avait plus rien d’un

enfant. Les mèches de ses cheveux blonds et bouclés cachaient

partiellement ses yeux du même vert que ceux de son père dont il tenait

aussi la mâchoire carrée.

Les mots de Vadim étaient rares. Certains soirs, il tentait de raconter à sa

mère ce qu’il avait appris auprès de ses compagnons d’Abaza : comment la

démocratie était née en Grèce, les fondements de la République romaine,

l’avènement de la Révolution française et à quel point il ne croyait pas que

la formation d’une seule élite suffisait à conduire le destin d’un peuple.

Mais Donatella se lassait vite de ces conversations. Elle passait de longues

heures à jouer du piano, à peindre des natures mortes ou à se promener dans

le grand parc, le regard vide, accompagnée d’un lévrier afghan.

L’interrogeant sur ce qu’était devenue sa jument, il apprit qu’un homme du

centre équestre de Moscou était venu la chercher de même que le cheval du

général.

En réalité, Vadim s’ennuyait. Les parties d’échecs avec les prisonniers et

les gardiens d’Abaza lui manquaient. Car le jeu d’échecs, ce ne sont pas

seulement deux cerveaux qui s’affrontent ; ce sont aussi des regards, des

mouvements, des mains qui parfois se frôlent, des sourires et des colères,

des spectateurs qui réagissent et faisant ressembler l’atmosphère à la météo

de l’archipel de Bréhat : pas une journée similaire à une autre, pas une seule heure jumelle de celle qui la précède, pas une partie d’échecs qui se

ressemble.

 

Dix puissance cent vingt est le nombre de parties différentes que peut

générer un échiquier, soit cent vingt zéros derrière le 1. À titre de

comparaison, il n’existe « que » dix puissance quatre-vingts atomes dans

l’univers visible, soit un milliard de milliards de milliards fois moins que de

parties d’échecs possibles…

 

En attendant les tournois où il continuait de représenter l’Union

soviétique, Vadim passait donc ses journées à jouer contre lui-même.

L’échiquier, entre deux fauteuils dans un petit salon, était tour à tour

considéré de l’un des sièges, dos à la fenêtre, puis face à la vue sur le jardin.

Cet exercice de dissociation était à la limite de la schizophrénie. Pourtant,

Vadim parvint à une forme de dédoublement de personnalité éphémère sans

tomber dans la folie. Il jouait avec les noirs et un autre lui-même, qu’il avait

surnommé Midav, l’anagramme des lettres de son prénom inversé, avait les

blancs. Chaque fois qu’il se levait pour changer de place, Vadim fermait les

yeux pour devenir Midav. Une même enveloppe pour deux esprits. Cet

exercice conduisit le jeune homme à appréhender progressivement en lui la

coexistence de plusieurs caractères qui finirent par se traduire dans son jeu,

ou plutôt dans ses jeux. À Vadim un calme, une lenteur, une patience, une

maîtrise froide de l’échiquier ; à Midav une vivacité, une clairvoyance, une

audace presque brutale. Lorsque Vadim perdait, il se levait doucement, se

rendait à la fenêtre qu’il ouvrait et respirait l’air frais de la forêt. Quand

Midav était mis en échec, il posait rageusement son roi contre le plateau et

quittait la pièce, comme vexé.

 

« Le rouge masqué » était désormais l’identité officielle de Vadim lors

des championnats internationaux. Les invitations parvenaient directement

au Kremlin qui choisissait les tournois auxquels il participerait. Après

Londres, Varsovie, Pékin, vint Paris.

Pour chacun de ses déplacements, il était accompagné des deux mêmes

agents, deux frères : Youri et Vlad. Vadim ne quittait jamais l’hôtel où se

déroulaient les compétitions, à l’exception d’un dîner rituel à l’ambassade

soviétique où l’ambassadeur en place le recevait avec quelques sommités

résidant dans le pays hôte.

Il était minuit lorsque la délégation soviétique prit possession de ses

appartements au Crillon après un vol Moscou-Paris dont l’atterrissage à

Roissy fut retardé à cause d’un violent orage de fin de journée. En arrivant,

passablement secoué par les turbulences du voyage, Vadim se coucha sans

attendre et s’endormit comme une masse.

Dix heures plus tard commençait le Tournoi de Paris. La suite de Vadim

était attenante à celle de ses agents qu’il devait obligatoirement traverser

afin qu’ils l’escortent pour rejoindre la salle où le tournoi avait lieu.

 

À son réveil, lorsqu’il ouvrit les rideaux et découvrit la place de la

Concorde, un grand soleil envahit toute la pièce. Accoudé au balcon, Vadim

embrassait Paris du regard. De l’autre côté du pont qui enjambait la Seine,

l’Assemblée nationale où flottait le drapeau tricolore. Il repensa à ses amis

d’Abaza, à Andreï Soltov qui vouait une admiration sans borne à la France,

« patrie des droits de l’homme et terre de toutes les libertés » comme il

aimait à le dire en français, roulant les r avec son bel accent russe. Et Paris

– mais le ressentent‐ils encore, ceux qui y vivent ? –, contenait dans ses

ruelles, ses cafés et sous ses toits, un charme romantique propre à nourrir

l’imaginaire de bien des jeunes idéalistes partout dans le monde.

 

Un chariot avec un copieux petit déjeuner l’attendait dans le salon

jouxtant sa chambre, cependant son regard ne s’attarda pas sur les corbeilles

de fruits et autres viennoiseries qui lui tendaient les bras mais buta sur

l’échiquier qui avait été disposé devant une méridienne. Lors des

championnats, il était, en effet, de coutume de mettre à la disposition des

joueurs un plateau de jeu dans leurs appartements. Mais celui qu’on lui

avait disposé était très particulier ; il n’en existait qu’un seul au monde. Un

échiquier où les fous sont remplacés par des ours…

Devant le plateau de jeu de son père, Vadim fut pris de tremblements,

incapable de bouger, le regard figé sur cet ours blanc, première prise

dérobée à son père lors de leur ultime partie. Comme si cela s’était déroulé

la veille, le jeune homme se souvenait de ce mouvement du cavalier qui

s’était déplacé de A5 pour prendre l’ours en E7.

Vadim n’entendit pas Youri entrer dans la pièce et lui parler.

— Bonjour Vadim. Bien dormi ? Je reviens vous chercher dans trente

minutes.

Youri qui s’était avancé vit la main de Vadim trembler.

— Ça ne va pas ?

L’homme se plaça entre Vadim et l’échiquier.

Alors seulement le champion répondit :

— Qui a mis cet échiquier dans ma chambre ?

— Je ne sais pas. Vous connaissez ce jeu ?

— Oui… c’était celui de mon père. Renseignez-vous. Dites que je ne

peux pas jouer pour le moment. Demandez un report du début du tournoi.

 

Assis sur la méridienne, il regarda de nouveau le plateau avec lequel il

avait appris à jouer. Une à une, il considéra chacune des pièces et vit qu’il

manquait désormais une oreille au cheval noir. Sans doute un dommage

collatéral à la colère du général après sa défaite. Ces statuettes de bois

faisaient remonter à la mémoire de Vadim, tel un film en accéléré, les

innombrables parties jouées avec son père. Défilaient devant ses yeux des

suites de coordonnées algébriques : F5-F1 pour le mouvement d’une tour,

C1-H6 pour celui d’un ours, D1-A1 pour le premier grand roque qu’il fit

alors qu’il n’avait que 9 ans.

Vadim fut pris de vertige et s’allongea sur la méridienne.

— C’est une femme de chambre qui a déposé l’échiquier dans votre

chambre. Une fausse femme de chambre, l’informa Youri à son retour.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Que le groom de l’ascenseur se souvient très bien d’avoir vu une

femme blonde monter à cet étage avec un plateau d’échecs et une boîte en

acajou où il supposa qu’étaient rangées les pièces.

— Oui, c’est cette boîte… Elle ne quittait pas la console de la cheminée

du salon où nous jouions.

— Le groom n’ayant jamais vu cette femme de chambre, il lui demanda

son prénom et si elle était nouvelle. Elle lui confirma qu’elle venait d’être

embauchée et qu’elle s’appelait Élise. En réalité, cette femme avait

emprunté au vestiaire du personnel sa tenue et la réception m’a confirmé

qu’aucune nouvelle employée n’avait été recrutée récemment. Le groom

m’a simplement précisé qu’elle était jeune, blonde, les yeux bleus… Je vais

prévenir l’ambassade de cet incident.

— Non. N’en faites rien.

— Désolé, Vadim, mais tout le monde sait que vous avez demandé un

décalage du tournoi, et en premier lieu les services de notre ambassade. Je vais devoir donner une explication.

— Dites que j’ai eu une intoxication alimentaire…

— OK. Mais alors, descendez jouer.

 

Pour la première fois depuis que « le rouge masqué » était apparu dans

les compétitions mondiales, il concéda deux parties sur quatre, face au

champion du Japon.

 

Le lendemain matin, Youri frappa à la porte de la chambre de Vadim.

— Bonjour. Bien dormi ?

— Pas dormi…

— Vous avez reçu ce pli. Je n’ai plus le choix. Nous allons demander

une enquête.

Vadim s’empara de l’enveloppe précédemment ouverte par l’agent russe

et déplia une feuille où était écrit : « L’homme est une créature frivole,

spécieuse, qui, à l’instar du joueur d’échecs, s’intéresse plus à la réalisation

d’un but qu’au but lui-même. Dostoïevski »

— Nous allons relever les empreintes digitales dans cette chambre, sur le

jeu d’échecs et sur cette enveloppe. Quelqu’un cherche à vous déstabiliser.

— Je comprends…

— Ça va aller ?

— Oui.

Effectivement, Vadim gagna le tournoi de Paris non sans garder à l’esprit

les mots de Dostoïevski.

Il percevait bien qu’il y avait dans chaque partie qu’il jouait un combat

qui, au moment même où l’adversaire couchait son roi sur l’échiquier,

relevait du passé. La partie gagnée sitôt oubliée, le joueur d’échecs n’est

plus tourné que vers la suivante. Quête sans fin. Quête où victoire après

victoire, instrument d’enjeux diplomatiques, Vadim était un soldat envoyé

au front. Quel sens profond donner à ces victoires ?

D’autres mots, ceux de Soljenitsyne lus dans sa prison, lui revinrent à

l’esprit : « Les victoires sont nécessaires aux gouvernements, les défaites

aux peuples. Après la victoire, on veut d’autres victoires encore ; après une

défaite, on veut la liberté, et généralement on l’obtient. Les défaites sont

nécessaires aux peuples comme les souffrances et les malheurs à

l’individu : ils vous obligent à approfondir votre vie intérieure, à vous

élever spirituellement. »

En montant dans le vol d’Air France qui allait le ramener à Moscou,

Vadim en était là de ses pensées. Y avait‐il un but à sa vie ? Une autre

finalité que celle de vivre chaque jour l’un après l’autre ? Andreï Soltov et

ses amis se battaient pour un idéal. Lui-même avait mis son talent à profit

pour libérer des hommes. De cela il pouvait tirer un sentiment d’utilité

évident. Mais quel était le sens d’une vie assignée à résidence auprès de sa

mère ?

L’hôtesse se pencha pour lui attacher sa ceinture. Puis elle lui tendit une

pochette.

— Vous parlez français ?

— Oui.

— Nous allons bientôt fermer les portes de l’appareil. Vous trouverez à

l’intérieur les consignes de sécurité et le catalogue des produits en duty free

que vous pouvez acheter à bord.

— Merci, madame.

— Bon vol, monsieur !

 

L’avion décolla, le dîner fut servi peu après. Youri s’était endormi, la tête

contre le hublot. Vlad, sur le siège arrière, lisait. Vadim voulut choisir dans

le catalogue de la compagnie aérienne un parfum français à rapporter à sa

mère. En glissant sa main dans la pochette il eut un frisson. Ses doigts

rencontrèrent le cuir granuleux d’un carnet en moleskine noir où la dorure

de certaines lettres s’était légèrement effacée avec le temps : VADIM. À

l’intérieur, sur les premières pages, l’écriture d’un enfant, puis celle plus

affirmée d’un jeune homme. Des pages et des pages écrites au crayon, la

mémoire d’une vie réduite à une succession d’abscisses et d’ordonnées.

Vadim glissa discrètement le carnet dans sa veste, détacha sa ceinture et

se leva. Il croisa le regard de Vlad qui pensa certainement qu’il se rendait

aux sanitaires.

De l’avant à l’arrière de l’appareil, nulle trace de l’hôtesse de l’air.

Imaginant qu’elle ait pu rejoindre le cockpit, il demanda au steward où

était la jeune femme blonde à qui il devait rendre son stylo.

— Vous avez dû confondre. Pauline, Clémence et Julie sont brunes, et

Camille est rousse. Elles sont toutes dans la cabine.

Vadim rejoignit sa place.

Jeune, blonde, les yeux bleus.

Élise ?

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