La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 12 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 9 - La route du sel

Chapitre 9

La route du sel

 

Chang raconta à Vadim comment ils avaient rejoint Lhassa avec Kam, en

se joignant aux nomades du sel qui franchissent chaque année l’Himalaya.

Vadim quitta maître Shuan et son fils non sans beaucoup d’émotion. Il

avait décidé de suivre le même parcours que celui de Kam.

— Prends soin de toi. L’hiver arrive et bientôt les cols ne seront plus

franchissables. Certaines caravanes de sel ont disparu dans l’Himalaya pour

n’avoir pas voulu attendre le printemps, lui avait dit Chang.

Pour ne créer aucun embarras à ses hôtes, Vadim s’acquitta de son

engagement en passant au bureau du Parti communiste de Shangli où il

signala son départ. Il prit un bus quittant le village chinois pour rejoindre

Mgari, proche de la frontière avec le Ladakh, où se trouvent les lacs de

l’immense plaine du Changtang où les nomades venaient chercher les

cristaux de sel.

Au fil de ce voyage, Vadim avait troqué ses pantalons pour les tuniques

kaki de l’armée chinoise. Il portait un chapeau à larges bords, tentant de se

fondre ainsi le plus possible dans la population.

Lorsqu’il me raconta son long voyage pour rejoindre le Changtang,

alternant les bus et les tronçons comme passager de camions qui assuraient

le ravitaillement des zones les plus reculées de la Chine, je fus admiratif de

sa détermination. Il adopta une forme d’ascèse qui le conduisit à réduire ses

repas au strict minimum et à dormir sur de vulgaires paillasses louées par

des hôtes d’une nuit.

Il passa ensuite clandestinement la frontière du Ladakh, guidé par un

berger qui lui fit franchir son premier col. Désormais équipé pour affronter

le froid, Vadim trouva un guide, Raja, qui accepta de le conduire sur les trois autres cols permettant d’atteindre Nyoma sur l’un des plus hauts

plateaux désertiques du monde, à 4 500 mètres d’altitude. À chacun des

cols, des ponts traversés, des murets de pierres pour soutenir le chemin, des

drapeaux de prière flottaient au vent. Colorés ou usés par les jours, ils

témoignaient de cette humanité en quête et dans laquelle Vadim prenait sa

place. Souvent, sur ces chiffons blancs, rouges, verts, jaunes et bleus, un

cheval du vent galope, escorté d’un tigre, d’un lion, d’un dragon et d’un

oiseau, dont Vadim apprit qu’ils étaient les animaux mythiques qui portent

les souhaits vers le ciel.

À chaque morceau de tissu étaient associés les rêves, les espoirs

d’hommes et de femmes. Vadim se trouvait bien pauvre de n’être tendu vers

rien, ou si peu, comme si le reste de son existence allait dépendre de celle

qu’il retrouverait, ou pas…

Durant ces jours passés avec Raja, limité par l’absence d’une langue en

commun, Vadim prit conscience qu’en marchant ainsi, des heures durant,

synchronisant son pas avec son souffle et les battements de son cœur, il

habitait une autre temporalité. Le pas qui succède à un autre pas sur un

sentier était désormais devenu l’unité de mesure du temps. Réduit à la seule

capacité de ses deux jambes, Vadim prit également conscience de la liberté

de celui qui chemine ; une liberté profondément liée à l’autonomie de

l’homme qui ne dépend plus d’aucun engin motorisé, d’aucun horaire de

train ou d’avion, d’aucun autre homme pour conduire un bus sur les routes

chaotiques de Chine.

La liberté de Vadim était aussi celle de l’homme que rien ni personne

n’attend. Ce qui aurait pu être vécu comme de la solitude extrême était à la

source de vrais instants de joie. Sentiment nouveau pour celui qui pourtant

était déjà un homme.

C’est dans cet état d’esprit qu’il arriva au bord du lac Tso Moriri puis à

Korzok, un village de maisons blanchies à la chaux dominé par un

monastère bouddhiste où Raja et lui se quittèrent. De ces jours passés

ensemble, il ne restait que des regards, des gestes pour tendre le pain,

parfois un sourire qui voulait dire « tout va bien » à celui qui se retournait

pour s’assurer qu’il marchait encore. Ces échanges de rien, Vadim en

conserva longtemps le souvenir, me disant quand nous nous retrouvâmes

que deux hommes qui marchent ensemble et abandonnent l’usage des mots

établissent un lien d’un autre ordre, plus primitif, profondément lié à la terre qui porte leurs pas, à l’air qui les enveloppe dans un même souffle, à la nuit

qui les recouvre du même drap.

Vadim songea aux prières des drapeaux dont la tradition bouddhiste dit

que le vent qui caresse les mots des formules sacrées leur permet de

rejoindre les dieux et d’être transmis à tous ceux qu’ils croisent dans leur

course. Assis sur les marches du monastère de Korzok, il regarda ce

paysage d’une aridité extrême, les sommets acérés pour seul horizon et le

lac dont seuls les rivages étaient cultivés.

Alors que le soir tombait, il entra dans le village, trouva une échoppe où

il mangea un bol de riz accompagné de lentilles et s’enquit d’un lieu où

dormir. Dans le recoin d’une maison, sur un banc recouvert d’une

couverture en laine de yack, Vadim dormit la nuit la plus longue de sa vie.

Une nuit qui dura tout un jour, peuplée d’images colorées, de divinités

indiennes, de drapeaux de prière accrochés à chacun des lieux où il était

passé, de l’encolure d’Althéa à la prison sibérienne, sur les rives de Bréhat

comme sur les murs de la forge de Shuang, partout les drapeaux flottaient et

lui murmuraient aux oreilles des bribes de mots dans des langues qu’il ne

connaissait pas.

 

À son réveil, un jeune enfant assis en tailleur l’observait. Vêtu de l’habit

traditionnel couleur safran, le crâne rasé, un sourire aux lèvres, il fit signe à

Vadim de le suivre et l’emmena aux abords du temple auprès d’un homme

qui attelait un yack. Faisant le tour de l’encolure, des drapeaux de prière

étaient accrochés à une ceinture en cuir ornée de grelots. L’homme s’inclina

et, en anglais, s’adressa à Vadim :

— Je m’appelle Pemba. Tu veux rejoindre Lhassa en suivant une

caravane de sel ?

— Oui, je veux aller à Lhassa. Comment le savez-vous ?

— Le vent va plus vite que ton pas et ne s’arrête pas en haut des

montagnes. Je suis venu faire bénir le yack qui conduira la caravane. Nous

allons terminer de récolter de sel du lac de Changtang. Dans deux jours,

nous partons pour Lhassa. Avec le mauvais temps qui arrive, ce sera la

dernière caravane de la saison. Couvre-toi. Si tout se passe bien, nous

atteindrons Lhassa en sept jours.

 

Accrochés aux flancs des yacks, de lourds sacs de sel donnaient aux

animaux une silhouette large et trapue. En tête de la caravane marchait Pemba, suivi de l’animal meneur du convoi que plus de cent yacks

composaient. Entre chacun des yacks, un homme, responsable de la bête qui

le précède et de celle qui le suit comme de tout ce qu’elles transportent.

Cent hommes de tous âges mais pas une femme.

Vadim marchait derrière les nomades du sel. À plus de 6 000 mètres

d’altitude, le lac de Changtang est réputé pour la qualité de ses cristaux.

Quand ils arriveront dans les plaines, les nomades troqueront alors le sel

contre des céréales. La route des caravanes de sel est la même que celle

qu’empruntait la soie ou le thé. C’est pour le commerce que, de tout temps,

les hommes ont traversé les mers et franchi les montagnes. C’est ainsi

également que les femmes et les hommes, leur alimentation, leurs cultures,

se sont enrichis du métissage des uns avec les autres.

Durant la journée, seuls les grognements des yacks et le bruit des pierres

qui roulaient sous leurs sabots se faisaient entendre. Vadim retrouvait, avec

la marche de la caravane, les sensations éprouvées avec Raja pour rejoindre

le Ladakh. Ses pensées semblaient se dilater, s’étendre, se diluer avec les

nuages blancs du ciel himalayen.

Le soir, les nomades dressaient un camp de tentes en lourde toile. Dans

chacune d’elles un poêle en fer, unique objet qui rassemblait les hommes.

Là, ils chauffaient l’eau d’un thé amer, fort et épicé qui brûla la gorge de

Vadim. Les hommes rirent en le voyant rougir.

Les yacks, dehors, étaient libres de pâturer aux abords du camp.

C’est durant ces courtes soirées que Pemba raconta à Vadim que la date

de départ, les lieux de campements et l’itinéraire des caravanes étaient

déterminés par les astres lors d’un rituel établi suivant la tradition

bouddhiste. Il lui expliqua que les cristaux de sel étaient considérés comme

les larmes de la déesse Tara, figure féminine majeure du bouddhisme, car

elle est la mère de tous les bouddhas.

— Tara est celle qui libère.

— Alors je vais la prier souvent, lui répondit Vadim.

Pemba ne posa jamais de question à Vadim sur ce qu’il était venu faire en

Chine et ce qu’il cherchait à Lhassa. Il avait une présence qui

impressionnait Vadim. Grand, les cheveux longs et bouclés, une grande

moustache entourant ses lèvres, il portait un très beau manteau en poils de

yack blancs. Le soir, il fumait une longue pipe, assis à l’écart des hommes.

Parfois ceux-ci venaient l’interroger. Son autorité était naturelle.

— Demain nous franchirons les hautes montagnes et nous serons dans la

neige. Prends ces bottes sinon tes pieds gèleront.

— Merci. Pemba, comment savais-tu que je voulais aller à Lhassa ?

— Rares sont ceux qui arrivent de Chine et qui ont les yeux verts, les

cheveux blonds et la peau claire. Une seule fois une femme a poussé la

porte du monastère de Korzok, elle avait marqué le chef religieux. Quand je

suis allé le voir pour choisir la date de notre départ, il m’a dit : « Un homme

aux yeux verts et aux cheveux blonds va arriver. Attends-le. Il va à

Lhassa. »

Vadim repensa à la conversation avec maître Shuan, aux voûtes célestes

qui rassemblent les destinées des hommes, au vent qui transporte les prières

des drapeaux colorés, à ce que l’on croit savoir et que l’on ne sait pas, à ce

que l’on croit voir et que l’on ne voit pas…

Le lendemain, la marche fut longue et pénible. Le sentier longeait les

falaises de la montagne et, régulièrement, les yacks glissaient sur le sol

gelé, manquant basculer dans le vide avec leur chargement. Pemba l’avait

invité à marcher devant, avec lui.

Arrivant sur une vire vertigineuse, il adressa un ordre à ses compagnons

et chacun banda les yeux de ses bêtes.

— Pourquoi fais-tu cela ? lui demanda Vadim.

— Les yacks ne sont pas fous et s’ils voyaient leur passage, ils ne

s’engageraient pas sur ce chemin. En leur bandant les yeux, nous nous

appuyons seulement sur la confiance qu’ils ont en nous. La relation entre

les hommes et ces animaux massifs est étonnamment tendre. Sans doute

savent‐ils, les nomades du Tibet, qu’ils doivent leur existence même à ces

yacks aux allures venues de la Préhistoire.

Les cent bêtes passèrent une à une. La nuit arrivant, Pemba dirigea la

caravane vers un grand abri-sous-roche.

— Nous dormirons là.

— Sans tente ?

— Oui.

— On va geler.

— Si tu le veux, tu gèleras. Moi non, dit‐il à Vadim avec un grand

sourire.

L’abri se prolongeait en une grande grotte. Les yacks avec leurs longs

poils noirs restèrent dehors et les hommes se retrouvèrent autour d’un feu

de vieux bois trouvé dans la caverne.

— Tu vois, Vadim, ce bois que nous trouvons pour le feu, d’autres que

nous venus en été l’ont déposé pour les nomades les plus tardifs. Cette

tradition dure depuis toujours. En remerciement, à chaque passage d’une

caravane, nous laissons du thé. Toutes ces couvertures en peau de yack qui

nous isolent du sol sont aussi le résultat de cette tradition. Nous savons que,

lorsque nous nous arrêtons ici, nous ne sommes pas obligés de débâter les

yacks.

— C’est une très belle coutume.

— Oui. Mais si tu tiens vraiment à geler tu peux aller dormir dehors

avec les bêtes…

Vadim sourit à son tour.

— Demain nous passerons le Goring La, le dernier col avant le lac

Namtso puis Tolung. Les hommes vont retrouver leurs familles qu’ils n’ont

pas vues depuis plusieurs mois. Ce soir est notre dernière nuit.

Dehors le vent soufflait fort. Le ciel était dégagé et la lune pleine, elle

faisait briller les cornes des yacks qui étaient comme autant de flambeaux

dressés sur les flancs de la montagne. Le grand yack de Pemba au poil noir

et blanc vint vers Vadim et appuya doucement son front contre son torse.

Une immense puissance maîtrisée tout en douceur. Dans l’œil de l’animal

Vadim vit le reflet de son visage.

 

Au-dedans, les hommes parlaient fort autour du feu. Il y avait une

dimension festive à cette dernière nuit. Certains s’exerçaient à la lutte,

d’autres sculptaient dans le bois blanc des lauriers.

— C’est une tradition des pères, lui expliqua Pemba. Dans un bois

ramassé durant leur absence, les hommes qui ont vécu leur première

caravane doivent sculpter un objet qu’ils vont rapporter à leur fils.

Sortant de sous sa veste un pendentif en bois accroché à un lacet en cuir

qu’il montra à Vadim, Pemba compléta :

— Ce sifflet en bois m’a été offert par mon père il y a quarante ans.

J’avais alors 10 ans.

Dans un coin de la caverne, un groupe d’hommes poussait régulièrement

de grands cris. Vadim s’approcha et découvrit qu’ils entouraient deux

joueurs se faisant face autour du plus rudimentaire des échiquiers :

soixante-quatre cases dessinées sur le sol terreux de la grotte. Vadim apprit

par Pemba que les pièces avaient été sculptées par le père d’un nomade lors

d’un long séjour dans cette caverne, bloqué par une tempête de neige de dix jours. Les pièces noires le sont devenues après avoir été fumées à même le

feu. Les cris des spectateurs accompagnaient chaque prise d’une pièce de

l’un ou de l’autre des adversaires. À chacune d’elles, celui qui s’était fait

prendre devait boire une rasade d’un alcool blanc d’une bouteille posée à

même le sol.

Dans cette caverne sombre, étape mythique des nomades de la route du

sel, Vadim fut touché par ce misérable échiquier qui rassemblait les

hommes. Voyant les parties se succéder et les joueurs vaincus s’effondrer

parfois avant même le mat sur l’échiquier, il sourit en pensant au silence

religieux qui régnait dans les salons des grands hôtels des championnats

auxquels il participait. Un homme au visage traversé par une grande

cicatrice gagnait les parties les unes après les autres.

Il finit par tourner son visage vers Vadim et, d’un mouvement de tête,

l’invita à venir jouer. Il y avait dans le seul œil du joueur un air de défi,

presque arrogant. Cet homme avait le même regard que celui que lui portait

le général quand Vadim lui prenait un malheureux pion lors d’une partie.

La soirée était avancée et les hommes autour de l’échiquier fixèrent

Vadim, l’encourageant à répondre au défi. Pemba se rapprocha et sourit à

Vadim :

— Tu as évité de mourir gelé avec les yacks, mais je crois que tu

n’échapperas pas à la razzia du Mongol.

— Cet homme vient de Mongolie ?

— Oui, nous sommes nombreux à descendre des Mongols qui mirent fin

au royaume du Tibet au XVIIe siècle. Güshi porte le nom du chef Khan qui

installa le Ve dalaï-lama comme chef temporel du Tibet à Lhassa.

Assis face à l’homme balafré, Vadim offrit la dame blanche à son

adversaire, lui laissant l’avantage de l’entame sans tirage au sort.

Güshi éclata de rire. De ce rire glaçant que connaissait si bien Vadim.

Alors remonta à son esprit la partie d’échecs qui fit basculer sa vie du côté

des hommes. Il joua comme il le fit quinze ans plus tôt avec son père. À la

différence près qu’à chaque pièce qu’il perdait il devait boire…

Dès la première gorgée, Vadim s’étouffa et l’assemblée entière rit à gorge

déployée.

— Qu’est-ce que c’est que cet alcool ?, demanda‐t‐il à Pemba.

— Du baijiu. Du sorgho fermenté pendant des mois. L’alcool le plus fort

du monde. Les généraux de l’Armée rouge chinoise l’utilisaient pour désinfecter leurs plaies. Essaye de ne pas trop perdre de pions si tu ne veux

pas arriver à Lhassa allongé sur le dos d’un yack.

Sous l’effet de l’alcool auquel il n’était pas habitué, Vadim dut redoubler

d’efforts pour conduire sa partie.

Güshi, malgré les parties précédentes où il avait déjà largement bu au

goulot de la bouteille de baijiu semblait insensible aux degrés d’alcool de

son sang et ne se départissait pas d’une attitude dominatrice.

Un cavalier, une tour, deux pions… À plusieurs reprises encore, Vadim

porta ses lèvres au goulot. Mais la partie se déroulait exactement comme il

l’avait prévu. Il savait que trois coups plus tard son fou serait sur la

diagonale du roi et le mettrait mat. Alors il regarda son adversaire fixement,

avec un simple sourire, sans arrogance. Vadim n’avait plus besoin

d’humilier personne. Güshi n’était pas son père. Le Mongol connaissait lui

aussi l’issue de la partie. Il se leva, sourit à son tour à Vadim, coucha son roi

sur l’échiquier et lui tendit la main.

De toutes les ovations qui avaient accompagné ses victoires, celle-ci fut

celle qui toucha le plus Vadim. Le passé appartenait au passé. Là, avec des

hommes rustres, dans une caverne éclairée de flambeaux, les échecs

redevinrent un jeu, juste un jeu pour réveiller l’intelligence humaine. Un

noble jeu…

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