La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 10 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 7 - La Sérénissime

Chapitre 7

 

La Sérénissime

 

Vadim rentra à Genève où Paul d’Ingrincourt l’avait déjà accueilli avant

son départ pour Bréhat. Les retrouvailles entre les deux hommes avaient été

très émouvantes.

Paul tenta d’intéresser Vadim au devenir de la nouvelle Russie où Andreï

Soltov, son ancien compagnon de cellule, était retourné et présidait

désormais l’université de Saint-Pétersbourg. Mais Vadim lui dit un jour :

— Autant j’aime la réflexion stratégique qui permet de gagner une partie

d’échecs, autant je n’aime pas les stratégies politiques où les hommes ne

sont plus que des pions. J’en ai été un sur l’échiquier de l’Union soviétique.

Je ne suis pas certain d’avoir envie de le redevenir, même sous un nouveau

régime.

De ces conversations, il ressortit que Paul n’en savait pas beaucoup plus

sur les états d’âme de Donatella que ceux qui étaient relatés dans les lettres

à son frère et dont il n’avait été que le facteur.

Paul entreprit alors Vadim sur sa façon d’envisager l’avenir.

— Que comptes-tu faire désormais ? Qui va devenir le champion du

monde d’échecs ?

— À Moscou, j’ai décidé de jouer ma dernière partie.

— En tant que « rouge masqué » ?

— Non, pas seulement.

— Tu ne crois pas que c’est un peu du gâchis ?

— Pour qui ? Un autre prendra ma place.

— Pour toi… tu as un tel talent.

— Je me suis rendu compte en lisant les lettres de ma mère et en passant

ces quelques jours à Bréhat que ce talent est bien inutile si celui qui l’exerce est insensible. S’il n’est même pas en mesure de se rendre compte que sa

propre mère souffre en silence.

— Mais tu n’y es pour rien, Vadim. Tu étais dans un système.

— C’est bien ce que je te dis, ce système-là, ce qu’il a fait de moi, je

n’en veux plus.

— Et tu crois que les Russes vont te laisser tranquille ?

— Je pourrais demander la nationalité française. Puisque ma mère était

française…

— Et jouer sous les couleurs tricolores ?

— Tu vois, Paul, toi aussi tu es dans le système. Tu penses comme eux.

Je suis en train de te parler de mon identité et toi tu te dis que ça pourrait

être un joli coup de récupérer un champion du monde d’échecs français.

Alors que je veux devenir un homme, un être humain qui sent son cœur

battre.

— Je comprends. Permets-moi quand même de te proposer de

m’accompagner pour être spectateur d’une partie d’échecs un peu spéciale,

à Venise.

— À Venise !

— Oui, tu connais Deep Blue ?

— Oui, l’ordinateur d’IBM qui a battu Garry Kasparov et dont on dit

qu’il est invincible par un homme.

— C’est cela. Une jeune Tibétaine va le défier à Venise dans le cadre

d’un gala de bienfaisance au profit du Tibet libre.

— Et donc elle va perdre…

— Je ne sais pas, mais ce qui est particulier dans cette histoire, c’est

qu’elle jouera derrière un paravent pour ne pas être reconnue par les

Chinois qui ne veulent pas entendre parler de l’indépendance de cette

province. Ça ne te rappelle pas quelque chose ? La façon dont elle a pu

quitter la Chine pour venir à Venise est un mystère. Elle sera accompagnée

par le dalaï-lama qui viendra d’Inde pour l’occasion et sera le seul à prendre

la parole.

— À nouveau les échecs comme instrument diplomatique…

Effectivement, tu m’intrigues. L’attaque de Venise est l’une des ouvertures

les plus célèbres qui permet en quatre coups la mise en échec du roi adverse

par un fou.

Après l’archipel de Bréhat, la lagune vénitienne était une nouvelle étape

aquatique sur le chemin de Vadim. Qu’est-ce qui peut ainsi pousser

l’homme à coloniser des univers si particuliers où leur présence devient un

défi au temps et aux éléments ?

Vadim découvrit ainsi la lagune et fut fasciné par l’histoire de la cité des

Doges. La ville flottante de l’Adriatique lui fit l’effet d’une grandiose fable.

Il aima ce territoire marin dont l’histoire débuta comme terre d’exil de

réfugiés avant de devenir une république faisant la loi sur l’ensemble de la

Méditerranée. La Casa Frolo sur l’île de la Giudecca hébergeait le consulat

français et c’est là qu’avec Paul ils furent logés. De l’ancienne île-jardin de

la Giudecca, la vue sur Venise est la plus belle.

 

Afin d’assurer la sécurité de la jeune Tibétaine, la partie d’échecs contre

Deep Blue se déroulait sur la petite île de Poveglia, l’ancien lazaret où

étaient mis en quarantaine les équipages venant de ports où sévissait la

peste. Plus de cent soixante mille corps y furent brûlés. Pour accéder à cette

île interdite au public, un sublime vaporetto vernissé sur lequel flottait le

drapeau tricolore vint chercher Paul et Vadim à la Giudecca. Tout autour de

Poveglia, des femmes en blanc, un bandeau doré autour du front,

surveillaient les arrivants sur l’île.

— La garde blanche, indiqua Paul à Vadim. Ce sont des femmes qui

pratiquent les arts martiaux et assurent la sécurité de grandes réunions

diplomatiques au service de la paix dans le monde. Un mécène suisse est à

l’origine de la création de cette organisation. Leur formation se déroule

dans un ancien monastère au bord du lac de Neuchâtel.

Vadim et Paul traversèrent un cloître embaumant les effluves des rosiers

grimpant sur les vieux piliers de pierre et furent conduits à l’intérieur d’un

immense bâtiment. Ils pénétrèrent dans une grande salle aux murs blanchis

à la chaux au centre de laquelle était disposé un échiquier, un fauteuil et un

ordinateur. Attendaient déjà quelques spectateurs et plusieurs télévisions

internationales. De grandes oriflammes aux couleurs du Tibet libre

tombaient des poutres de la charpente. Vadim s’assit aux places qui leur

étaient réservées pendant que Paul allait saluer les ambassadeurs de

plusieurs pays soutenant la démarche tibétaine. Face à eux, le dalaï-lama

entouré de quelques moines, eux aussi en exil en Inde.

Paul commenta :

— Là où nous sommes se trouvait l’ancien hôpital psychiatrique, célèbre

pour des lobotomies pratiquées principalement sur des femmes dans

l’espoir de soigner la schizophrénie et l’épilepsie. Je trouve que nos hôtes

ne manquent pas d’humour d’avoir choisi ce lieu pour un affrontement si

particulier entre deux cerveaux.

— Tu sais, Paul, je ne considère pas vraiment cette machine comme un

cerveau. Ceux qui l’ont conçue certainement, mais Deep Blue n’est qu’un

tas de ferraille. As-tu lu Le Guide du voyageur galactique ? C’est un livre

de science-fiction écrit par Douglas Adams qui traite du sens de la vie.

Dans ce récit, une réponse est proposée, le chiffre 42. Mais personne ne sait

à quelle question précise répond ce chiffre. Les hommes décident alors de

créer un supercalculateur pour trouver la question, ils le baptisent « Deep

Thought » ce qui signifie « Pensée profonde ». Le seul problème, c’est

qu’au bout de 7,5 millions d’années, le superordinateur n’a pas trouvé.

C’est en référence à ce livre qu’IBM a donné son nom à sa machine.

— Belle histoire… J’espère que tu mettras moins de 7,5 millions

d’années à trouver le sens de ta vie, répondit Paul en souriant.

 

Quand l’ensemble des invités fut réuni, quatre femmes de la garde

blanche entrèrent, accompagnant celle qui allait défier Deep Blue. On ne

pouvait voir de la Tibétaine que ses seuls pieds nus.

Elle s’assit devant l’échiquier et sortit les mains du paravent par une

fente réalisée à dessein.

Sur un grand écran apparut l’échiquier. En haut Deep Blue, en bas les

mains de son adversaire. Un grand coup de gong marqua le début de la

partie. Un ingénieur d’IBM déplaçait les pièces en fonction des résultats de

l’ordinateur.

Vadim, après les premiers coups joués, chuchota :

— Drôle de clin d’œil, l’ouverture de la joueuse s’appelle le « piège

sibérien ».

— Et alors…

— C’est bizarre. Elle semble maintenant changer de stratégie en sortant

un fou. Elle va le perdre.

Effectivement Deep Blue prit le fou noir.

La jeune femme jouait lentement et l’ordinateur calait son temps de

réponse très exactement sur celui de son adversaire.

La Tibétaine enchaîna en avançant son pion de deux cases : A2-A4.

— Je ne comprends pas ce qu’elle fait. Deep Blue va prendre son cheval.

Tous ceux qui connaissaient les échecs devaient être comme Vadim,

sachant désormais l’issue de la partie inéluctablement en faveur de la

machine. Les coups s’enchaînèrent dans un silence total.

C’est alors que Vadim fut troublé par autre chose que le jeu : cette bague

à l’annulaire de la main gauche de la joueuse. Un anneau noir avec un point

blanc en son centre.

— Qu’est-ce qu’il y a, Vadim ?

— Ces mains. J’ai déjà vu ces mains avec cette bague. Mais je ne sais

plus où…

La joueuse avança sa dame en H5.

— Il est foutu.

— Qui ?

— Deep Blue. Ce coup est génial. En trois coups il est mat.

— Ce n’est pas possible.

— Si. D’ailleurs, regarde, il le sait.

L’ingénieur d’IBM prit le roi blanc et le coucha.

La salle applaudit.

Le gong retentit une nouvelle fois et la championne tibétaine quitta la

salle comme elle y était entrée.

C’est alors que le dalaï-lama sourit, se leva et prit la parole.

— Il n’y a pas plus libre que l’esprit. C’est par l’esprit que, même au

plus profond des prisons, l’homme reste oiseau. L’esprit abolit les

frontières. Aucune dictature, aucun totalitarisme, ne pourra jamais écraser

l’esprit de ceux qui luttent pour la justice et n’ont entre les mains que le

pouvoir du cœur. Tel le vent qui transporte le pollen des fleurs, l’esprit est le

véhicule de l’amour. Jamais une machine n’aura le pouvoir des fleurs ni la

puissance de l’amour.

L’homme à la kesa pourpre salua et quitta la salle sous les

applaudissements renouvelés d’une assemblée debout.

En rejoignant le vaporetto qui les attendait, Vadim était absorbé dans ses

pensées.

— Quelle incroyable victoire ! lui dit Paul.

— Quel beau message surtout ! Il m’a rappelé les mots de Soljenitsyne

sur la libération des entraves matérielles de l’humain par la découverte de la

spiritualité.

— Oui. Double victoire : diplomatique et sur Deep Blue.

— Paul, peux-tu en savoir plus sur cette joueuse ? Je suis certain d’avoir

déjà vu ces mains. Ce ne sont pas les mains d’une Asiatique. Je suis certain

d’avoir déjà vu cette bague sur ces doigts.

— Ça ne va pas être facile mais je peux essayer. L’ambassadeur de

Suède m’a indiqué qu’à peine la partie terminée, un hélicoptère l’a

embarquée pour l’aéroport où un avion l’attendait pour rejoindre l’Asie.

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