L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Clément Marot ; texte établi par Gérard Defaux · Chapitre 9 sur 49

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L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Chapitre VIII

 

Epistre pour le capitaine Bourgeon.

A monsieur de la Rocque

Comme à celluy, en qui plustost j'espere ;

Et que je tiens pour Pere et plus que Pere,

A vous me plaings par cest escript legier,

Que je ne puis de Paris desloger,

Et si en ay vouloir tel, comme il faut :

Mais quoy ? c'est tout : la reste me deffault,

J'entens cela qui m'est le plus duisant.

Mais que me vault d'aller tant devisant ?

Venons au point : vous sçavez sans reproche,

Que suis boyteux, au moins comment je cloche :

Mais je ne sçay, si vous sçavez, comment

Je n'ay Cheval, ne Mulle, ne Jument.

Par quoy Monsieur je le vous fais sçavoir,

A celle fin que m'en faciez avoir :

Ou il faudra (la chose est toute seure)

Que voyse à pied, ou bien que je demeure.

Car en finer je me m'attendz d'ailleurs.

Raison pourquoy ? Il n'est plus de bailleurs,

Si non de ceulx lesquelz dormiroient bien.

Si vous supply, le trescher Seigneur mien,

Baillez assez, mais ne vueillez dormir.

Quand Desespoir me veult faire gemir,

Voicy comment bien fort de luy me mocque :

O Desespoir, croy que soubz une rocque,

Rocque bien ferme, et pleine d'asseurance,

Pour mon secours est caché Esperance :

Si elle en sort, te donnera carriere,

Et pource donc reculle toy arriere.

Lors Desespoir s'en va seignant du nez,

Mais ce n'est rien, si vous ne l'eschinez :

Car aultrement jamais ne cessera

De tormenter le bourgeon, qui sera

Tousjours bourgeon, sans Raisin devenir,

Sil ne vous plaist de luy vous souvenir.

 

VIII 62

IX

 

Epistre faicte pour le Capitaine Raisin,

audict Seigneur de la Rocque

En mon vivant je ne te feiz sçavoir

Chose de moy, dont tu deusses avoir

Ennuy, ou dueil : mais pour l'heure presente,

Trescher Seigneur, il fault que ton cueur sente

Par amytié, et par ceste escripture

Ung peu d'ennuy de ma male adventure.

Et m'attens bien, qu'en maint lieu, où iras,

A mes amys ceste Epistre lyras.

Je ne veulx pas aussi que tu leur celles :

Mais leur diras, Amys, j'ay des nouvelles

D'un malheureux, que Venus la deesse

A forbanny de soulas, et liesse.

Tu diras vray, car maulx me sont venus

Par le vouloir de impudique Venus,

Laquelle feit tant par Mer que par Terre

Sonner ung jour contre femmes la Guerre :

Où trop tost s'est maint Chevalier trouvé

Et maint grand homme à son dam esprouvé,

Maint bon Courtault y fut mis hors d'alaine,

Et maint mouton y laissa de sa laine.

Brief, nul ne peult (soit par Feu, Sang, ou Mine)

Gaigner proffit en guerre feminine :

Car leur ardeur est aspre le possible :

Et leur harnois hault et bas invincible.

Quant est de moy, jeunesse pauvre, et sotte,

Me feit aller en ceste dure flotte

Fort mal garny de lances, et escus.

Semblablement, le gentil Dieu Bacchus

M'y amena accompaigné d'Andoilles,

De gros Jambons, de Verres, et Gargoilles,

Et de bon Vin versé en maint Flascon :

Mais je y receu si grand coup de Faulcon,

Qu'il me fallit soubdain faire la poulle,

Et m'enfuir (de peur) hors de la foulle.

Enfin navré je contemple, et remire,

Où je pourrois trouver souverain Mire :

Et prenant cueur aultre que de malade

Vins circuir les limites d'Archade,

La terre neufve, et la grant Tartarie,

Tant qu'à la fin me trouvay en Surie.

Où ung grand Turc me vint au corps saisir,

Et sans avoir à luy faict desplaisir,

Par plusieurs jours m'a si tresbien frotté

Le Dos, les Rains, les Bras, et le Costé,

Qu'il me convint gesir en une couche

Criant les dentz, le Cueur, aussi la Bouche,

IX 63 Disant, helas, ô Bacchus puissant Dieu,

M'as tu mené expres en ce chault lieu,

Pour veoir à l'oeil moy le petit Raisin

Perdre le goust de mon proche Cousin ?

Si une fois puis avoir allegeance,

Certainement j'en prendray bien vengeance :

Car je feray une armée legiere

Tant seulement de lances de fougiere,

Camp de Taverne, et pavoys de Jambons,

Et Boeuf sallé, qu'on trouve en mangeant bons,

Tant que du choc rendray tes flascons vuides,

Si tu n'y metz grand ordre, et bonnes guydes.

Ainsi j'eslieve envers Bacchus mon cueur,

Pource qu'il m'a privé de sa liqueur,

Me faisant boyre en chambre bien serrée

Fade Tisane, avecques eau ferrée,

Dont souvent fais ma grand soif estancher.

Voylà comment (ô Monseigneur tant cher)

Soubz l'estendard de fortune indignée

Ma vie feut jadis predestinée.

En fin d'escript, bien dire te le vueil,

Pour adoulcir l'aigreur de mon grand dueil,

(Car dueil caché en desplaisant courage,

Cause trop plus de douleur, et de rage,

Que quand il est par parolles hors mis,

On declairé par lettre à ses Amys)

Tu es des miens le meilleur esprouvé :

Adieu celluy, que tel j'ay bien trouvé.

 

IX 64

X

 

Marot à Monseigneur Bouchart

Docteur en Theologie

Donne response à mon present affaire,

Docte docteur. Qui t'a induict à faire

Emprisonner depuis six jours en ça

Ung tien amy, qui onc ne t'offensa ?

Et vouloir mettre en luy crainte, et terreur

D'aigre justice, en disant que l'erreur

Tiens de Luther ? Point ne suis Lutheriste,

Ne Zvinglien, et moins Anabatiste :

[Sinon de] Dieu par son filz Jesuchrist. [Je suis]

Je suis celluy, qui ay faict mainst escript,

Dont ung seul vers on n'en sçauroit extraire,

Qui à la Loy divine soit contraire.

Je suis celuy, qui prends plaisir, et peine

A louer Christ, et sa Mere tant pleine

De grâce infuse : et pour bien l'esprouver,

On le pourra par mes escriptz trouver.

Brief, celluy suis, qui croit, honnore, et prise

La saincte, vraie, et catholique Eglise.

Aultre doctrine en moy en veulx bouter :

Ma Loy est bonne. Et si ne fault doubter,

Qu'à mon pouvoir ne la prise, et exaulce,

Veu qu'ung Payen prise la sienne faulse.

Que quiers tu donc, ô Docteur catholique ?

Que quiers tu donc ? As tu aulcune picque

Encontre moy ? ou si tu prends saveur

A me trister dessoubz aultruy faveur ?

Je croy que non : mais quelcque faulx entendre

T'a faict sur moy telle rigueur estendre.

Doncques refrains de ton couraige l'ire.

Que pleust à Dieu, qu'ores tu peusses lire

Dedans ce corps de franchise interdit,

Le cueur verrois aultre qu'on ne t'a dit.

A tant me tais, cher Seigneur nostre Maistre,

Te suppliant, à ce coup amy m'estre.

Et si pour moy à raison tu n'es mis,

Fais quelcque chose au moins pour mes amys,

En me rendant par une horsboutée

La liberté, laquelle m'as ostée.

 

X 65

XI

 

Epistre à son amy Lyon

Je ne t'escry de l'amour vaine, et folle,

Tu voys assez, s'elle sert, ou affolle :

Je ne t'escry ne d'Armes, ne de Guerre,

Tu voys, qui peult bien, ou mal y acquerre :

Je ne t'escry de Fortune puissante,

Tu voys assez, s'elle est ferme, ou glissante :

Je ne t'escry d'abus trop abusant,

Tu en sçais prou, et si n'en vas usant :

Je ne t'escry de Dieu, ne sa puissance,

C'est a luy seul t'en donner congnoissance :

Je ne t'escry des Dames de Paris,

Tu en sçais plus que leurs propres Maris :

Je ne t'escry, qui est rude, ou affable,

Mais je te veulx dire une belle fable :

C'est assavoir du Lyon, et du Rat.

Cestuy Lyon plus fort qu'un vieulx Verrat,

Veit une fois, que le Rat ne sçavoit

Sortir d'ung lieu, pour autant qu'il avoit

Mangé le lard, et la chair toute crue :

Mais ce Lyon (qui jamais ne fut Grue)

Trouva moyen, et maniere, et matiere

D'ongles, et dentz, de rompre la ratiere :

Dont maistre rat eschappe vistement :

Puis mist à terre ung genoul gentement,

Et en ostant son bonnet de la teste,

A mercié mille fois la grant Beste :

Jurant le dieu des Souriz, et des Ratz,

Qu'il luy rendroit. Maintenant tu verras

Le bon du compte. Il advint d'adventure,

Que le Lyon pour chercher sa pasture,

Saillit dehors sa caverne, et son siege :

Dont (par malheur) se trouva pris au piege,

Et fut lié contre un ferme posteau.

Adonc le Rat, sans serpe, ne cousteau,

Y arriva joyeulx, et esbaudy,

Et du Lyon (pour vray) ne s'est gaudy :

Mais despita Chatz, Chates, et Chatons,

Et prisa fort Ratz, Rates, et Ratons,

Dont il avoit trouvé temps favorable

Pour secourir le Lyon secourable :

Auquel a dit : tays toy Lyon lié,

Par moy seras maintenant deslié :

Tu le vaulx bien, car le cueur joly as.

Bien y parut, quand tu me deslias.

Secouru m'as fort Lyonneusement,

Ors secouru seras Rateusement.

Lors le Lyon ses deux grands yeux vestit,

XI 66 Et vers le Rat les tourna ung petit,

En luy disant, ô pauvre vermyniere,

Tu n'as sur toy instrument, ne maniere,

Tu n'as cousteau, serpe, ne serpillon,

Qui sceut coupper corde, ne cordillon,

Pour me getter de ceste estroicte voye ;

Va te cacher, que le Chat ne te voye.

Sire Lyon (dit le filz de Souris)

De ton propos (certes) je me soubris :

J'ay des cousteaulx assez, ne te soucie,

De bel os blanc plus tranchant qu'une Cye :

Leur gaine c'est ma gencive, et ma bouche :

Bien coupperont la corde, qui te touche

De si trespres : car j'y mettray bon ordre.

Lors Sire Rat va commencer à mordre

Cr gros lien : vray est qu'il y songea

Assez long temps : mais il le vous rongea

Souvent et tant, qu'à la parfin tout rompt :

Et le Lyon de s'en aller fut prompt,

Disant en soy : nul plaisir (en effect)

Ne se perdt point, quelcque part où soit faict.

Voylà le compte en termes rimassez :

Il est bien long : mais il est vieil assez,

Tesmoing Esope, et plus d'ung million.

Or viens me veoir, pour faire le Lyon :

Et je mettray peine, sens, et estude.

D'estre le Rat, exempt d'ingratitude :

J'entends, si Dieu te donne autant d'affaire,

Qu'au grand Lyon : ce qu'il ne vueille faire

 

XI 67 Complainctes