La traversée des lumières
Chapitre 7 - La Sérénissime
Chapitre 7
La Sérénissime
Vadim rentra à Genève où Paul d’Ingrincourt l’avait déjà accueilli avant
son départ pour Bréhat. Les retrouvailles entre les deux hommes avaient été
très émouvantes.
Paul tenta d’intéresser Vadim au devenir de la nouvelle Russie où Andreï
Soltov, son ancien compagnon de cellule, était retourné et présidait
désormais l’université de Saint-Pétersbourg. Mais Vadim lui dit un jour :
— Autant j’aime la réflexion stratégique qui permet de gagner une partie
d’échecs, autant je n’aime pas les stratégies politiques où les hommes ne
sont plus que des pions. J’en ai été un sur l’échiquier de l’Union soviétique.
Je ne suis pas certain d’avoir envie de le redevenir, même sous un nouveau
régime.
De ces conversations, il ressortit que Paul n’en savait pas beaucoup plus
sur les états d’âme de Donatella que ceux qui étaient relatés dans les lettres
à son frère et dont il n’avait été que le facteur.
Paul entreprit alors Vadim sur sa façon d’envisager l’avenir.
— Que comptes-tu faire désormais ? Qui va devenir le champion du
monde d’échecs ?
— À Moscou, j’ai décidé de jouer ma dernière partie.
— En tant que « rouge masqué » ?
— Non, pas seulement.
— Tu ne crois pas que c’est un peu du gâchis ?
— Pour qui ? Un autre prendra ma place.
— Pour toi… tu as un tel talent.
— Je me suis rendu compte en lisant les lettres de ma mère et en passant
ces quelques jours à Bréhat que ce talent est bien inutile si celui qui l’exerce est insensible. S’il n’est même pas en mesure de se rendre compte que sa
propre mère souffre en silence.
— Mais tu n’y es pour rien, Vadim. Tu étais dans un système.
— C’est bien ce que je te dis, ce système-là, ce qu’il a fait de moi, je
n’en veux plus.
— Et tu crois que les Russes vont te laisser tranquille ?
— Je pourrais demander la nationalité française. Puisque ma mère était
française…
— Et jouer sous les couleurs tricolores ?
— Tu vois, Paul, toi aussi tu es dans le système. Tu penses comme eux.
Je suis en train de te parler de mon identité et toi tu te dis que ça pourrait
être un joli coup de récupérer un champion du monde d’échecs français.
Alors que je veux devenir un homme, un être humain qui sent son cœur
battre.
— Je comprends. Permets-moi quand même de te proposer de
m’accompagner pour être spectateur d’une partie d’échecs un peu spéciale,
à Venise.
— À Venise !
— Oui, tu connais Deep Blue ?
— Oui, l’ordinateur d’IBM qui a battu Garry Kasparov et dont on dit
qu’il est invincible par un homme.
— C’est cela. Une jeune Tibétaine va le défier à Venise dans le cadre
d’un gala de bienfaisance au profit du Tibet libre.
— Et donc elle va perdre…
— Je ne sais pas, mais ce qui est particulier dans cette histoire, c’est
qu’elle jouera derrière un paravent pour ne pas être reconnue par les
Chinois qui ne veulent pas entendre parler de l’indépendance de cette
province. Ça ne te rappelle pas quelque chose ? La façon dont elle a pu
quitter la Chine pour venir à Venise est un mystère. Elle sera accompagnée
par le dalaï-lama qui viendra d’Inde pour l’occasion et sera le seul à prendre
la parole.
— À nouveau les échecs comme instrument diplomatique…
Effectivement, tu m’intrigues. L’attaque de Venise est l’une des ouvertures
les plus célèbres qui permet en quatre coups la mise en échec du roi adverse
par un fou.
Après l’archipel de Bréhat, la lagune vénitienne était une nouvelle étape
aquatique sur le chemin de Vadim. Qu’est-ce qui peut ainsi pousser
l’homme à coloniser des univers si particuliers où leur présence devient un
défi au temps et aux éléments ?
Vadim découvrit ainsi la lagune et fut fasciné par l’histoire de la cité des
Doges. La ville flottante de l’Adriatique lui fit l’effet d’une grandiose fable.
Il aima ce territoire marin dont l’histoire débuta comme terre d’exil de
réfugiés avant de devenir une république faisant la loi sur l’ensemble de la
Méditerranée. La Casa Frolo sur l’île de la Giudecca hébergeait le consulat
français et c’est là qu’avec Paul ils furent logés. De l’ancienne île-jardin de
la Giudecca, la vue sur Venise est la plus belle.
Afin d’assurer la sécurité de la jeune Tibétaine, la partie d’échecs contre
Deep Blue se déroulait sur la petite île de Poveglia, l’ancien lazaret où
étaient mis en quarantaine les équipages venant de ports où sévissait la
peste. Plus de cent soixante mille corps y furent brûlés. Pour accéder à cette
île interdite au public, un sublime vaporetto vernissé sur lequel flottait le
drapeau tricolore vint chercher Paul et Vadim à la Giudecca. Tout autour de
Poveglia, des femmes en blanc, un bandeau doré autour du front,
surveillaient les arrivants sur l’île.
— La garde blanche, indiqua Paul à Vadim. Ce sont des femmes qui
pratiquent les arts martiaux et assurent la sécurité de grandes réunions
diplomatiques au service de la paix dans le monde. Un mécène suisse est à
l’origine de la création de cette organisation. Leur formation se déroule
dans un ancien monastère au bord du lac de Neuchâtel.
Vadim et Paul traversèrent un cloître embaumant les effluves des rosiers
grimpant sur les vieux piliers de pierre et furent conduits à l’intérieur d’un
immense bâtiment. Ils pénétrèrent dans une grande salle aux murs blanchis
à la chaux au centre de laquelle était disposé un échiquier, un fauteuil et un
ordinateur. Attendaient déjà quelques spectateurs et plusieurs télévisions
internationales. De grandes oriflammes aux couleurs du Tibet libre
tombaient des poutres de la charpente. Vadim s’assit aux places qui leur
étaient réservées pendant que Paul allait saluer les ambassadeurs de
plusieurs pays soutenant la démarche tibétaine. Face à eux, le dalaï-lama
entouré de quelques moines, eux aussi en exil en Inde.
Paul commenta :
— Là où nous sommes se trouvait l’ancien hôpital psychiatrique, célèbre
pour des lobotomies pratiquées principalement sur des femmes dans
l’espoir de soigner la schizophrénie et l’épilepsie. Je trouve que nos hôtes
ne manquent pas d’humour d’avoir choisi ce lieu pour un affrontement si
particulier entre deux cerveaux.
— Tu sais, Paul, je ne considère pas vraiment cette machine comme un
cerveau. Ceux qui l’ont conçue certainement, mais Deep Blue n’est qu’un
tas de ferraille. As-tu lu Le Guide du voyageur galactique ? C’est un livre
de science-fiction écrit par Douglas Adams qui traite du sens de la vie.
Dans ce récit, une réponse est proposée, le chiffre 42. Mais personne ne sait
à quelle question précise répond ce chiffre. Les hommes décident alors de
créer un supercalculateur pour trouver la question, ils le baptisent « Deep
Thought » ce qui signifie « Pensée profonde ». Le seul problème, c’est
qu’au bout de 7,5 millions d’années, le superordinateur n’a pas trouvé.
C’est en référence à ce livre qu’IBM a donné son nom à sa machine.
— Belle histoire… J’espère que tu mettras moins de 7,5 millions
d’années à trouver le sens de ta vie, répondit Paul en souriant.
Quand l’ensemble des invités fut réuni, quatre femmes de la garde
blanche entrèrent, accompagnant celle qui allait défier Deep Blue. On ne
pouvait voir de la Tibétaine que ses seuls pieds nus.
Elle s’assit devant l’échiquier et sortit les mains du paravent par une
fente réalisée à dessein.
Sur un grand écran apparut l’échiquier. En haut Deep Blue, en bas les
mains de son adversaire. Un grand coup de gong marqua le début de la
partie. Un ingénieur d’IBM déplaçait les pièces en fonction des résultats de
l’ordinateur.
Vadim, après les premiers coups joués, chuchota :
— Drôle de clin d’œil, l’ouverture de la joueuse s’appelle le « piège
sibérien ».
— Et alors…
— C’est bizarre. Elle semble maintenant changer de stratégie en sortant
un fou. Elle va le perdre.
Effectivement Deep Blue prit le fou noir.
La jeune femme jouait lentement et l’ordinateur calait son temps de
réponse très exactement sur celui de son adversaire.
La Tibétaine enchaîna en avançant son pion de deux cases : A2-A4.
— Je ne comprends pas ce qu’elle fait. Deep Blue va prendre son cheval.
Tous ceux qui connaissaient les échecs devaient être comme Vadim,
sachant désormais l’issue de la partie inéluctablement en faveur de la
machine. Les coups s’enchaînèrent dans un silence total.
C’est alors que Vadim fut troublé par autre chose que le jeu : cette bague
à l’annulaire de la main gauche de la joueuse. Un anneau noir avec un point
blanc en son centre.
— Qu’est-ce qu’il y a, Vadim ?
— Ces mains. J’ai déjà vu ces mains avec cette bague. Mais je ne sais
plus où…
La joueuse avança sa dame en H5.
— Il est foutu.
— Qui ?
— Deep Blue. Ce coup est génial. En trois coups il est mat.
— Ce n’est pas possible.
— Si. D’ailleurs, regarde, il le sait.
L’ingénieur d’IBM prit le roi blanc et le coucha.
La salle applaudit.
Le gong retentit une nouvelle fois et la championne tibétaine quitta la
salle comme elle y était entrée.
C’est alors que le dalaï-lama sourit, se leva et prit la parole.
— Il n’y a pas plus libre que l’esprit. C’est par l’esprit que, même au
plus profond des prisons, l’homme reste oiseau. L’esprit abolit les
frontières. Aucune dictature, aucun totalitarisme, ne pourra jamais écraser
l’esprit de ceux qui luttent pour la justice et n’ont entre les mains que le
pouvoir du cœur. Tel le vent qui transporte le pollen des fleurs, l’esprit est le
véhicule de l’amour. Jamais une machine n’aura le pouvoir des fleurs ni la
puissance de l’amour.
L’homme à la kesa pourpre salua et quitta la salle sous les
applaudissements renouvelés d’une assemblée debout.
En rejoignant le vaporetto qui les attendait, Vadim était absorbé dans ses
pensées.
— Quelle incroyable victoire ! lui dit Paul.
— Quel beau message surtout ! Il m’a rappelé les mots de Soljenitsyne
sur la libération des entraves matérielles de l’humain par la découverte de la
spiritualité.
— Oui. Double victoire : diplomatique et sur Deep Blue.
— Paul, peux-tu en savoir plus sur cette joueuse ? Je suis certain d’avoir
déjà vu ces mains. Ce ne sont pas les mains d’une Asiatique. Je suis certain
d’avoir déjà vu cette bague sur ces doigts.
— Ça ne va pas être facile mais je peux essayer. L’ambassadeur de
Suède m’a indiqué qu’à peine la partie terminée, un hélicoptère l’a
embarquée pour l’aéroport où un avion l’attendait pour rejoindre l’Asie.
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