La traversée des lumières
Chapitre 9 - La route du sel
Chapitre 9
La route du sel
Chang raconta à Vadim comment ils avaient rejoint Lhassa avec Kam, en
se joignant aux nomades du sel qui franchissent chaque année l’Himalaya.
Vadim quitta maître Shuan et son fils non sans beaucoup d’émotion. Il
avait décidé de suivre le même parcours que celui de Kam.
— Prends soin de toi. L’hiver arrive et bientôt les cols ne seront plus
franchissables. Certaines caravanes de sel ont disparu dans l’Himalaya pour
n’avoir pas voulu attendre le printemps, lui avait dit Chang.
Pour ne créer aucun embarras à ses hôtes, Vadim s’acquitta de son
engagement en passant au bureau du Parti communiste de Shangli où il
signala son départ. Il prit un bus quittant le village chinois pour rejoindre
Mgari, proche de la frontière avec le Ladakh, où se trouvent les lacs de
l’immense plaine du Changtang où les nomades venaient chercher les
cristaux de sel.
Au fil de ce voyage, Vadim avait troqué ses pantalons pour les tuniques
kaki de l’armée chinoise. Il portait un chapeau à larges bords, tentant de se
fondre ainsi le plus possible dans la population.
Lorsqu’il me raconta son long voyage pour rejoindre le Changtang,
alternant les bus et les tronçons comme passager de camions qui assuraient
le ravitaillement des zones les plus reculées de la Chine, je fus admiratif de
sa détermination. Il adopta une forme d’ascèse qui le conduisit à réduire ses
repas au strict minimum et à dormir sur de vulgaires paillasses louées par
des hôtes d’une nuit.
Il passa ensuite clandestinement la frontière du Ladakh, guidé par un
berger qui lui fit franchir son premier col. Désormais équipé pour affronter
le froid, Vadim trouva un guide, Raja, qui accepta de le conduire sur les trois autres cols permettant d’atteindre Nyoma sur l’un des plus hauts
plateaux désertiques du monde, à 4 500 mètres d’altitude. À chacun des
cols, des ponts traversés, des murets de pierres pour soutenir le chemin, des
drapeaux de prière flottaient au vent. Colorés ou usés par les jours, ils
témoignaient de cette humanité en quête et dans laquelle Vadim prenait sa
place. Souvent, sur ces chiffons blancs, rouges, verts, jaunes et bleus, un
cheval du vent galope, escorté d’un tigre, d’un lion, d’un dragon et d’un
oiseau, dont Vadim apprit qu’ils étaient les animaux mythiques qui portent
les souhaits vers le ciel.
À chaque morceau de tissu étaient associés les rêves, les espoirs
d’hommes et de femmes. Vadim se trouvait bien pauvre de n’être tendu vers
rien, ou si peu, comme si le reste de son existence allait dépendre de celle
qu’il retrouverait, ou pas…
Durant ces jours passés avec Raja, limité par l’absence d’une langue en
commun, Vadim prit conscience qu’en marchant ainsi, des heures durant,
synchronisant son pas avec son souffle et les battements de son cœur, il
habitait une autre temporalité. Le pas qui succède à un autre pas sur un
sentier était désormais devenu l’unité de mesure du temps. Réduit à la seule
capacité de ses deux jambes, Vadim prit également conscience de la liberté
de celui qui chemine ; une liberté profondément liée à l’autonomie de
l’homme qui ne dépend plus d’aucun engin motorisé, d’aucun horaire de
train ou d’avion, d’aucun autre homme pour conduire un bus sur les routes
chaotiques de Chine.
La liberté de Vadim était aussi celle de l’homme que rien ni personne
n’attend. Ce qui aurait pu être vécu comme de la solitude extrême était à la
source de vrais instants de joie. Sentiment nouveau pour celui qui pourtant
était déjà un homme.
C’est dans cet état d’esprit qu’il arriva au bord du lac Tso Moriri puis à
Korzok, un village de maisons blanchies à la chaux dominé par un
monastère bouddhiste où Raja et lui se quittèrent. De ces jours passés
ensemble, il ne restait que des regards, des gestes pour tendre le pain,
parfois un sourire qui voulait dire « tout va bien » à celui qui se retournait
pour s’assurer qu’il marchait encore. Ces échanges de rien, Vadim en
conserva longtemps le souvenir, me disant quand nous nous retrouvâmes
que deux hommes qui marchent ensemble et abandonnent l’usage des mots
établissent un lien d’un autre ordre, plus primitif, profondément lié à la terre qui porte leurs pas, à l’air qui les enveloppe dans un même souffle, à la nuit
qui les recouvre du même drap.
Vadim songea aux prières des drapeaux dont la tradition bouddhiste dit
que le vent qui caresse les mots des formules sacrées leur permet de
rejoindre les dieux et d’être transmis à tous ceux qu’ils croisent dans leur
course. Assis sur les marches du monastère de Korzok, il regarda ce
paysage d’une aridité extrême, les sommets acérés pour seul horizon et le
lac dont seuls les rivages étaient cultivés.
Alors que le soir tombait, il entra dans le village, trouva une échoppe où
il mangea un bol de riz accompagné de lentilles et s’enquit d’un lieu où
dormir. Dans le recoin d’une maison, sur un banc recouvert d’une
couverture en laine de yack, Vadim dormit la nuit la plus longue de sa vie.
Une nuit qui dura tout un jour, peuplée d’images colorées, de divinités
indiennes, de drapeaux de prière accrochés à chacun des lieux où il était
passé, de l’encolure d’Althéa à la prison sibérienne, sur les rives de Bréhat
comme sur les murs de la forge de Shuang, partout les drapeaux flottaient et
lui murmuraient aux oreilles des bribes de mots dans des langues qu’il ne
connaissait pas.
À son réveil, un jeune enfant assis en tailleur l’observait. Vêtu de l’habit
traditionnel couleur safran, le crâne rasé, un sourire aux lèvres, il fit signe à
Vadim de le suivre et l’emmena aux abords du temple auprès d’un homme
qui attelait un yack. Faisant le tour de l’encolure, des drapeaux de prière
étaient accrochés à une ceinture en cuir ornée de grelots. L’homme s’inclina
et, en anglais, s’adressa à Vadim :
— Je m’appelle Pemba. Tu veux rejoindre Lhassa en suivant une
caravane de sel ?
— Oui, je veux aller à Lhassa. Comment le savez-vous ?
— Le vent va plus vite que ton pas et ne s’arrête pas en haut des
montagnes. Je suis venu faire bénir le yack qui conduira la caravane. Nous
allons terminer de récolter de sel du lac de Changtang. Dans deux jours,
nous partons pour Lhassa. Avec le mauvais temps qui arrive, ce sera la
dernière caravane de la saison. Couvre-toi. Si tout se passe bien, nous
atteindrons Lhassa en sept jours.
Accrochés aux flancs des yacks, de lourds sacs de sel donnaient aux
animaux une silhouette large et trapue. En tête de la caravane marchait Pemba, suivi de l’animal meneur du convoi que plus de cent yacks
composaient. Entre chacun des yacks, un homme, responsable de la bête qui
le précède et de celle qui le suit comme de tout ce qu’elles transportent.
Cent hommes de tous âges mais pas une femme.
Vadim marchait derrière les nomades du sel. À plus de 6 000 mètres
d’altitude, le lac de Changtang est réputé pour la qualité de ses cristaux.
Quand ils arriveront dans les plaines, les nomades troqueront alors le sel
contre des céréales. La route des caravanes de sel est la même que celle
qu’empruntait la soie ou le thé. C’est pour le commerce que, de tout temps,
les hommes ont traversé les mers et franchi les montagnes. C’est ainsi
également que les femmes et les hommes, leur alimentation, leurs cultures,
se sont enrichis du métissage des uns avec les autres.
Durant la journée, seuls les grognements des yacks et le bruit des pierres
qui roulaient sous leurs sabots se faisaient entendre. Vadim retrouvait, avec
la marche de la caravane, les sensations éprouvées avec Raja pour rejoindre
le Ladakh. Ses pensées semblaient se dilater, s’étendre, se diluer avec les
nuages blancs du ciel himalayen.
Le soir, les nomades dressaient un camp de tentes en lourde toile. Dans
chacune d’elles un poêle en fer, unique objet qui rassemblait les hommes.
Là, ils chauffaient l’eau d’un thé amer, fort et épicé qui brûla la gorge de
Vadim. Les hommes rirent en le voyant rougir.
Les yacks, dehors, étaient libres de pâturer aux abords du camp.
C’est durant ces courtes soirées que Pemba raconta à Vadim que la date
de départ, les lieux de campements et l’itinéraire des caravanes étaient
déterminés par les astres lors d’un rituel établi suivant la tradition
bouddhiste. Il lui expliqua que les cristaux de sel étaient considérés comme
les larmes de la déesse Tara, figure féminine majeure du bouddhisme, car
elle est la mère de tous les bouddhas.
— Tara est celle qui libère.
— Alors je vais la prier souvent, lui répondit Vadim.
Pemba ne posa jamais de question à Vadim sur ce qu’il était venu faire en
Chine et ce qu’il cherchait à Lhassa. Il avait une présence qui
impressionnait Vadim. Grand, les cheveux longs et bouclés, une grande
moustache entourant ses lèvres, il portait un très beau manteau en poils de
yack blancs. Le soir, il fumait une longue pipe, assis à l’écart des hommes.
Parfois ceux-ci venaient l’interroger. Son autorité était naturelle.
— Demain nous franchirons les hautes montagnes et nous serons dans la
neige. Prends ces bottes sinon tes pieds gèleront.
— Merci. Pemba, comment savais-tu que je voulais aller à Lhassa ?
— Rares sont ceux qui arrivent de Chine et qui ont les yeux verts, les
cheveux blonds et la peau claire. Une seule fois une femme a poussé la
porte du monastère de Korzok, elle avait marqué le chef religieux. Quand je
suis allé le voir pour choisir la date de notre départ, il m’a dit : « Un homme
aux yeux verts et aux cheveux blonds va arriver. Attends-le. Il va à
Lhassa. »
Vadim repensa à la conversation avec maître Shuan, aux voûtes célestes
qui rassemblent les destinées des hommes, au vent qui transporte les prières
des drapeaux colorés, à ce que l’on croit savoir et que l’on ne sait pas, à ce
que l’on croit voir et que l’on ne voit pas…
Le lendemain, la marche fut longue et pénible. Le sentier longeait les
falaises de la montagne et, régulièrement, les yacks glissaient sur le sol
gelé, manquant basculer dans le vide avec leur chargement. Pemba l’avait
invité à marcher devant, avec lui.
Arrivant sur une vire vertigineuse, il adressa un ordre à ses compagnons
et chacun banda les yeux de ses bêtes.
— Pourquoi fais-tu cela ? lui demanda Vadim.
— Les yacks ne sont pas fous et s’ils voyaient leur passage, ils ne
s’engageraient pas sur ce chemin. En leur bandant les yeux, nous nous
appuyons seulement sur la confiance qu’ils ont en nous. La relation entre
les hommes et ces animaux massifs est étonnamment tendre. Sans doute
savent‐ils, les nomades du Tibet, qu’ils doivent leur existence même à ces
yacks aux allures venues de la Préhistoire.
Les cent bêtes passèrent une à une. La nuit arrivant, Pemba dirigea la
caravane vers un grand abri-sous-roche.
— Nous dormirons là.
— Sans tente ?
— Oui.
— On va geler.
— Si tu le veux, tu gèleras. Moi non, dit‐il à Vadim avec un grand
sourire.
L’abri se prolongeait en une grande grotte. Les yacks avec leurs longs
poils noirs restèrent dehors et les hommes se retrouvèrent autour d’un feu
de vieux bois trouvé dans la caverne.
— Tu vois, Vadim, ce bois que nous trouvons pour le feu, d’autres que
nous venus en été l’ont déposé pour les nomades les plus tardifs. Cette
tradition dure depuis toujours. En remerciement, à chaque passage d’une
caravane, nous laissons du thé. Toutes ces couvertures en peau de yack qui
nous isolent du sol sont aussi le résultat de cette tradition. Nous savons que,
lorsque nous nous arrêtons ici, nous ne sommes pas obligés de débâter les
yacks.
— C’est une très belle coutume.
— Oui. Mais si tu tiens vraiment à geler tu peux aller dormir dehors
avec les bêtes…
Vadim sourit à son tour.
— Demain nous passerons le Goring La, le dernier col avant le lac
Namtso puis Tolung. Les hommes vont retrouver leurs familles qu’ils n’ont
pas vues depuis plusieurs mois. Ce soir est notre dernière nuit.
Dehors le vent soufflait fort. Le ciel était dégagé et la lune pleine, elle
faisait briller les cornes des yacks qui étaient comme autant de flambeaux
dressés sur les flancs de la montagne. Le grand yack de Pemba au poil noir
et blanc vint vers Vadim et appuya doucement son front contre son torse.
Une immense puissance maîtrisée tout en douceur. Dans l’œil de l’animal
Vadim vit le reflet de son visage.
Au-dedans, les hommes parlaient fort autour du feu. Il y avait une
dimension festive à cette dernière nuit. Certains s’exerçaient à la lutte,
d’autres sculptaient dans le bois blanc des lauriers.
— C’est une tradition des pères, lui expliqua Pemba. Dans un bois
ramassé durant leur absence, les hommes qui ont vécu leur première
caravane doivent sculpter un objet qu’ils vont rapporter à leur fils.
Sortant de sous sa veste un pendentif en bois accroché à un lacet en cuir
qu’il montra à Vadim, Pemba compléta :
— Ce sifflet en bois m’a été offert par mon père il y a quarante ans.
J’avais alors 10 ans.
Dans un coin de la caverne, un groupe d’hommes poussait régulièrement
de grands cris. Vadim s’approcha et découvrit qu’ils entouraient deux
joueurs se faisant face autour du plus rudimentaire des échiquiers :
soixante-quatre cases dessinées sur le sol terreux de la grotte. Vadim apprit
par Pemba que les pièces avaient été sculptées par le père d’un nomade lors
d’un long séjour dans cette caverne, bloqué par une tempête de neige de dix jours. Les pièces noires le sont devenues après avoir été fumées à même le
feu. Les cris des spectateurs accompagnaient chaque prise d’une pièce de
l’un ou de l’autre des adversaires. À chacune d’elles, celui qui s’était fait
prendre devait boire une rasade d’un alcool blanc d’une bouteille posée à
même le sol.
Dans cette caverne sombre, étape mythique des nomades de la route du
sel, Vadim fut touché par ce misérable échiquier qui rassemblait les
hommes. Voyant les parties se succéder et les joueurs vaincus s’effondrer
parfois avant même le mat sur l’échiquier, il sourit en pensant au silence
religieux qui régnait dans les salons des grands hôtels des championnats
auxquels il participait. Un homme au visage traversé par une grande
cicatrice gagnait les parties les unes après les autres.
Il finit par tourner son visage vers Vadim et, d’un mouvement de tête,
l’invita à venir jouer. Il y avait dans le seul œil du joueur un air de défi,
presque arrogant. Cet homme avait le même regard que celui que lui portait
le général quand Vadim lui prenait un malheureux pion lors d’une partie.
La soirée était avancée et les hommes autour de l’échiquier fixèrent
Vadim, l’encourageant à répondre au défi. Pemba se rapprocha et sourit à
Vadim :
— Tu as évité de mourir gelé avec les yacks, mais je crois que tu
n’échapperas pas à la razzia du Mongol.
— Cet homme vient de Mongolie ?
— Oui, nous sommes nombreux à descendre des Mongols qui mirent fin
au royaume du Tibet au XVIIe siècle. Güshi porte le nom du chef Khan qui
installa le Ve dalaï-lama comme chef temporel du Tibet à Lhassa.
Assis face à l’homme balafré, Vadim offrit la dame blanche à son
adversaire, lui laissant l’avantage de l’entame sans tirage au sort.
Güshi éclata de rire. De ce rire glaçant que connaissait si bien Vadim.
Alors remonta à son esprit la partie d’échecs qui fit basculer sa vie du côté
des hommes. Il joua comme il le fit quinze ans plus tôt avec son père. À la
différence près qu’à chaque pièce qu’il perdait il devait boire…
Dès la première gorgée, Vadim s’étouffa et l’assemblée entière rit à gorge
déployée.
— Qu’est-ce que c’est que cet alcool ?, demanda‐t‐il à Pemba.
— Du baijiu. Du sorgho fermenté pendant des mois. L’alcool le plus fort
du monde. Les généraux de l’Armée rouge chinoise l’utilisaient pour désinfecter leurs plaies. Essaye de ne pas trop perdre de pions si tu ne veux
pas arriver à Lhassa allongé sur le dos d’un yack.
Sous l’effet de l’alcool auquel il n’était pas habitué, Vadim dut redoubler
d’efforts pour conduire sa partie.
Güshi, malgré les parties précédentes où il avait déjà largement bu au
goulot de la bouteille de baijiu semblait insensible aux degrés d’alcool de
son sang et ne se départissait pas d’une attitude dominatrice.
Un cavalier, une tour, deux pions… À plusieurs reprises encore, Vadim
porta ses lèvres au goulot. Mais la partie se déroulait exactement comme il
l’avait prévu. Il savait que trois coups plus tard son fou serait sur la
diagonale du roi et le mettrait mat. Alors il regarda son adversaire fixement,
avec un simple sourire, sans arrogance. Vadim n’avait plus besoin
d’humilier personne. Güshi n’était pas son père. Le Mongol connaissait lui
aussi l’issue de la partie. Il se leva, sourit à son tour à Vadim, coucha son roi
sur l’échiquier et lui tendit la main.
De toutes les ovations qui avaient accompagné ses victoires, celle-ci fut
celle qui toucha le plus Vadim. Le passé appartenait au passé. Là, avec des
hommes rustres, dans une caverne éclairée de flambeaux, les échecs
redevinrent un jeu, juste un jeu pour réveiller l’intelligence humaine. Un
noble jeu…
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