L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Clément Marot ; texte établi par Gérard Defaux · Chapitre 8 sur 49

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L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Epistres

Epistres 42

I

 

Epistre de Maguelonne à son Amy.

Pierre de Prouvence, elle estant en son hospital

Subscription de l'Epistre

Messaiger de Venus prens ta haulte vollée,

Cherche le seul Amant de ceste desolée :

Et quelque part qu'il rie, ou gemisse à present,

De ce piteux escript fais luy ung doulx present.

La plus dolente, et malheureuse femme,

Qui oncq entra en l'amoureuse flamme

De Cupido, mect ceste. Epistre en voye,

Et par icelle (amy) salut t'envoye,

Bien congnoissant, que despite Fortune,

Et non pas toy, à present me infortune ;

Car si tristesse avecques dur regret

M'a faict jecter maint gros souspir aigret,

Certes je sçay ; que d'ennuy les alarmes.

T'ont faict jecter maintesfois maintes larmes.

O noble cueur, que je voulu choisir.

Pour mon Amant, ce n'est pas le plaisir

Qu'eusmes alors, qu'en la maison Royalle

Du Roy mon Pere à t'amye loyalle

Parlementas, d'elle tout vis à vis :

Si te prometz, que bien m'estoit advis,

Que tout le bien du Monde, et le deduit

N'estoit que dueil, pres du gracieux fruict

D'un des baisers, que de toy je receuz :

Mais noz espritz par trop feurent deceuz,

Quand tout soubdain la fatalle Deesse

En deuil mua nostre grande lyesse,

Qui dura moins que celle de Dido :

Car tost apres que l'enfant Cupido

M'eust faict laisser mon Pere puissant Roy,

Vinsmes entrer seuletz en desarroy

En ung grand boys, où tu me descendis,

Et ton manteau dessus l'herbe estendis,

En me disant, m'amye Maguelonne,

Reposons nous sur l'herbe qui fleuronne,

Et escoutons du Rossignol le chant.

Ainsi fut faict. Adonc en arrachant

Fleurs, et boutons de beaulté tresinsigne,

Pour te monstrer de vray Amour le signe,

Je les gettoys de toy à l'environ,

Puis devisant m'assis sur ton giron :

Mais en comptant ce qu'avions en pensée,

Sommeil me print, car j'estois bien lassée.

Finablement m'endormy pres de toy,

Dont contemplant quelque beaulté en moy,

Et te sentant en ta liberté franche,

I 43 Tu descouvris ma poictrine assez blanche,

Dont de mon sein les deux pommes pareilles

Veis à ton gré, et tes levres vermeilles

Baiserent lors les miennes à desir.

Sans vilainie, en moy prins ton plaisir

Plus que ravy, voiant ta doulce amye

Entre tes bras doulcement endormye.

Là tes beaulx yeux ne se pouvoient saouler :

Et si disois (pour plus te consoler)

Semblables motz en gemissante alaine.

O beau Pâris, je ne croy pas que Helaine,

Que tu ravis par Venus dedans Grece,

Eust de beaulté autant que ma Maistresse :

Si on le dit, certes ce sont abus.

Disant ces motz, tu vis bien que Phebus

Du hasle noir rendoit ma couleur taincte,

Dont te levas, et couppas branche mainte,

Que tout au tour de moy tu vins estendre

Pour preserver ma face jeune, et tendre.

Helas Amy, tu ne sçavoys que faire

A me traicter, obeir, et complaire,

Comme celluy duquel j'avoys le cueur.

Mais ce pendant, ô gentil Belliqueur,

Je dormois fort, et Fortune veilloit :

Pour nostre mal las elle travailloit.

Car quand je fuz de mon repos lassée,

En te cuidant donner une embrassée,

Pour mon las cueur grandement consoler,

En lieu de toy, las je veins accoler

De mes deux bras la flairante ramée,

Qu'autour de moy avoys mise, et sernée,

En te disant, mon gracieux Amy,

Ay je point trop à vostre gré dormy ?

N'est il pas temps, que d'icy je me lieve ?

Ce proferant, ung peu je me soublieve,

Je cherche, et cours, je reviens, et puis voys,

Au tour de moy je ne veis que les boys,

Dont maintefois t'appelay Pierre, Pierre,

As tu le cueur endurcy plus que Pierre,

De me laisser en cestuy boys absconse ?

Quand de nully n'eu aulcune responce,

Et que ta voix point ne me reconforte,

A terre cheuz, comme transie, ou morte :

Et quand apres mes langoreux espritz

De leur vigueur furent ung peu surpris,

Semblables motz je dis de cueur, et bouche.

Helas amy, de prouesse la souche,

Où es allé ? Es tu hors de ton sens,

De me livrer la douleur que je sens

En ce boys plein de bestes inhumaines ?

M'as tu osté des plaisances mondaines,

I 44 Que je prenoys en la maison mon Pere,

Pour me laisser en ce cruel repaire ?

Las qu'as tu faict, de t'en partir ainsi ?

Penses tu bien que puisse vivre icy ?

Que t'ay je faict, ô cueur lasche, et immunde ?

Se tu estoys le plus noble du Monde,

Ce vilain tour si rudement te blesse,

Qu'oster te peult le tiltre de noblesse.

O cueur remply de fallace, et fainctise,

O cueur plus dur, que n'est la roche bise,

O cueur plus faulx, qu'oncques nasquit de Mere !

Mais responds moy à ma complaincte amere.

Me promis tu en ma chambre parée,

Quand te promis suivre jour, et serée,

De me laisser en ce boys en dormant ?

Certes tu es le plus cruel amant

Qui oncques feut, d'ainsi m'avoir fraudée.

Ne suis je pas la seconde Mëdée ?

Certes ouy : et à bonne raison

Dire te puis estre l'aultre Jason.

Disant ces motz, d'ung animé courage,

Te voys querant, comme pleine de rage,

Parmy les boys, sans doubter nulz travaulx :

Et sur ce point rencontray noz chevaulx

Encor liez, paissans l'herbe nouvelle,

Dont ma douleur renforce, et renouvelle :

Car bien congneu, que de ta voulenté

D'avecques moy ne t'estoys absenté.

Si commençay, comme de douleur taincte,

Plus que devant faire telle complaincte.

Or voy je bien (Amy) et bien appert,

Que maulgré toy en cestuy boys desert

Suis demourée. O fortune indecente,

Ce n'est pas or, ne de l'heure presente,

Que tu te prens à ceulx de haulte touche,

Et aux loiaulx. Quel rancune te touche ?

Es tu d'envie entachée, et pollue,

Dont nostre amour n'a esté dissolue ?

O cher amy, ô cueur doulx, et begnin,

Que n'ay je prins d'Atropos le venin

Avecques toy ? vouloys tu que ma vie

Fust encor plus cruellement ravie ?

Je te prometz qu'oncques à creature

Il ne survint si piteuse adventure.

Et à tort t'ay nommé, et sans raison

Le desloyal, qui conquist la toison :

Pardonne moy, certes je m'en repens.

O fiers Lyons, et venimeux Serpens,

Crapaulx enflez, et toutes aultres bestes

Courez vers moy, et soyez toutes prestes

De devorer ma jeune tendre chair,

I 45 Que mon amy n'a pas voulu toucher

Qu'avec honneur. Ainsi morne demeure

Par trop crier, et plus noir que meure,

Sentant mon cueur plus froid que glace, ou marbre :

Et de ce pas montay dessus ung arbre

A grand labeur. Lors la veue s'espart

En la forest : mais en chascune part

Je n'entendy que les voix treshydeuses,

Et hurlemens des bestes dangereuses.

De tous, costez regardois, pour sçavoir

Si le tien corps pourroie apparcevoir,

Mais je ne vy que celluy boys saulvage,

La Mer profonde, et perilleux rivage,

Qui durement feit mon mal empirer.

Là demouray (non pas sans souspirer)

Toute la nuict : ô Vierge treshaultaine,

Raison y eut, car je suis trescertaine,

Qu'oncques Thisbé, qui à la mort s'offrit

Pour Piramus, tant de mal ne souffrit.

En evitant que les Loups d'adventure

De mon corps tien ne feissent leur pasture,

Toute la nuict je passay sans dormir

Sur ce grand arbre, où ne feis que gemir :

Et au matin que la clere Aurora

En ce bas Monde esclercy le jour a,

Me descendy, triste, morne, et pallie,

Et noz chevaulx en plourant je deslye

En leur disant : ainsi comme je pense

Que vostre Maistre au loing de ma presence

S'en va errant par le Monde en esmoy,

C'est bien raison, que (comme luy, et moy)

Alliez seuletz par boys, plaine, et campaigne.

Adonc rencontre une haulte montaigne :

Et de ce lieu, les Pelerins errans

Je pouvois veoir, qui tiroient sur les rengs

Du grand chemin de Romme saincte, et digne.

Lors devant moy 'vey une Pelerine,

A qui donnay mon Royal vestement

Pour le sien pouvre : et des lors promptement

La tienne amour si m'incita grant erre

A te chercher en haulte Mer, et Terre :

Où maintesfois de ton nom m'enqueroie,

Et Dieu tout bon souvent je requeroie,

Que de par toy je feusse rencontrée.

Tant cheminay, que vins en la contrée

De Lombardie, en soucy tresamer :

Et de ce lieu me jectay sur la Mer,

Où le bon vent si bien la Nef avance,

Qu'elle aborda au pays de Prouvence :

Où mainte gent, en allant, me racompte

De ton depart : et que ton pere Conte

I 46 De ce pays durement s'en contriste :

Ta noble Mere en a le cueur si triste,

Qu'en desespoir luy conviendra mourir.

Penses tu point doncques nous secourir ?

Veulx tu laisser ceste pauvre loyalle

Née de sang, et semence Royalle

En ceste simple, et miserable vie ?

Laquelle encor de ton Amour ravie,

En attendant de toy aulcun rapport,

Ung hospital a basty sur ung port

Dict de sainct Pierre, en bonne souvenance

De ton hault nom : et là prend sa plaisance

A gouverner, à l'honneur du hault Dieu,

Pauvres errans malades en ce lieu :

Ou j'ay basty ces myens tristes escriptz

En amertume, en pleurs, larmes, et crys,

Comme peulx veoir, qu'ilz sont faictz, et tissus :

Et si bien voys la main, dont sont yssus,

Ingrat seras, si en cest hospital,

Celle qui t'a donné son cueur total,

Tu ne viens veoir : car Virginité pure

Te gardera, sans aucune rompure :

Et de mon corps seras seul joyssant.

Mais s'ainsi n'est, mon aage florissant

Consummeray sans joye singuliere

En pauvreté, comme une hospitaliere.

Doncques (Amy) viens moy veoir de ta grâce.

Car tiens toy seur, qu'en ceste pauvre place

Je me tiendray, attendant des nouvelles

De toy, qui tant mes regretz renouvelles.

Rondeau, Duquel les

lettres Capitales portent le nom de l'autheur

Comme Dido, qui moult se courrouça,

Lors qu'Eneas seule la delaissa

En son Païs : tout ainsi Maguelonne

Mena son dueil : comme tressaincte ; et bonne,

En l'hospital toute sa fleur passa.

Nulle fortune oncques ne la blessa :

Toute constance en son cueur amassa,

Mieulx esperant : et ne fut point felonne,

Comme Dido.

Aussi celluy, qui toute puissance a,

Renvoya cil, qui au boys la laissa,

Où elle estoit : mais quoy qu'on en blasonne,

Tant eut de dueil, que le Monde s'estonne,

Que d'un cousteau son cueur ne transpersa,

Comme Dido.

 

I 47

II

 

L'epistre du Despourveu à ma Dame

la Duchesse D'Alençon, et de Berry,

Soeur unique du Roy

Si j'ay emprins en ma simple jeunesse

De vous escripre, ô treshaulte Princesse,

Je vous supply, que par doulceur humaine

Me pardonnez, car Bon vouloir, qui meine

Le mien desir, me donna esperance

Que vostre noble, et digne preference

Regarderoit par ung sens tresillustre,

Que petit feu ne peult getter grand lustre.

Aultre raison qui me induit, et inspire

De plus en plus le mien cas vous escripre,

C'est qu'une nuict tenebreuse, et obscure

Me fut advis, que le grand Dieu Mercure

Chief d'Eloquence, en partant des haults Cieulx,

S'en vint en Terre apparoistre à mes yeulx,

Tenant en main sa verge, et Caducée

De deux Serpens : par ordre entrelassée :

Et quand il eut sa face celestine

(Qui des humains la memoire illumine)

Tournée à moy, contenance, ne geste,

Ne peus tenir, voyant ce corps celeste,

Qui d'une Amour entremeslée de ire

Me commença semblables motz à dire.

Mercure en forme de Rondeau

Mille douleurs te feront souspirer,

Si en mon art tu ne veulx inspirer

Le tien esprit par cure diligente :

Car bien peu sert la Poësie gente,

Si bien, et loz on n'en veult attirer.

Et se aultrement tu n'y veulx aspirer,

Certes Amy, pour ton dueil empirer,

Tu souffriras des fois plus de cinquante

Mille douleurs.

Donc si tu quiers au grand chemin tirer

D'honneur, et bien vueilles toy retirer

Vers d'Alençon la Duchesse excellente,

Et de tes faictz (telz qui sont) luy presente,

Car elle peult te garder d'endurer

Mille douleurs.

L'autheur

Apres ces motz, ses aelles esbranla,

Et vers les cours Celestes s'en alla

L'eloquent Dieu : mais à peine fut il

Monté au Ciel par son voller subtil,

Que dedans moy (ainsi qu'il me sembla)

Tout le plaisir du Monde s'assembla.

II 48 Les bons propos, les raisons singulieres

Je voys cherchant, et les belles matieres

A celle fin de faire Oeuvre duisante

Pour Dame, tant en vertus reluisante.

Que diray plus ? Certes les miens espritz

Furent des lors comme de joye espris :

Bien disposez d'une veine subtile,

De vous escripre en ung souverain stile.

Mais tout soubdain, Dame tresvertueuse,

Vers moy s'en vint une Vieille hideuse,

Maigre de corps, et de face blemie,

Qui se disoit de Fortune ennemye :

Le cueur avoit plus froid que glace, ou marbre,

Le corps tremblant, comme la fueille en l'arbre,

Les yeux baissez, comme de paour estrainte,

Et s'appeloit par son propre nom Crainte :

Laquelle lors d'ung vouloir inhumain

Me feist saillir la plume hors la main,

Que sur papier tost je voulois coucher,

Pour au labeur mes espritz empescher :

Et tous ces motz de me dire print cure

Mal consonnans à ceulx du Dieu Mercure.

Crainte parlant en forme de Rondeau

Trop hardiment entreprens, et mesfaictz

O toy tant jeune : oses tu bien tes faictz

Si mal bastiz presenter devant celle,

Qui de sçavoir toutes aultres precelle ?

Mal peult aller, qui charge trop grand fais.

Tous tes labeurs ne sont que contrefaictz

Aupres de ceulx des Orateurs parfaictz,

Qui craignent bien de s'adresser à elle

Trop hardiment.

Si ton sens foible advisoit les forfaictz

Aisez à faire en tes simples effetz,

Tu diroys bien, que petite Nasselle

Trop plus souvent, que la grande, chancelle,

Et pour autant, regarde que tu faiz

Trop hardiment.

L'autheur

Ces motz finiz, demeure mon semblant

Triste, transi, tout terny, tout tremblant,

Sombre, songeant, sans seure soustenance,

Dur d'esperit, desnué d'esperance,

Melancolic, morne, marry, musant,

Pasle, perplex, paoureux, pensif, pesant,

Foible, failly, foulé, fasché, forclus,

Confuz, courcé. Croire Crainte concluz,

Bien congnoissant que verité disoit

De celle là, que tant elle prisoit :

Dont je perdz cueur, et audace me laisse :

Crainte me tient, Doubte me meine en laisse,

II 49 Plus dur devient le mien esprit qu'enclume.

Si ruay jus encre, papier, et plume,

Voire, et de faict proposois de non tistre

Jamais pour vous Rondeau, Lay, ou Epistre,

Si n'eust esté, que sur ceste entreprise

Vint arriver (à tout sa barbe grise)

Ung bon Vieillard, portant chere joyeuse,

Confortatif, de parolle amoureuse,

Bien ressemblant homme de grand renom,

Et s'appeloit Bon Espoir par son nom :

Lequel voyant ceste femme tremblante

Aultre que humaine (à la veoir) ressemblante

Vouloir ainsi mon malheur pourchasser,

Fort rudement s'efforce à la chasser ;

En me incitant d'avoir hardy courage

De besongner, et faire à ce coup rage.

Puis folle Crainte amye de Soucy

Irrita fort, en s'escriant ainsi.

Bon Espoir parlant en forme de Ballade

Va t'en ailleurs, faulce Vieille dolente,

Grande ennemie à fortune, et bon heur,

Sans forvoyer par ta parolle lente

Ce pauvre humain hors la voye d'honneur :

Et toy Amy, croy moy, car guerdonneur

Je te feray, si craintif ne te sens :

Croy donc Mercure, emploie tes cinq sens,

Cueur, esprit, et fantasie toute

A composer nouveaulx motz, et recens,

En deschassant crainte, soucy, et doubte.

Car celle là, vers qui tu as entente

De t'adresser, est pleine de liqueur

D'humilité, ceste vertu patente,

De qui jamais vice ne fut vainqueur.

Et oultre plus, c'est la Dame de cueur

Mieulx excusant les esperitz, et sens

Des Escrivains, tant soient ilz innocens,

Et qui plus tost leurs miseres desboute.

Si te supply, à mon vueil condescens,

En deschassant crainte, soucy, et doubte.

Est il possible, en vertu excellente

Qu'un corps tout seul puisse estre possesseur

De trois beaulx dons, de Juno l'opulente,

Pallas, Venus ? ouy : car je suis seur

Qu'elle a prudence, avoir, beaulté, doulceur,

Et des Vertus encor plus de cinq cens.

Parquoy amy, si tes dictz sont decens,

Tu congnoistras (et de ce ne te doubte)

A quel honneur viennent Adolescens

En deschassant crainte, soucy, et doubte.

Envoy

Homme craintif, tenant rentes, et cens

II 50 Des Muses, croy, si jamais tu descends

[Au lac de paour,] qui hors d'espoir te boute,

[Au val de paour]

Mal t'en yra : pource à moy te consens

En deschassant crainte, soucy, et doubte.

Le despourveu

En ce propos grandement travaillay

Jusques à temps qu'en sursault m'esveillay

Ung peu devant, qu'Aurora la fourriere

Du cler Phebus commençast mettre arriere

L'obscurité nocture sans sejour,

Pour esclaircir la belle Aulbe du jour.

Si me souvint tout à coup de mon songe,

Dont la pluspart n'est fable, ne mensonge,

A tout le moins, pas ne fut mensonger

Le bon Espoir, qui vint à mon songer :

Car verité feit en luy apparoistre

Par les vertus, qu'en vous il disoit estre.

Or ay je faict au vueil du dieu Mercure,

Or ay je prins la hardiesse, et cure

De vous escrire à mon petit pouvoir,

Me confiant aux parolles d'Espoir

Le bon Vieillard, vray confort des craintifz,

A droit nommé repaisseur des chetifz,

Car repeu m'a tousjours soubz bonne entente

En la forest nommée longue Attente :

Voire et encor de m'y tenir s'attend,

Si vostre grâce envers moy ne s'estend.

Parquoy convient qu'en esperant je vive,

Et qu'en vivant tristesse me poursuive.

Ainsi je suis poursuit, et poursuivant

D'estre le moindre, et plus petit servant

De vostre hostel (magnanime Princesse)

Aiant espoir, que la vostre noblesse

Me recevra, non pour aulcune chose

Qui soit en moy pour vous servir enclose :

Non pour prier, requeste, ou rhetorique,

Mais pour l'amour de vostre Frere unique,

Roy des Françoys, qui à l'heure presente

Vers vous m'envoye, et à vous me presente

De par Pothon, gentil homme honorable.

En me prenant, Princesse venerable,

Dire pourray, que la Nef opportune

Aura tiré de la Mer d'infortune,

Maulgré les ventz, jusque en l'isle d'honneur

Le pelerin exempté de bon heur :

Et si auray par ung ardant desir

Cueur, et raison de prendre tout plaisir

A esveiller mes esperitz indignes

De vous servir, pour faire Oeuvres condignes,

Telz qui plaira a vous, treshaulte Dame,

II 51 Les commander : priant de cueur, et d'âme

Dieu tout puissant, de tous humains le Pere,

Vous maintenir en fortune prospere :

Et dans cent ans prendre l'âme à mercy

Partant du corps sans douleur, ny soucy.

 

II 52

III

 

L'epistre du Camp d'Atigny, à ma dicte Dame d'Alençon

Subscription

Lettre mal faicte, et mal escripte

Volle de par cest Escripvant

Vers la plus noble Marguerite,

Qui soit point au Monde vivant.

Epistre

La main tremblant dessus la blanche carte

Me voy souvent : la plume loing s'escarte,

L'encre blanchist, et l'esprit prend cesse,

Quand j'entreprens (tresillustre Princesse)

Vous faire escriptz : et n'eusse prins l'audace,

Mais Bon Vouloir, qui toute paour efface,

M'a dict, crains tu à escrire soubdain

Vers celle là, qui oncques en desdain

Ne print tes faictz ? ainsi à l'estourdy

Me suis monstré (peult estre) trop hardy,

Bien congnoissant neantmoins que la faulte

Ne vient sinon d'entreprise trop haulte :

Mais je m'attens, que soubz vostre recueil

Sera congneu le zele de mon vueil.

Or est ainsi, Princesse magnanime,

Qu'en hault honneur, et triumphe sublime

Est florissant en ce Camp, où nous sommes,

Le Conquerant des cueurs des gentilz hommes :

C'est Monseigneur par sa vertu loyalle

Esleu en Chef de l'Armée Royalle :

Où l'on a veu de guerre maintz esbatz,

Adventuriers esmouvoir gros combatz

Pour leur plaisir sur petites querelles,

Glaives tirer, et briser allumelles,

S'entrenavrant de façon fort estrange :

Car le cueur ont si treshault, qu'en la fange

Plustost mourront, qur fuyr à la lice :

Mais Monseigneur, en y mettant police,

A deffendu de ne tirer espée,

Si on ne veult avoir la main couppée.

Ainsi Pietons n'osent plus desgayner,

Dont sont contrainctz au poil s'entretraîner,

Car sans combatre ilz languissent en vie :

Et croy (tout seur) qu'ilz ont trop plus d'envie

D'aller mourir en guerre honnestement,

Que demourer chez eulx oysivement.

Ne penses pas, Dame, où tout bien abonde,

Qu'on puisse veoir plus beaulx hommes au Monde :

Car (à vray dire) il semble que Nature

Leur ait donné corpulence, et facture

Ainsi puissante, avec le cueur de mesmes,

III 53 Pour conquerir sceptres, et diadesmes

En mer, à pied, sur Coursiers, ou Genetz :

Et ne desplaise à tous noz Lansquenetz,

Qui ont le bruit de tenir aulcun ordre,

Mais à ceulx cy n'a point tant à remordre.

Et qui d'entreulx l'honnesteté demande,

Voyse orendroit veoir de Mouy la bande

D'adventuriers yssus de nobles gens.

Nobles sont ilz, pompeux, et diligens,

Car chascun jour au camp soubz leur enseigne

Font exercice, et l'ung à l'autre enseigne

A tenir ordre, et manier la picque,

Ou le verdun, sans prendre noise, ou picque.

De l'autre part, soubz ses fiers Estandars

Meine Boucal mille puissans souldars,

Qui ayment plus debatz, et grosses guerres,

Qu'un laboureur bonne paix en ses terres.

Et que ainsi soit, quand rudement se battent,

Advis leur est proprement qu'ilz s'esbatent.

D'autre costé, voyt on le plus souvent

Lorges jecter ses enseignes au vent,

Pour ses Pietons faire usiter aux armes,

Lors que viendront les perilleux vacarmes :

Grans hommes sont en ordre triumphans,

Jeunes, hardis, roydes comme Elephans,

Fort bien armez corps, testes, bras, et gorges :

Aussi dit on, les Hallecretz de Lorges.

Puis de Mouy, les nobles, et gentilz :

Et de Boucal les hommes peu craintifz :

Brief, Hercules, Montmoreau, et d'Asnieres

Ne font pas moins triumpher leurs bannieres :

Si que deça on ne sçaroit trouver

Homme, qui n'ayt desir de s'esprouver,

Pour acquerir par hault oeuvre bellique

L'amour du Roy ; le vostre frere unique,

Et par ainsi, en bataille ou assault

N'y aura cil, qui ne prenne cueur hault,

Car la pluspart si hardiment yra,

Que tout le reste au choc s'enhardira.

De jour en jour une campagne verte

Voit on icy de gens toute couverte,

La picque au point, les tranchantes espées

Ceintes à droit, chausseures decoupées,

Plumes au vent, et haulx fiffres sonner

Sus gros tabours, qui font l'aer resonner :

Au son desquelz, d'une fiere façon,

Marchent en ordre, et font le limaçon,

Comme en batalle, affin de ne faillir,

Quand leur fauldra deffendre, ou assaillir,

Tousjours crians, les Ennemis sont nostres :

Et en tel poinct sont les six mil Apostres

III 54 Deliberez soubz l'espée Sainct Pol,

Sans que aulcun d'eulx se monstre lasche, ou mol.

Souventesfois par devant la maison

De Monseigneur viennent à grant foison

Donner l'aubade à coups de Hacquebutes,

D'un aultre accord qu'Espinettes, ou Flustes.

Apres oyt on sur icelle praerie

Par grand terreur bruire l'Artillerie,

Comme Canons doubles, et racoursiz,

Chargez de pouldre, et gros bouletz massifz,

Faisans tel bruit, qu'il semble que la Terre

Contre le Ciel vueille faire la guerre.

Voylà comment (Dame tresrenommée)

Trimphamment est conduicte l'Armée,

Trop mieulx aymant combatre à dure oultrance

Que retourner (sans coup ferir) en France.

De Monseigneur, qui escrire en vouldroit,

Plus cler esprit que le mien y fauldroit :

Puis je sens bien ma plume trop ruralle

Pour exalter sa maison liberalle,

Qui à chascun est ouverte, et patente.

Son cueur tant bon gentils hommes contente,

Son bon vouloir gens de guerre entretient,

Sa grande vertu bonne justice tient,

Et sa justice en guerre la paix faict,

Tant que chascun va disant (en effect)

Voicy celluy tant liberal, et large,

Qui bien merite avoir Royalle charge,

C'est celluy là qui tousjours en ses mains

Tient, et tiendra l'amour de tous humains :

Car puis le temps de Cesar dict Auguste,

On n'a point veu Prince au monde plus juste.

Tel est le bruyt, qui de luy court sans cesse.

Entre le peuple, et ceulx de la noblesse,

Qui chascun jour honneur faire luy viennent

Dedans sa chambre, où maintz propos se tiennent,

Non pas d'Oyseaulx, de Chiens, ne leur aboys :

Tous leurs devis, ce sont Haches, Gros boys,

Lances, Harnoys, Estandars, Gouffanons,

Salpestre, Feu, Bombardes, et Canons :

Et semble advis à les ouyr parler,

Qu'oncques ne fut memoire de baller.

Bien escriroys encores aultre chose,

Mais mieulx me vault rendre ma lettre close

En cest endroit : car les Muses entendent

Mon rude stile, et du tout me deffendent

De plus rien dire, affin qu'en cuydant plaire

Trop long escript ne cause le contraire.

Et pour autant (Princesse cordialle,

Tige partant de la fleur Liliale)

Je vous supply ceste Epistre en gré prendre,

III 55 Me pardonnant de mon trop entreprendre,

Et m'estimer (si peu que le dessers)

Tousjours du rang de voz treshumbles serfz.

Priant celuy, qui les âmes heurées

Faict triumpher aux maisons Siderées,

Que son vouloir, et souverain plaisir

Soit mettre à fin vostre plus hault desir.

 

III 56

IV

 

Epistre en prose à la dicte Dame

touchant l'armée du Roy en Haynault

 

Icy veoit on (tresillustre Princesse) du Roy la triumphante Armée : qui un Mercredy (comme sçavez) s'attendant avoir la bataille, par parolles persuadentes à le bien servir esleva le cueur de ses gens à si voluntaire force, que alors ilz eussent non seulement combatu, mais fouldroyé le reste du Monde pour ce jour : auquel fut veue la haultesse de cueur de maintz Chevaliers, qui par ardant desir voulurent pousser en la flotte des Ennemis, lors qu'en diffamée fuyte tournerent, laissant grand nombre des leurs ruinez en la campaigne par impetueux oraige d'Artillerie : dont fut attaint le Bastart d'Aimery si au vif, que le lendemain fina ses jours à Vallenciennes. Après peult on veoir des anciens Capitaines la rusée conduicte : de leurs gens d'armes la discipline militaire observée : l'ardeur des Adventuriers, et l'ordre des Suysses, avec le Triumphe general de l'Armée Gallicane : dont la veue seulement a meurtry l'honneur de Haynault, comme le Basilicque premier voyant l'homme mortel. Aultre chose (ma souveraine Dame) ne voione nous, qui ne soit lamentable, comme pauvres femmes desolées errantes (leurs enfans au col) au travers du pays despouillé de verdure par le froit yvernal, qui jà les commence à poindre : puis s'en vont chauffer en leurs Villes, Villages, et Chasteaulx mis à feu, combustion, et ruine totale, par vengeance reciproque : voire vengeance si confuse, et universelle, que noz Ennemis propres font passer pitié devant noz yeux. Et en telle miserable façon, ceste impitoiable Serpente la Guerre a obscurcy l'air pur, et nect, par pouldre de terre seiche, par salpestre, et pouldre artificielle, et par fumée causée de boys mortel ardant en feu (sans eaue de grâce) inextinguible. Mais nostre espoir par deçà est, que les prieres d'entre vous nobles Princesses monteront si avant es chambres Celestes, que au moyen d'icelles, la tressacrée fille de Jesuchrist nommée Paix, descendra trop plus luisante que le Soleil, pour illuminer les regions Gallicques. Et lors sera vostre noble sang hors du dangier d'estre espandu sur les mortelles plaines. D'autre part, aux cueurs des jeunes Dames, et Damoyselles entrera certaine esperance du retour desiré de leurs Maritz : et vivront pauvres Laboureurs seurement en leurs habitacles, comme Prelatz en chambres bien nattées. Ainsi, bien heurée Princesse, esperons nous la non assez soubdaine venue de Paix : qui toutesfois peult finablement revenir en despit de Guerre cruelle. Comme tesmoigne Minfant en sa Comedie de fatalle destinée, disant :

Paix engendre Prosperité :

De Prosperité, vient Richesse :

De Richesse, Orgueil, Volupté :

D'orgueil, Contention sans cesse :

Contention la Guerre addresse :

La Guerre engendre Pauvreté :

La Pauvreté, Humilité :

D'Humilité revient la Paix.

Ainsi retournent humains faictz.

 

Voylà comment (au pis aller, dont Dieu nous gard) peult revenir ceste precieuse Dame souvent appellée par la nation françoise dedans les temples divins, chantans : Seigneur, donne nous paix. Laquelle vous vueille de brief envoyer icelluy Seigneur, et Redempteur Jesus : qui vous doint heureuse vie transitoire, et en fin eternelle.

 

IV 57

V

 

Epistre à la Damoyselle negligente

de venir veoir ses Amys

Ne pense pas, tresgente Damoyselle,

Ne pense pas, que l'amour, et vray zelle,

Que te portons, jamais finisse, et meure

Pour ta trop longue, et fascheuse demeure.

Fascheuse est elle, au moins en noz endroictz :

Mais ores quand quarante ans te tiendrois

Loing de nos yeux, si auroit on (pour veoir)

Records de toy, et dueil de ne te veoir :

Car le long temps, ne l'absence loingtaine

Vaincre ne peult l'amour vraye, et certaine.

Si t'advisons, nostre Amye treschere,

Que par deça ne se faict bonne chere,

Que de t'avoir on ne face ung souhaict.

Si l'ung s'en rit, si l'aultre est à son haict,

Si l'ung s'esbat, si l'aultre se recrée,

Si tost qu'on tient propos, qui nous agrée,

Tant que le cueur de plaisir nous sautelle,

Pleust or à Dieu (ce dit l'on) qu'une telle

Fust or icy. L'autre dit, pleust à Dieu

Qu'un Ange l'eust transportée en ce lieu :

Mais pleust à Dieu (dit l'autre) que Astarot

L'apportast saine, aussi tost qu'un garrot.

Voila comment pour ta fort bonne grâce,

Il n'y a cil, qui son souhaict ne face

D'estre avec toy : et ne pouvons sçavoir

Pourquoy ne viens tes Amys deça veoir :

Le chemin n'est ny fascheux, ny crotté,

En moins d'avoir dict un Obsecro te,

En noz quartiers tu seroys arrivée :

Pourquoy donc es de nous ainsi privée ?

Possible n'est, que bien t'excuser sceusses.

Brief, nous vouldrions qu'aussi hault voller peusses,

Que le hault mont d'Olympe, ou Parnasus :

Ou qu'eusses or le Cheval Pegasus,

Qui te portast vollant par les Provinces :

Ou qu'à present à ton vouloir tu tinses

Par le licol, par queue, ou par collet,

Le bon Cheval du gentil Pacollet :

Ou que ton pied fust aussi legier doncques,

Que Bische, ou Cerf, que le Roy chassa oncques :

Ou que de là jusque icy courrust eau,

Qui devers nous te menast en Bateau.

Lors n'auroys tu bonne excuse jamais,

Mais sçauroit on si en oubly tu mectz

Les tiens Amys. Car adonc ne tiendroit,

Fors seulement au bon vouloir, et droit,

V 58 Et à l'amour, qui aux gens donne soing

De venir veoir les Amys au besoing :

Quoy qu'envers toy n'avons paour qu'elle faille,

Mais prions Dieu qu'excuse te defaille,

Affin qu'amour, qui onc ne te laissa,

A noz desirs t'améine par deça.

 

V 59

VI

 

L'epistre des Jartieres blanches

De mes couleurs, ma nouvelle Alliée,

Estre ne peult vostre jambe liée,

Car couleurs n'ay, et n'en porteray mye,

Jusques à tant, que j'auray une Amye,

Qui me taindra le seul blanc, que je porte,

En ses couleurs de quelcque belle sorte.

Pleust or à Dieu, pour mes douleurs estaindre,

Que vous eussiez vouloir de les me taindre :

C'est qu'il vous pleust pour Amy me choisir

D'aussi bon cueur, que j'en ay bon desir :

Que dy je Amy ? Mais pour humble servant,

Quoy que ne soye ung tel bien desservant.

Mais quoy ? au fort, par loyaulment servir

Je tascheroye à bien le desservir.

Brief, pour le moins, tout le temps de ma vie

D'une autre aymer ne me prendroit envie.

Et par ainsi quand ferme je seroys,

Pour prendre noir, le blanc je laisseroys :

Car fermeté c'est le noir par droicture,

Pource que perdre il ne peult sa taincture.

Or porteray le blanc, ce temps pendant

Bonne fortune en amours attendant.

Si elle vient, elle sera receue

Par loyaulté dedans mon cueur conceue :

S'elle ne vient, de ma voulenté franche,

Je porteray tousjours livrée blanche.

C'est celle là, que j'ayme le plus fort

Pour le present : vous advisant au fort,

Si j'ayme bien les blanches ceinturettes,

J'ayme encor mieulx Dames, qui sont brunettes.

 

VI 60

VII

 

Petite Epistre au Roy

En m'esbatant je faiz Rondeaux en rime,

Et en rimant bien souvent je m'enrime :

Brief, c'est pitié d'entre nous Rimailleurs,

Car vous trouvez assez de rime ailleurs,

Et quand vous plaist, mieulx que moy, rimassez,

Des biens avez, et de la rime assez.

Mais moy à tout ma rime, et ma rimaille

Je ne soustiens (dont je suis marry) maille.

Or ce me dist (ung jour) quelque Rimart,

Viença Marot, trouves tu en rime art,

Qui serve aux gens, toy qui a rimassé :

Ouy vrayement (respondz je) Henri Macé.

Car voys tu bien, la personne rimante,

Qui au Jardin de son sens la rime ente,

Si elle n'a des biens en rimoyant,

Elle prendra plaisir en rime oyant :

Et m'est advis, que si je ne rimoys,

Mon pauvre corps ne seroit nourry moys,

Ne demy jour. Car la moindre rimette

C'est le plaisir, ou fault que mon rys mette.

Si vous supply, qu'à ce jeune Rimeur

Faciez avoir ung jour par sa rime heur.

Affin qu'on die, en prose, ou en rimant,

Ce Rimailleur, qui s'alloit enrimant,

Tant rimassa, rima, et rimonna,

Qu'il a congneu, quel bien par rime on a.

 

VII 61