La traversée des lumières

Eric de Kermel · Chapitre 16 sur 21

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La traversée des lumières

Chapitre 13 - L’anneau

Chapitre 13

 

L’anneau

 

Dès l’aube Wangyé vint réveiller Vadim. Partout, dans le campement

anarchique installé pour le festival, une animation joyeuse régnait.

— Tu dois venir. Tous les participants au Yartur se joignent à la prière du

matin.

Tous, en effet, convergeaient vers le centre du camp où une grande

prairie était destinée aux démonstrations des cavaliers et à la tenue des

tournois. Mais auparavant plusieurs centaines de lamas occupaient le centre

de cet espace. Jeunes et vieux, femmes et hommes, entourant un immense

gong placé face au soleil levant et vibrant à sa lumière.

Lhapka était accompagné d’un groupe de cavaliers en tenue d’apparat et

des moines les plus âgés dont l’un d’eux présidait à la cérémonie. Un jeune

lama se trouvait à la droite du gong et attendait chaque signe de tête de son

maître pour frapper le cœur du grand disque cuivré.

À chaque coup de gong, un long Om de tous les participants répondait, ne

s’achevant qu’à l’extinction du son et de son écho dans les montagnes. Cent

huit coups de gong, telles les cent huit perles du mâlâ qui symbolisent la

répétition des mantras accompagnant la méditation et permettant à la

lumière d’éclairer l’obscurité.

Vadim fut frappé par la concentration de chacun et l’unité de tous alors

qu’il reconnaissait les visages des géants brutaux et passablement ivres qui,

la veille, occupaient bruyamment la nuit tombante.

La fin de la prière fut marquée par une envolée de colombes dans le ciel

habillé de nuages blancs de Lo Gekar.

Vadim alla chercher Sikâri dans un enclos où tous les chevaux étaient

gardés par de jeunes enfants. Son cheval était seul, à l’écart, comme si ses congénères n’osaient trop s’en approcher.

Vadim avait quitté sa parka rouge pour le manteau traditionnel en peau de

yack. Observé par tous les enfants, il s’approcha de Sikâri et lui tendit la

main. Le cheval doucement inclina la tête et il put le seller et y accrocher un

licol tressé de cuirs colorés et orné de grelots.

Wangyé rejoignit Vadim et lui tendit une belle lance sculptée.

— Voici pour toi, c’est celle de Lhapka.

— Merci. Mais tu crois que je peux ?

— Tu ne peux pas, tu dois ! C’est un honneur que te fait mon oncle. Que

cela te porte chance !

Vadim s’approcha avec Sikâri de la grande prairie désormais dévolue aux

tournois.

S’y succédèrent de multiples épreuves : sauts d’obstacles, courses

circulaires où chaque cavalier pouvait jouer des coudes et désarçonner ses

concurrents afin d’arriver le premier, exercices de voltige pouvant associer

jusqu’à quatre chevaux différents et leurs cavaliers pour des figures

inimaginables d’équilibre… Vadim était impressionné par l’adresse de ces

hommes et de ces femmes qui semblaient être nés un cheval entre les

jambes et ne jamais en être descendus.

Vint le tour du jeu de l’anneau. Deux pistes parallèles permettaient des

joutes éliminatoires entre tous ceux qui le souhaitaient. À chaque vainqueur

était remis un foulard rouge, remplacé par un jaune en cas d’échec.

Plusieurs centaines de cavaliers s’affrontèrent ainsi tout au long de la

journée. Chaque face-à-face ne durait que quelques minutes. À deux cents

mètres l’un de l’autre, les deux adversaires s’élançaient vers le point central

où l’anneau reposait au sol.

Le spectacle était au rendez-vous car il fallait aller vite puis, au dernier

moment, se pencher pour que la lance frôle le sol sans s’y enfoncer avant de

la relever sans perdre l’anneau. Si aucun des cavaliers n’y parvenait du

premier coup il devait faire volte-face et revenir vers la cible. Les chevaux

pouvaient alors ruer et mettre à bas leur maître. La poussière accompagnait

chaque duel tout comme les cris des spectateurs et les rires des enfants

quand l’un ou l’autre chutait.

Vadim excellait à ce jeu. Il appliquait les conseils de Wangyé et pouvait

compter sur la dextérité de son cheval. Sikâri semblait lui aussi se prendre

au jeu, lançant un hennissement à chaque départ de chevauchée comme pour impressionner le cheval adverse. Très souvent il arrivait le premier

vers l’anneau et c’était alors à Vadim d’agir sans coup férir.

Petit à petit le nombre de cavaliers munis d’un foulard rouge finit par

diminuer jusqu’à ce qu’il n’en reste que huit pour les quarts de finale.

La lumière du soir s’installait, faisait rougeoyer les neiges des sommets

himalayens. Sur le bord de la piste, plusieurs fauteuils en bois sculptés et

peints de rouge et de doré furent installés. S’assirent alors Lhapka, quelques

notables locaux et les grands maîtres des lamaseries.

Vadim et les sept autres cavaliers se présentèrent devant eux pour une

dernière bénédiction.

Les huit chevaux avaient de l’écume au bord des naseaux, trace des

multiples combats précédemment gagnés. Sous leurs chapkas poilues et

dans leurs manteaux de peaux, les prétendants à la victoire se tenaient droit,

la lance vers le ciel. Vadim suivait le mouvement, veillant à participer au

mieux à cette tradition festive.

À deux reprises il attrapa l’anneau de nouveau. Chaque fois, la foule

scandait ce nom devenu commun au cavalier et à sa monture : « Sikâri,

Sikâri, Sikâri ! » À deux cents mètres de son adversaire, il était prêt pour la

demi-finale. Il appuya une nouvelle fois légèrement la jambe contre le flanc

de son cheval et le lança ainsi à vive allure, l’accompagnant d’un : « Va,

Sikâri ! »

Face à lui, un cheval blanc magnifique.

Les deux équipages galopaient à une allure similaire et allaient atteindre

l’anneau au même moment. À cet instant, oubliant les conseils de Wangyé,

Vadim leva les yeux et croisa le regard de celui qu’il affrontait. Il n’en fallut

pas plus pour que la pointe de sa lance se fiche dans le sol et que Vadim, tel

un sauteur en hauteur au bout de sa perche, fasse un magnifique soleil avant

de s’affaler dans la terre dans un nuage de poussière.

Endolori de toute part, un peu vexé, n’entendant pas la foule applaudir

celui qui l’avait battu, il vit Sikâri s’approcher de lui, baisser sa tête avec un

regard qui semblait dire : « Moi je veux bien faire le mieux possible mais

toi, t’as vraiment pas assuré. »

Le dos endolori, un poignet qui l’élançait, Vadim remonta sur son cheval

et rejoignit l’enclos pour l’y laisser.

— Repose-toi. Tu as raison, je n’ai pas assuré.

Wangyé qui l’avait rejoint lui dit :

— Mais pourquoi, Vadim ? Tu ne m’as pas écouté…

— Je sais, Wangyé, je ne devais pas cesser de regarder l’anneau.

— Bien sûr !

— Sans doute n’avais-je pas envie de me retrouver, moi l’étranger, à

risquer de devenir le vainqueur de ce grand tournoi. C’est bien ainsi. Je vais

aller m’allonger un peu.

 

La nuit était tombée quand Vadim se réveilla.

Le camp brillait de multiples brasiers, et résonnait de chants et de

musique. Au travers des fumées qui montaient au ciel, la lune semblait

danser, participant ainsi à la joie de la fête des hommes.

Vadim se dirigea vers un chörten si grand que l’on pouvait y rentrer, à

l’intérieur duquel brillait une simple lampe à cette huile odorante de beurre

ranci. Obligé de se courber pour y pénétrer, Vadim s’assit devant le regard

d’un bouddha qui paraissait lui sourire.

 

Oum mani padmé hum…

 

À plusieurs reprises il chanta à peine, murmure de chant, telle une

psalmodie venant de la nuit du temps, il s’inclina devant cette figure qui

ouvre la voie à celui qui cherche un peu de sagesse dans la folie du monde.

Une femme âgée entra à son tour dans la petite chapelle et s’assit à ses

côtés. Puis elle lui prit la main. Entre ses doigts il sentait cette peau que le

temps avait tannée. Rugueuse et pleine des rides qui viennent quand la peau

s’apprête à quitter des os qui ont beaucoup marché.

— Saaaat nam, saaaat nam, saaaat nam…, entonna la femme d’une

voix étrangement jeune.

Pressant la main de Vadim, et lui enjoignant de la rejoindre, il unit sa

voix à celle de la vieille femme sans connaître le sens des mots, mais

suivant celle qui avait tant marché avant lui. Il resta ainsi longtemps,

accédant à un état de conscience où il ressentit la force d’une lumière bleue

enveloppant tout son être. Le temps passa jusqu’à ce qu’il comprenne que la

main qu’il tenait dans la sienne n’était plus là. Alors il sortit pour rejoindre

le grand feu auprès duquel Lhapka et ses amis mangeaient et buvaient la

bière d’orge.

En passant à côté d’un groupe de jeunes gens, il se trouva au moment où

l’un d’eux mimait sa déconvenue du jour : le cheval lancé à plein galop le front baissé, le cavalier fier avec sa lance bien droite et qui d’un coup la

plante et, patatras, qui roule au sol en faisant de multiples pirouettes.

Chacun des membres de cette petite assemblée éclata de rire, ce qui fit

également revenir le sourire sur le visage de Vadim. Tout cela était

effectivement fort drôle.

Quand Lhapka vit Vadim approcher, il se leva et le prit dans ses bras.

— Bravo, mon ami ! Tu es décidément un grand cavalier.

— Mais un piètre élève qui n’a pas suivi les conseils de ton neveu.

— Peu importe. Tu fais honneur à ton cheval. Assieds-toi.

— Lhapka, que signifie Saaat nam ?

— C’est un mantra très puissant. Celui de l’intuition. Celui que l’on

prononce quand on doute, que l’on cherche et que l’on a besoin d’être

guidé.

— Alors c’était bien à moi que cette vieille dame s’adressait.

— Ils sont rares, Vadim, ceux qui connaissent leur chemin. Seuls ceux

qui se perdent ont une chance de se trouver…

— Alors j’ai toutes mes chances. Quand pourrai-je voir Kam Yil ?

— Mais tu l’as déjà vue, mon ami !

— Comment ! Quand donc ?

— Tout à l’heure… C’est elle qui t’a fait chuter de ton cheval en

plantant ta lance dans le sol…

Ainsi, ce regard qu’il avait absolument voulu croiser, c’était elle. Celle

qu’il cherchait depuis si longtemps était là, sur ce toit du monde où les

étoiles du ciel semblent se confondre avec les étincelles de feux humains.

Ce regard à peine entrevu au cœur d’une chapka dont jamais il aurait pu

penser qu’elle recouvrait le visage d’une femme.

— Où puis-je la trouver ?

— Elle n’est sûrement plus là ce soir car elle a dû rejoindre l’école de

Tsarang où elle enseigne. Tu la verras demain… En attendant, mange et

bois ! La bière est fraîche et la nuit joyeuse !

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