L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Clément Marot ; texte établi par Gérard Defaux · Chapitre 5 sur 49

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L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Le jugement de Minos

Sur la preference d'Alexandre le grand, Annibal de Cartaige, et Scipion le Romain, jà menez par Mercure aux lieux inferieurs devant icelluy Juge.

Alexandre

O Annibal, mon hault cueur magnanime

Ne peult souffrir, que par gloire sublime

Vueilles marcher par devant mes Charroys,

Quant à honneur, et triumphans arroys :

Car seulement aulcun ne doibt en riens

Accompasser ses faictz d'armes aux miens :

Ains (comme nulz) est decent de les taire

Entre les Preux.

Annibal

Je soustiens le contraire,

Et m'en rapporte à Minos l'ung des Dieux,

Juge infernal, commis en ces bas Lieux

A soustenir le glaive de Justice :

Dont fault que droit avec raison juste ysse

Pour ung chascun.

Minos

Or me dictes Seigneurs :

Qui estes−vous, qui touchant haults honneurs

Querez avoir l'un sur l'autre advantage ?

Alexandre

Cy est le Duc Annibal de Cartaige,

Et je le grand Empereur Alexandre,

Qui feiz mon nom par tous Climatz espandre

En subjugant chascune nation.

Minos

Certes voz−noms sont en perfection

Dignes des loz, et des gloires supremes :

Dont decorez sont voz clers Dyadesmes.

Si m'esbahys, qui vous a meuz ensemble

Avoir debat ?

Alexandre

Minos (comme il me semble)

Tu doibs sçavoir, et n'es pas ignorant,

Qu'oncq ne souffris homme de moy plus grand,

Ne qui à moy fust pareil, ou esgal :

Mais tout ainsi comme l'aigle Royal

Estend son vol plus pres des aërs Celestes,

Que nul oyseau, par belliqueuses gestes

J'ay surmonté tous humains aux harnoys :

Parquoy ne veulx que ce Cartaginoys

Ayt bruyt sur moy, ne costoie ma chaize.

Minos

Or convient donc, que l'ung de vous se taise,

Affin que l'autre ayt loisir, et raison,

Pour racompter devant moy sa raison.

Le jugement de Minos 26 Annibal

Certes Minos, ceulx je repute dignes

D'estre eslevez jusques aux cours divines

Par bon renom, qui de basse puissance

Sont parvenuz à haultaine accroissance

D'honneur, et biens, et qui nom glorieux

Ont conquesté par faictz laborieux :

Ainsi que moy, qui à peu de cohorte

Me departy de Cartaige la forte,

Et en Sicile, où marcher desiroie,

Prins et ravy, pour ma premiere proie,

Une Cité, Sarragosse nommée,

Des fiers Rommains tresgrandement aymée,

Que maulgré eulx, et leur force superbe

Je pestellay aux piedz, ainsi que l'herbe,

Par mes haultz faictz, et furieux combas.

On sçait aussi, comme je mys au bas

Et dissipay (dont gloire j'en merite)

Des Gallicans le puissant exercite :

Et par quel art, moiens, et façons caultes

Taillay, les Montz, et les Alpes treshaultes

Minay, et mis les Roches en rompture,

Qui sont haultz murs massonez par Nature,

Et le renfort de toutes les Itales :

Auquel pays (quand mes armes Ducales

Y flamboient) maint ruisseau tout ordy

Du sang Rommain, que lors je y espandy :

Ce sont tesmoingz, et certaines espreuves.

Si est le Pau, Tibre, et maintz aultres fleuves,

Desquelz souvent la trespure, et clere unde

J'ay faict muer en couleur rubicunde.

Pareillement les chasteaulx triumphants ;

Par sus lesquelz mes puissans Elephantz

Je feis marcher jusques aux murs de Romme

Et n'est decent, que je racompte, ou nomme

Mes durs combatz, rencontres Martiennes,

Et grans effortz, par moy faictz devant Cannes.

Grand quantité de noblesse Rommaine

Ruerent jus par puissance inhumaine

Lors mes deux bras, quand en signe notoire

De souverain triumphe meritoire,

Troys muys d'aneaulx à Cartaige transmis

De tresfin or, lesquelz furent desmis

Des doigtz des mortz, sur les terres humides

Tous estendus : car des Charongnes vuides

De leurs espritz gisantes à l'envers

Par mes conflictz furent les champs couvers

De tel façon qu'on en feist en mains lieux

Pontz à passer fleuves espatieux.

Par maintesfois, et semblables conquestes

Plus que Canons, ou fouldroians Tempestes

Le jugement de Minos 27 Feis estonner du Monde la monarche,

Tousjours content, quelque part où je marche,

Le tiltre seul de vray honneur avoir,

Sans vaine gloire en mon cueur concepvoir,

Comme cestuy, qui pour occasion

D'une incredible, et vaine vision

La nuict dormant apparue à sa mere,

Se disoit filz de Juppiter le pere

De tous humains, aux astres honnoré,

Et comme Dieu voulut estre adoré.

Ainçoys Minos tousjours et ainsi comme

Petit souldart me suis reputé homme

Cartaginois, qui pour heur ou malheur

Ne fuz attainct de lyesse ou douleur.

Puis on congnoist, comme au pays d'Affricque

Durant mes jours à la chose Publique

Me suis voulu vray obeissant joindre :

Et que ainsi soit, ainsi comme le moindre

De tout mon ost, au simple mandement

De mes consors, concludz soubdainement

De m'en partir : et adressay ma voye

Vers Italie, où grand desir avoye.

Que diray plus ? par ma grande prouesse

Et par vertu de sens, et hardiesse,

J'ay achevé maintz aultres durs effortz,

Contre et envers les plus puissants et fortz.

Mes estandars, et guidons Martiens

Onc ne dressay vers les Armeniens

Ou les Medoys, qui se rendent vaincus,

Ains qu'emploier leurs lances, et escus :

Mais, feis trembler de main victorieuse

Les plus haultains, c'est Romme l'Orgueilleuse,

Et ses souldars, que lors je combatis

Par maintesfois, et non point des craintifz,

Mais des plus fiers feis ung mortel deluge.

Et d'aultre part, Minos (comme bon juge)

Tu doibs prevoir les aises d'Alexandre :

Car des que mort son pere voulut prendre,

A luy par droit le Royaulme survint,

Et feut receu, des que sur Terre vint,

Entre les mains d'amiable fortune,

Qui ne fut onc en ses faictz importune :

Et s'il veult dire avoir vaincu les Roys

Dare, et Pyrrhus par militans arroys,

Aussi fut il vaincu en ces delices

De immoderez, et desordonnez vices :

Car si son Pere ayma bien en son cueur

Du Dieu Bacchus la vineuse liqueur,

Aussi feit il : et si bien s'en troubloit,

Que non pas homme, ains beste ressembloit.

N'occist il pas (estant yvre à sa table)

Le jugement de Minos 28 Calisthenes Philosophe notable,

Qui reprenoit par discretes parolles

Les siennes meurs vitieuses, et folles ?

Certainement vice si detestable

En moy (peult estre) eust esté excusable,

Ou quelcun aultre, en meurs et disciplines

Peu introduict : mais les sainctes doctrines

Leues avoit d'Aristote son maistre,

Qui pour l'instruire, et en vertuz accroistre

Par grand desir nuict et jour travailloit,

Et apres luy trop plus qu'aultre brilloit.

Et si plus hault eslieve sa personne

Dont en son Chef il a porté couronne,

Pourtant ne doibt homme Duc despriser,

Qui a voulu (entre vivans) user

De sens exquis, et prouesse louable,

Plus que du bien de fortune amiable.

Minos

Certes tes faictz de tresclere vertu

Sont decorez. En apres, que dictz tu

Roy Alexandre ?

Alexandre

A homme plain d'oultraige

N'est de besoing tenir aulcun langage :

Et mesmement la riche renommée

De mes haultz faictz aux astres sublimée

Assez et trop te peuvent informer,

Qur par sus moy ne se doibt renommer.

Aussi tous ceulx de la vie mortelle

Sont congnoissans, la raison estre telle :

Mais neantmoins, pource qu'à maintenir

Los et honneur je veulx la main tenir,

Sachez Minos Juge Plain de prudence,

Qu'en la verdeur de mon adolescence,

Portant en chef ma couronne invincible,

Au glaive agu prins vengeance terrible

(Comme vray filz) de ceulx qui la main mirent

Dessus mon Pere, et à mort le submirent :

Et non content du Royaulme qu'avoye,

Cherchant honneur, mys et gettay en voye

Mes estandars, et à flotte petite

De combatans, par moy fut desconfite

Et mise au bas en mes premiers assaulx

Thebes cité antique, et ses vassaulx :

Puis subjugay par puissance Royalle

Toutes cités d'Achaie, et Thessalle,

Et descouppay à foison par les champs

Illyriens de mes glaives tranchans,

Dont je rendy toute Grece esbahie.

Par mon pouvoir fut Asie envahie :

Libie prins, la Phase surmontay :

Le jugement de Minos 29 Brief, tous les lieux, où passay, et plantay

Mes estandars (redoubtant ma puissance)

Furent submis à mon obeissance.

Le puissant roy Dare congneut à Tharse,

Par quel vigueur fut ma puissance esparse

Encontre luy, quand soubz luy chevaucherent

Cent mil Persoys, et fierement marcherent

Vers moy de front dessoubz ses estandars

Bien trois cens mille pietons hardis souldars.

Que diray plus ? quand vint à l'eschauffer,

Le vieil Charon, grant nautonnier d'Enfer,

Bien eut à faire à gouverner sa peaultre

Pour celluy jour passer de rive en aultre

Tous les espritz qu'à bas je luy transmy

Des corps humains qu'à l'espée je my.

A celluy jour en la mortelle estorce

Par n'espergnay ma corporelle force,

Car aux enfers quatre vingt mil espritz

J'envoiay lors : si hault cueur je pris

Que me lançay par les flottes mortelles :

De ce font foy mes plaies corporelles.

Et jà ne fault laisser aneantir

Mes grans combatz executez en Thyr :

Et ne convient que le los en me rase,

D'avoir passé le hault mont de Caucase.

Ung chascun sçait que y fuz tant emploié,

Que tout soubz moy fut rasé et ploié.

En Inde feis aborder mon Charroy

Triumphamment, où Pyrrhus le fier Roy

(A son meschef) de mes bras esprouva

La pesanteur, quand de moy se trouva

Prins et vaincu. Qui plus est, je marchay

En tantz de lieux, qu'à la fin detranchay

Le dur Rochier, ou Hercules le fort

Pour le passer en vain meist son effort.

Brief, tout batty, et vainquy sans repos

Jusques à tant, que la fiere Atropos

Seulle cruelle ennemie aux humains

Mon pouvoir large osta hors de mes mains.

Et se ainsi est, que jadis en maint lieu

Feusse tenu des mondains pour ung Dieu,

Et du party des Dieux immortelz né,

De tel erreur pardon leur soit donné :

Car la haulteur de mes faictz, et la gloire,

Qu'euz en mon temps, les mouvoit à ce croire.

Encore plus : tant fuz fier belliqueur,

Que j'entreprins, et euz vouloir en cueur

De tout le Monde embrasser, et saisir,

Si fiere mort m'eust presté le loisir.

Or ça Minos : je te suppli, demande

A Annibal (puis qu'il me vilipende

Le jugement de Minos 30 De doulx plaisirs) si plus il est recors

De ses delictz de Capue, où son corps

Plus desbrisa aux amoureux alarmes,

Qu'a soustenir gros bois, haches, et armes.

Ne feut sa mort meschante, et furibunde,

Quand par despit de vivre au mortel Monde

Fut homicide, et boureau de soymesmes,

En avallant les ordz venins extresmes ?

Et pour monstrer sa meschance infinie,

Soit demandé au Roy de Bithinie,

(Dict Prusias) vers lequel s'enfuit,

S'il feut jamais digne de los et bruit.

Ung chascun sçait, qu'il fut le plus pollu

De tous plaisirs, et le plus dissolu :

Et quand par fraulde, et ses trahisons fainctes,

Il est venu de son nom aux attainctes.

Plusieurs grands faictz il feit en maintes Terres :

Mais qu'est ce au pris de mes bruictz et tonnerres ?

A tous mortelz le cas est evident,

Que si jugé n'eusse tout Occident

Estre petit, ainsi que Thessallye,

J'eusse pour vray (en vainquant l'Italye)

Tout conquesté sans occision nulle

Jusques au lieu des Columnes d'Hercules.

Mais (pour certain) je n'y daignay descendre :

Car seullement ce hault nom Alexandre

Les feit mes Serfz redoubtans mes merveilles.

Parquoy, Minos, garde que tu ne vueilles

Devant le mien, son honneur preferer.

Scipion

Entens ainçois, ce que veulx proferer,

Juge Minos.

Minos

Comment es tu nommé ?

Scipion

Scipion suis l'Affrican surnommé,

Homme Rommain, de noble experience.

Minos

Or parles donc : je te donne audience.

Scipion

Certes mon cueur ne veult dire, ou penser

Chose pourquoy je desire exaulcer

La grand haulteur de mes faitz singuliers

Par sus ces deux belliqueux Chevaliers :

Car je n'eu onc de vaine gloire envie,

Mais s'il te plaist, Minos, entens ma vie.

Tu sçais assez, que des mes jeunes ans

Faictz vitieux me furent desplaisans,

Et que Vertu je voulus tant cherir,

Que tout mon cueur se mist à l'acquerir,

Jugeant en moy science peu valoir,

Le jugement de Minos 31 Si d'ung hault vueil, et par ardant vouloir,

D'acquerir bruyt, et renom vertueux,

N'est emploiée en oeuvres fructueux.

Brief, tant aimay Vertu, que des enfance

Je fus nommé des Rommains l'esperance.

Car quand plusieurs du Senat esbahyz

De crainte, et paour, à rendre le pays

Par maintesfois furent condescendans,

Je de hault cueur, et assez jeune d'ans,

Sailly en place, ayant le glaive au point,

Leur remonstrant, que pas n'estoit besoing

Que le cler nom, que par peine et vertu

Avions acquis, fut par honte abbatu,

Et que celluy mon ennemy seroit,

Qui la sentence ainsi prononceroit.

Lors estimans cela estre ung presage,

Et que les Dieux pour le grand advantaige

Du bien public, m'avoient donné hault cueur

En aage bas, comme ung fort belliqueur

Fuz esleu chef de l'armée Rommaine :

Dont sur le champ de bataille inhumaine

Je feis jetter mes bannieres au vent,

Et Annibal pressay tant et souvent,

Qu'avec bon cueur, et bien peu de conduicte

Le feis tourner en trop honteuse fuyte,

Tant qu'en la main de Romme l'excellente

Serve rendy Cartaige l'opulente :

Et toutesfois les Romains consistoires

Apres mes grans, et louables Victoires,

Aussi humain et courtois m'ont trouvé,

Qu'avant que fusse aux armes esprouvé.

Tous biens mondains prisay moins que petit,

L'amour du Peuple estoit mon appetit,

Et d'acquerir maintz vertueux Offices

A jeune Prince honnestes, et propices.

Et d'aultre part, de Cartaige amenay

Maintz prisonniers, lors que j'en retournay

Victorieux : desquelz en la presence

Par moy fut prins le Poëte Therence.

Dont aux Romains mon faict tant agréa,

Qu'en plain Senat Censeur on me créa.

Ce faict, Asie, et Libie couruz :

D'Egypte, et Grece à force l'amour euz.

Et qu'ainsi soit, soubz querelle tresjuste

Par plusieurs fois ma puissance robuste

Ont esprouvé. Puis je Consul voiant

Le nom Rommain, jadis reflamboiant,

Lors chanceller, soy ternir, et abatre,

Pour l'eslever, fuz conquerir et batre

Une Cité de force et biens nantie,

Dicte Numance, es Espaignes bastie.

Le jugement de Minos 32 Trop long seroit (Minos) l'entier deduire

De mes haultz faictz, qu'on verra tousjours luyre.

Et d'autre part ; simple vergongne honneste

D'en dire plus en rien ne m'admonneste :

Parquoy à toy en laisse la choison,

Qui sçais où sont les termes de raison.

Si t'advertis, qu'onques malheur en riens

Ne me troubla : ne pour comble de biens,

Que me donnast la Deesse fatalle,

Close ne fut ma main tresliberalle.

Bien l'ont congnu, et assez le prouverent

Apres ma mort ceulx qui rien ne trouverent

En mes tresors dez biens mondains delivres,

Fors seullement d'argent quatre vingtz livres.

Des Dieux aussi la bonté immortelle

M'a bien voulu douer de grâce telle,

Que cruaulté, et injustice, au bas

Je dejectay, et ne mis mes esbatz

Aux vanitez, et doulx plaisirs menus

De Cupido le mol filz de Venus,

Dont les deduitz, et mondaines enquestes

Nuisantes sont à louables conquestes.

Tous lesquelz motz, je ne dy pour tascher

A leur honneur confondre, ou submarcher :

Ainçois le dy, pour tousjours en prouesse

Du nom Rommain soustenir la haultesse :

Dont tu en as plus ouy referer,

Que n'en pourroit ma langue proferer.

La sentence de Minos

Certainement vos Martiaulx ouvraiges

Sont achevez dee tresardans couraiges :

Mais si ainsi est, que par Vertu doibve estre

Honneur acquis, Raison donne à congnoistre,

Que Scipion jadis fuyant delices,

Et non saillant de Vertu hors des lices,

D'honneur dessert le tiltre pretieux

Devant vous deux, qui fustes vitieux.

Parquoy jugeons Scipion preceder,

Et Alexandre Annibal exceder.

Et si de nous la Sentence importune

Est à vous deux, demandez à Fortune,

S'elle n'a pas tousjours favorisé

A vostre part. Apres soit advisé

Au trop ardant, et oultrageux desir,

Qu'eustes jadis de prendre tout plaisir

A (sans cesser) espandre sang humain,

Et ruiner de fouldroyante main,

Sains nul propos, la fabrique du Monde.

Où Raison fault, Vertu plus n'y abonde.

 

Le jugement de Minos 33 Les tristes vers de Philippe Beroalde,