La traversée des lumières
Chapitre 13 - L’anneau
Chapitre 13
L’anneau
Dès l’aube Wangyé vint réveiller Vadim. Partout, dans le campement
anarchique installé pour le festival, une animation joyeuse régnait.
— Tu dois venir. Tous les participants au Yartur se joignent à la prière du
matin.
Tous, en effet, convergeaient vers le centre du camp où une grande
prairie était destinée aux démonstrations des cavaliers et à la tenue des
tournois. Mais auparavant plusieurs centaines de lamas occupaient le centre
de cet espace. Jeunes et vieux, femmes et hommes, entourant un immense
gong placé face au soleil levant et vibrant à sa lumière.
Lhapka était accompagné d’un groupe de cavaliers en tenue d’apparat et
des moines les plus âgés dont l’un d’eux présidait à la cérémonie. Un jeune
lama se trouvait à la droite du gong et attendait chaque signe de tête de son
maître pour frapper le cœur du grand disque cuivré.
À chaque coup de gong, un long Om de tous les participants répondait, ne
s’achevant qu’à l’extinction du son et de son écho dans les montagnes. Cent
huit coups de gong, telles les cent huit perles du mâlâ qui symbolisent la
répétition des mantras accompagnant la méditation et permettant à la
lumière d’éclairer l’obscurité.
Vadim fut frappé par la concentration de chacun et l’unité de tous alors
qu’il reconnaissait les visages des géants brutaux et passablement ivres qui,
la veille, occupaient bruyamment la nuit tombante.
La fin de la prière fut marquée par une envolée de colombes dans le ciel
habillé de nuages blancs de Lo Gekar.
Vadim alla chercher Sikâri dans un enclos où tous les chevaux étaient
gardés par de jeunes enfants. Son cheval était seul, à l’écart, comme si ses congénères n’osaient trop s’en approcher.
Vadim avait quitté sa parka rouge pour le manteau traditionnel en peau de
yack. Observé par tous les enfants, il s’approcha de Sikâri et lui tendit la
main. Le cheval doucement inclina la tête et il put le seller et y accrocher un
licol tressé de cuirs colorés et orné de grelots.
Wangyé rejoignit Vadim et lui tendit une belle lance sculptée.
— Voici pour toi, c’est celle de Lhapka.
— Merci. Mais tu crois que je peux ?
— Tu ne peux pas, tu dois ! C’est un honneur que te fait mon oncle. Que
cela te porte chance !
Vadim s’approcha avec Sikâri de la grande prairie désormais dévolue aux
tournois.
S’y succédèrent de multiples épreuves : sauts d’obstacles, courses
circulaires où chaque cavalier pouvait jouer des coudes et désarçonner ses
concurrents afin d’arriver le premier, exercices de voltige pouvant associer
jusqu’à quatre chevaux différents et leurs cavaliers pour des figures
inimaginables d’équilibre… Vadim était impressionné par l’adresse de ces
hommes et de ces femmes qui semblaient être nés un cheval entre les
jambes et ne jamais en être descendus.
Vint le tour du jeu de l’anneau. Deux pistes parallèles permettaient des
joutes éliminatoires entre tous ceux qui le souhaitaient. À chaque vainqueur
était remis un foulard rouge, remplacé par un jaune en cas d’échec.
Plusieurs centaines de cavaliers s’affrontèrent ainsi tout au long de la
journée. Chaque face-à-face ne durait que quelques minutes. À deux cents
mètres l’un de l’autre, les deux adversaires s’élançaient vers le point central
où l’anneau reposait au sol.
Le spectacle était au rendez-vous car il fallait aller vite puis, au dernier
moment, se pencher pour que la lance frôle le sol sans s’y enfoncer avant de
la relever sans perdre l’anneau. Si aucun des cavaliers n’y parvenait du
premier coup il devait faire volte-face et revenir vers la cible. Les chevaux
pouvaient alors ruer et mettre à bas leur maître. La poussière accompagnait
chaque duel tout comme les cris des spectateurs et les rires des enfants
quand l’un ou l’autre chutait.
Vadim excellait à ce jeu. Il appliquait les conseils de Wangyé et pouvait
compter sur la dextérité de son cheval. Sikâri semblait lui aussi se prendre
au jeu, lançant un hennissement à chaque départ de chevauchée comme pour impressionner le cheval adverse. Très souvent il arrivait le premier
vers l’anneau et c’était alors à Vadim d’agir sans coup férir.
Petit à petit le nombre de cavaliers munis d’un foulard rouge finit par
diminuer jusqu’à ce qu’il n’en reste que huit pour les quarts de finale.
La lumière du soir s’installait, faisait rougeoyer les neiges des sommets
himalayens. Sur le bord de la piste, plusieurs fauteuils en bois sculptés et
peints de rouge et de doré furent installés. S’assirent alors Lhapka, quelques
notables locaux et les grands maîtres des lamaseries.
Vadim et les sept autres cavaliers se présentèrent devant eux pour une
dernière bénédiction.
Les huit chevaux avaient de l’écume au bord des naseaux, trace des
multiples combats précédemment gagnés. Sous leurs chapkas poilues et
dans leurs manteaux de peaux, les prétendants à la victoire se tenaient droit,
la lance vers le ciel. Vadim suivait le mouvement, veillant à participer au
mieux à cette tradition festive.
À deux reprises il attrapa l’anneau de nouveau. Chaque fois, la foule
scandait ce nom devenu commun au cavalier et à sa monture : « Sikâri,
Sikâri, Sikâri ! » À deux cents mètres de son adversaire, il était prêt pour la
demi-finale. Il appuya une nouvelle fois légèrement la jambe contre le flanc
de son cheval et le lança ainsi à vive allure, l’accompagnant d’un : « Va,
Sikâri ! »
Face à lui, un cheval blanc magnifique.
Les deux équipages galopaient à une allure similaire et allaient atteindre
l’anneau au même moment. À cet instant, oubliant les conseils de Wangyé,
Vadim leva les yeux et croisa le regard de celui qu’il affrontait. Il n’en fallut
pas plus pour que la pointe de sa lance se fiche dans le sol et que Vadim, tel
un sauteur en hauteur au bout de sa perche, fasse un magnifique soleil avant
de s’affaler dans la terre dans un nuage de poussière.
Endolori de toute part, un peu vexé, n’entendant pas la foule applaudir
celui qui l’avait battu, il vit Sikâri s’approcher de lui, baisser sa tête avec un
regard qui semblait dire : « Moi je veux bien faire le mieux possible mais
toi, t’as vraiment pas assuré. »
Le dos endolori, un poignet qui l’élançait, Vadim remonta sur son cheval
et rejoignit l’enclos pour l’y laisser.
— Repose-toi. Tu as raison, je n’ai pas assuré.
Wangyé qui l’avait rejoint lui dit :
— Mais pourquoi, Vadim ? Tu ne m’as pas écouté…
— Je sais, Wangyé, je ne devais pas cesser de regarder l’anneau.
— Bien sûr !
— Sans doute n’avais-je pas envie de me retrouver, moi l’étranger, à
risquer de devenir le vainqueur de ce grand tournoi. C’est bien ainsi. Je vais
aller m’allonger un peu.
La nuit était tombée quand Vadim se réveilla.
Le camp brillait de multiples brasiers, et résonnait de chants et de
musique. Au travers des fumées qui montaient au ciel, la lune semblait
danser, participant ainsi à la joie de la fête des hommes.
Vadim se dirigea vers un chörten si grand que l’on pouvait y rentrer, à
l’intérieur duquel brillait une simple lampe à cette huile odorante de beurre
ranci. Obligé de se courber pour y pénétrer, Vadim s’assit devant le regard
d’un bouddha qui paraissait lui sourire.
Oum mani padmé hum…
À plusieurs reprises il chanta à peine, murmure de chant, telle une
psalmodie venant de la nuit du temps, il s’inclina devant cette figure qui
ouvre la voie à celui qui cherche un peu de sagesse dans la folie du monde.
Une femme âgée entra à son tour dans la petite chapelle et s’assit à ses
côtés. Puis elle lui prit la main. Entre ses doigts il sentait cette peau que le
temps avait tannée. Rugueuse et pleine des rides qui viennent quand la peau
s’apprête à quitter des os qui ont beaucoup marché.
— Saaaat nam, saaaat nam, saaaat nam…, entonna la femme d’une
voix étrangement jeune.
Pressant la main de Vadim, et lui enjoignant de la rejoindre, il unit sa
voix à celle de la vieille femme sans connaître le sens des mots, mais
suivant celle qui avait tant marché avant lui. Il resta ainsi longtemps,
accédant à un état de conscience où il ressentit la force d’une lumière bleue
enveloppant tout son être. Le temps passa jusqu’à ce qu’il comprenne que la
main qu’il tenait dans la sienne n’était plus là. Alors il sortit pour rejoindre
le grand feu auprès duquel Lhapka et ses amis mangeaient et buvaient la
bière d’orge.
En passant à côté d’un groupe de jeunes gens, il se trouva au moment où
l’un d’eux mimait sa déconvenue du jour : le cheval lancé à plein galop le front baissé, le cavalier fier avec sa lance bien droite et qui d’un coup la
plante et, patatras, qui roule au sol en faisant de multiples pirouettes.
Chacun des membres de cette petite assemblée éclata de rire, ce qui fit
également revenir le sourire sur le visage de Vadim. Tout cela était
effectivement fort drôle.
Quand Lhapka vit Vadim approcher, il se leva et le prit dans ses bras.
— Bravo, mon ami ! Tu es décidément un grand cavalier.
— Mais un piètre élève qui n’a pas suivi les conseils de ton neveu.
— Peu importe. Tu fais honneur à ton cheval. Assieds-toi.
— Lhapka, que signifie Saaat nam ?
— C’est un mantra très puissant. Celui de l’intuition. Celui que l’on
prononce quand on doute, que l’on cherche et que l’on a besoin d’être
guidé.
— Alors c’était bien à moi que cette vieille dame s’adressait.
— Ils sont rares, Vadim, ceux qui connaissent leur chemin. Seuls ceux
qui se perdent ont une chance de se trouver…
— Alors j’ai toutes mes chances. Quand pourrai-je voir Kam Yil ?
— Mais tu l’as déjà vue, mon ami !
— Comment ! Quand donc ?
— Tout à l’heure… C’est elle qui t’a fait chuter de ton cheval en
plantant ta lance dans le sol…
Ainsi, ce regard qu’il avait absolument voulu croiser, c’était elle. Celle
qu’il cherchait depuis si longtemps était là, sur ce toit du monde où les
étoiles du ciel semblent se confondre avec les étincelles de feux humains.
Ce regard à peine entrevu au cœur d’une chapka dont jamais il aurait pu
penser qu’elle recouvrait le visage d’une femme.
— Où puis-je la trouver ?
— Elle n’est sûrement plus là ce soir car elle a dû rejoindre l’école de
Tsarang où elle enseigne. Tu la verras demain… En attendant, mange et
bois ! La bière est fraîche et la nuit joyeuse !
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