L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Clément Marot ; texte établi par Gérard Defaux · Chapitre 4 sur 49

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L'adolescence clémentine ; La suite de l'adolescence clémentine

Le Temple de Cupido

A Messire, Nicolas de Neufville, Chevalier, Seigneur de Villeroy, Clem. Marot. S.

 

En revoiant les escriptz de ma jeunesse, pour les remettre plus clerz, que devant, en lumiere, il m'est entré en memoire que estant encore page, et à toy, treshonoré Seingneur, je, composay par ton commandement la queste de ferme Amour. Laquelle je trouvay au meilleur endroit du temple de Cupido, en le visitant, comme l'age lors le requeroit. C'est bien raison, donques, que l'oeuvre soit à toy dediée, à toys qui la commandas, à toy mon premier maistre, et celluy seul (hors mis les princes) que jamais je servy. Soit donques consacré ce livre à ta prudence, noble Seigneur de Neufville, affin qu'en recompense de certains temps, que Marot a vescu avecques toy en ceste vie, tu vives ça bas après la mort avecques luy tant que ses oeuvres dureront. De Lyon ce quinziesme jour de May. 1538.

Sur le Printemps, que la belle Flora

Les champs couvers de diverse flour a,

Et son amy Zephyrus les esvente,

Quand doulcement en l'air souspire, et vente,

Ce jeune enfant Cupido Dieu d'aymer

Ses yeulx bandez commanda deffermer,

Pour contempler de son Throsne celeste

Tous les Amans, qu'il attaint, et moleste.

Adonc il veit autour de ses Charroys

D'un seul regard maintz victorieux Roys,

Haultz Empereurs, Princesses magnifiques,

Laides, et laids, visaiges Deifiques,

Filles, et fils en la fleur de jeunesse,

Et les plus forts subjectz à sa haultesse.

Brief il congneut, que toute nation

Ployoit soubz luy, comme au vent le Sion.

Et qui plus est, les plus souverains Dieux

Veit tresbucher soubz ses dartz furieux.

Mais ainsi est, que ce cruel Enfant

Me voyant lors en aage triumphant,

Et m'esjouyr entre tous ses souldars,

Sans poinct sentir la force de ses dars,

Voyant aussi, qu'en mes Oeuvres, et dictz

J'allois blasmant d'amours tous les edictz,

Delibera d'un assault amoureux

Rendre mon cueur (pour une) langoureux

Pas n'y faillit. Car par trop ardente ire

Hors de la trousse une sagette tire

De bois mortel, empenné de vengeance,

Portant ung fer forgé par desplaisance

Au feu ardant de rigoreux reffus,

Laquelle lors (pour me rendre confus)

Il deschargea sur mon cueur rudement.

Qui lors congneust mon extreme torment,

Bien eust le cueur remply d'inimitié,

Si ma douleur ne l'eust meu à pitié :

Le Temple de Cupido 15 Car d'aulcun bien je ne feuz secouru

De celle là, pour qui j'estoys feru :

Mais tout ainsi que le doulx vent Zephire

Ne pourroit pas fendre marbre, ou pourphire,

Semblablement mes souspirs, et mes criz,

Mon doulx parler, et mes humbles escriptz

N'eurent povoir d'amollir le sien cueur,

Qui contre moy lors demeura vainqueur.

Dont congnoissant ma cruelle Maistresse

Estre trop forte, et fiere forteresse

Pour Chevalier si foible que j'estoie,

Voyant aussi que l'amour, où jectoie

Le mien regard, portoit douleur mortelle,

Deliberay si fort m'esloigner d'elle,

Que sa beaulté je mettrois en oubli :

Car qui d'amours ne veult prendre le pli,

Et a desir de fuir le dangier

De son ardeur, pour tel mal estrangier,

Besoing luy est d'esloingner la personne,

A qui son cueur enamouré se donne.

Si feis deslors (pour plus estre certain

De l'oublier) ung voiage loingtain :

Car j'entreprins, soubz espoir de liesse,

D'aller chercher une haulte Deesse

Que Juppiter de ses divines places

Jadis transmist en ces regions basses

Pour gouverner les esperitz loyaulx,

Et resider en dommaines Royaulx.

C'est ferme Amour, la Dame pure, et munde,

Qui long temps a ne fut veue en ce Monde.

Sa grant bonté me fit aller grant erre

Pour la chercher en haulte Mer, et Terre,

Ainsi que faict ung Chevalier errant.

Et tant allay celle Dame querant,

Que peu de temps apres ma despartie,

J'ay circuy du monde grand partie,

Où je trouvay gens de divers regard,

A qui je dy, Seigneurs, si Dieu vous gard

En ceste terre avez vous point congnu

Une pour qui je suis icy venu ?

La fleur des fleurs, la chaste columbelle,

Fille de paix, du monde la plus belle,

Qui ferme amour s'appelle. Helas, Seigneurs,

Si la sçavez, soyez m'en enseigneurs.

Lors l'ung se taist, qui me fantasia :

L'autre me dit. Mille ans ou plus y a,

Que d'amour ferme en ce lieu ne souvint.

L'autre me dit, jamais icy ne vint.

Dont tout soubdain me pris à despiter :

Car je pensois que le hault Juppiter,

L'eust de la terre en son Trosne ravie.

Le Temple de Cupido 16 Ce neantmoins, ma pensée assouvie

De ce ne fut, tousjours me preparay

De poursuivir. Et si deliberay

Pour rencontrer celle Dame pudique,

De m'en aller au Temple Cupidique

En m'esbatant : car j'euz en esperance

Que là dedans faisoit sa demeurance.

Ainsi je pars : pour aller me prepare

Par ung matin, lors qu'Aurora separe

D'avec le jour la tenebreuse nuict,

Qui aux devotz Pelerins tousjours nuit.

Le droit chemin, assez bien je trouvoye :

Car çà, et là, pour adresser la voye

Du lieu devot, les passans Pelerins

Alloient semant Roses, et Romarins,

Faisans de fleurs mainte belle montjoye,

Qui me donna aulcun espoir de joye.

Et d'aultre part, rencontray sur les rangs

Du grant chemin, maintz Pelerins errans

En souspirant, disans leur adventure

Touchant le fruict d'amoureuse pasture :

Ce qui garda de tant me soucier,

Car de leurs gré vindrent m'associer,

Jusques à temps que d'entrer je fus prest

Dedans ce Temple, où le Dieu d'amour est

Fainct à plusieurs, et aux aultres loyal.

Or est ainsi, que son Temple royal

Suscita lors mes ennuyez espritz :

Car environ de ce divin pourpris

Y souspiroit le doulx vent Zephirus,

Et y chantoit le gaillard Tityrus :

Le grand Dieu Pan, de par ces pastoureaux

Gardant Brebis, Boeufz, Vaches, et Thoreaux,

Faisoit sonner chalumeaulx, cornemuses,

Et flageoletz pour esveiller les Muses,

Nymphes des boys, et Deesses haultaines

Suyvans jardins, boys, fleuves, et fontaines :

Les oyselletz par grant joye et deduyt

De leurs gosiers respondent à tel bruyt.

Tous arbres sont en ce lieu verdoians :

Petitz ruisseaulx y furent undoians,

Tousjours faisans au tour des prez herbus

Ung doulx murmure : et quand le cler Phebus

Avoit droit là ses beaulx rayons espars,

Telle splendeur rendoit de toutes pars

Ce lieu divin, qu'aux humains bien sembloit

Que terre au ciel de beaulté ressembloit :

Si que le cueur me dit par previdence

Celluy manoir estre la residence

De ferme Amour, que je queroye alors.

Parquoy voyant de ce lieu le dehors

Le Temple de Cupido 17 Estre si beau, espoir m'admonnesta

De poursuivir, et mon corps transporta

(Pour rencontrer ce que mon cueur poursuit)

Pres de ce lieu basty, comme s'ensuit.

Description du Temple de Cupido

Ce Temple estoit, ung clos flory Verger

Passant en tout le Val delicieux,

Auquel jadis Pâris jeune Berger

Pria d'amours Pegasis aux beaux yeulx :

Car bien sembloit que du plus hault des Cieulx

Juppiter fust venu au mortel estre,

Pour le construire, et le faire tel estre,

Tant reluisoit en exquise beaulté.

Brief on l'eust pris pour Paradis terrestre,

S'Eve, et Adam dedans eussent esté.

Pour ses armes Amour cuysant

Porte de gueules à deux traictz :

Dont l'ung ferré d'or tresluisant

Cause les amoureux attraictz :

L'aultre dangereux plus que [traictz,] [très]

Porte ung fer de plomb mal couché,

Par la pointe tout rebouché,

Et rend l'amour des cueurs estaincte,

De l'un fut Apollo touché :

De l'aultre Daphné fut attaincte.

Si tost que j'euz l'escusson limité,

Levay les yeulx, et proprement je veiz

Du grant Portail sur la sublimité

Le corps tout nud, et le gratieux vis

De Cupido : lequel pour son devis

Au poing tenoit ung Arc riche tendu,

Le pied marché, et le bras estendu,

Prest de lascher une flesche aiguisée

Sur le premier, fust fol, ou entendu,

Droit sur le cueur, et sans prendre visée.

La beaulté partant du dehors

De celle Maison amoureuse,

D'entrer dedans m'incita lors,

Pour veoir chose plus sumptueuse :

Si vins de pensée joyeuse

Vers Bel Accueil le bien apris,

Qui de sa main dextre m'a pris,

Et par ung fort estroict sentier

Me feist entrer au beau pourpris,

Dont il estoit premier Portier.

Le premier huys de toutes fleurs vermeilles

Estoit construict, et de boutons yssans,

Signifiant que joyes non pareilles

Sont à jamais en ce lieu florissans.

Celluy chemin tindrent plusieurs passans,

Car Bel Accueil en gardoit la barriere :

Le Temple de Cupido 18 Mais faulx dangier gardoit sur le derriere

Ung Portail faict d'espines, et chardons,

Et deschassoit les Pelerins arriere,

Quand ilz venoient pour gaigner les pardons.

Bel Accueil ayant robe verte

Portier du jardin pretieux

Jour et nuict laisse porte ouverte

Aux vrays Amans, et gratieux,

Et d'ung vouloir solatieux

Les retire soubz la baniere,

En chassant sans grace planiere

(Ainsi comme il est de raison)

Tous ceulx, qui sont de la maniere

Du faulx, et desloyal Jason.

Le grant autel est une haulte roche,

De tel vertu, que si aulcun Amant

La veult fuir de plus pres s'en approche,

Comme l'acier de la pierre d'Aymant.

Le ciel ou poisle, est ung Cedre enbasmant

Les cueurs humains, duquel la largeur grande

Coeuvre l'autel. Et là (pour toute offrande)

Corps, cueur, et biens à Venus fault livrer.

Le corps la sert, le cueur grâce demande,

Et les biens font, grâce au cueur delivrer.

De Cupido le Dyadesme

Est de roses ung chapelet

Que Venus cueillit elle mesme,

Dedans son jardin verdelet.

Et sur le printemps nouvelet,

Le transmist à son cher Enfant,

Qui de bon cueur le va coiffant.

Puis donna (pour ses roses belles)

A sa mere ung Char triumphant,

Conduict par douze columbelles.

Devant L'autel deux Cipres singuliers

Je vey florir soubz odeur embasmée,

Et me dit on que c'estoient les pilliers

Du grand autel de haulte Renommée.

Lors mille oiseaulx d'une longue ramée

Vindrent voller sur ces vertes courtines,

Prestz de chanter chansonnettes divines.

Si demanday, pourquoy là sont venus :

Mais on me dist, Amy ce sont matines,

Qu'ilz viennent dire en l'honneur de Venus.

Devant L'image Cupido

Brusloit le brandon de detresse,

Dont fut enflammée Dido,

Biblis, et Heleine de Grece :

Jehan de Mehun plein de grant saigesse,

L'appelle (en termes savoreux)

Brandon de Venus rigoreux,

Le Temple de Cupido 19 Qui son ardeur jamais n'attrempe :

Toutesfois au temple amoureux,

(Pour lors) il servoit d'une Lampe.

Sainctes, et Sainctz, qu'on y va reclamer,

C'est beau parler, Bien celer, Bon rapport,

Grâce, Mercy, Bien servir, Bien aymer,

Qui les Amans font venir à bon port :

D'aultres aussi, où (pour avoir support

Touchant le faict d'amoureuses conquestes)

Tous pelerins doibvent faire requestes,

Offrandes, veuz, prieres, et clamours,

Car sans ceulx là l'on ne prend point les bestes,

Qu'on va chassant en la forest d'amours.

Chandelles flambans, ou estainctes

Que tous Amoureux Pelerins

Portent devant telz Sainctz et Sainctes,

Ce sont bouquetz de Romarins.

Les chantres : Lynotz, et Serins,

Et Rossignolz au gay couraige,

Qui sur buyssons de ver bocaige,

Ou branches en lieu de pulpitres,

Chantent le joly chant ramaige

Pour Versetz, Responds, et Epistres.

Les vitres sont de cler fin Crystal,

Où painctes sont les gestes auctentiques

De ceulx, qui ont jadis de cueur loyal

Bien observé d'amours les loix antiques.

En apres sont les tressainctes Reliques,

Carcans, anneaulx aux secretz tabernacles,

Escuz, ducatz dedans les cloz obstacles,

Grands chaînes d'or, dont maint beau corps est ceinct,

Qui en amours font trop plus de miracles,

Que Beau parler ce tresglorieulx Sainct.

Les voultes furent à merveilles

Ouvrées souverainement :

Car Priapus les feist de treilles

De fueilles de vigne, et serment.

Là dependent tant seullement

Bourgeons, et raisins à plaisance,

Et pour en planter abondance,

Bien souvent y entre Bacchus,

A qui Amour donne puissance,

De mettre guerre entre bas culz.

Les cioches sont Tabourins, et Doulcines,

Harpes, et Lucz, instrumens gratieux,

Haulxboys, flageotz, Trompettes, et Buccines

Rendant un son si tressolatieux,

Qu'il n'est souldart, tant soit audacieux,

Qui ne quittast Lances, et Braquemars,

Et ne saillist hors du Temple de Mars,

Pour estre Moyne au Temple d'amourettes,

Le Temple de Cupido 20 Quand il orroit sonner de toutes pars

Le carrillon de Cloches tant doulcettes.

Les Dames donnent aux Malades,

Qui sont recommandez aux prosnes,

Rys, baisers, regards, et oeillades,

Car ce sont d'Amours les aulmosnes.

Les Prescheurs, sont vieilles Mastrones,

Qui aux jeunes donnent couraige

D'emploier la fleur de leur aage

A servir Amour le grand Roy,

Tant que souvent par beau langaige

Les convertissent à la loy.

Les fons du temple estoit une fontaine,

Ou decouroit ung Ruisseau argentin :

Là se baignoit mainte dame haultaine

Le corps tout nud, monstrant ung dur tetin.

Lors on eust veu marcher sur le patin

Pauvres Amans à la teste enfumée,

L'ung apportoit à sa tresbien aymée

Esponge, pigne, et chascun appareil :

L'autre à sa dame estendoit la ramée,

Pour la garder de l'ardeur du soleil.

Le Cymetiere est, ung vert bois :

Et les Murs, Haies, et Buissons.

Arbres plantez, ce sont les Croix :

Deprofundis, gayes Chansons.

Les Amans surprins des frissons

D'amours, et attrapez es laz,

Devant quelque Huys tristes, et las,

Pour la tumbe d'ung trespassé,

Chantent souvent le grand helas,

Pour requiescat in pace.

Ovidius, maistre Alain Charretier,

Petrarche, aussi le Rommant de la Rose,

Sont les Messelz, Breviaire, et Psaultier,

Qu'en ce sainct Temple on lit en Rime, et Prose.

Et les Leçons, que chanter on y ose,

Ce sont Rondeaulx, Ballades, Virelais,

Motz à plaisir, Rimes, et Triolletz,

Lesquelz Venus aprend à retenir

A ung grand tas d'amoureux nouvelletz

Pour mieulx sçavoir dames entretenir.

Aultres manieres de chansons,

Leans on chante à voix contrainctes

Ayans casses, et meschans sons,

Car ce sont cris, pleurs ; et complainctes.

Les petites chapelles sainctes,

Sont chambrettes, et cabinetz,

Ramées, boys, et jardinetz,

Où l'on se perd quand le verd dure :

Leurs buys sont faictz de buyssonnetz,

Le Temple de Cupido 21 Et le pavé tout de verdure.

Le Benoistier fut faict en ung grand plain,

D'ung Lac fort loing d'herbes plantes et fleurs,

Pour eaue benoiste, estoit de larmes plein,

Dont fut nommé le piteux lac de pleurs :

Car les Amans dessoubz tristes couleurs

Y sont en vain mainte larme espandans.

Les fruictz D'amours là ne furent pendans :

Tout y sechoit tout au long de l'année :

Mais bien est vray, qu'il y avoit dedans

Pour asperger une Rose fennée.

Marguerites, Lis, et Oeilletz,

Passeveloux, roses flairantes,

Romarins, Boutons vermeilletz,

Lavandes odoriferantes :

Toutes autres fleurs apparentes

Jettans odeur tresadoulcie,

Qui jamais ung cueur ne soucie,

C'estoit de ce Temple l'encens.

Mais il eut de la Soulcie :

Velà qui me trouble le sens.

Et si aulcun (pour le monde laisser)

Veult là dedans se rendre Moyne, ou Prebstre,

Tout aultre estat luy convient delaisser :

Puis là devant Genius L'archiprebstre,

Et devant tous, en levant la main dextre,

D'estre loyal fait grant veuz et serments

Sur les autelz couvers de parements,

Qui sont beaulx litz à la mode ordinaire :

Là où se font d'Amours les sacrements

De jour et nuict sans aulcun luminaire.

De puis qu'un homme est là rendu,

Soit saige ou sot, ou peu idoyne

Sans estre ne raiz, ne tondu,

Incontinent on le fait Moyne.

Mais quoy, il n'a pas grand essoine

A comprendre les sacrifices,

Car d'amourettes les services

Sont faictz en termes si tresclers,

Que les Aprentis, et Novices

En sçavent plus que les grans clercs.

De Requiem les messes sont aubades,

Sierges, Rameaulx, et Sieges, la verdure

Où les amans font rondeaulx et ballades :

L'ung y est gay, l'aultre mal y endure :

L'une mauldict par angoisse tresdure

Le jour auquel elle se maria :

L'autre se plainct que jaloux Mary a :

Et les sainctz motz, que l'on dict pour les âmes

Comme Pater, ou Ave Maria,

C'est le babil, et le caquet des Dames.

Le Temple de Cupido 22 Processions, ce sont morisques,

Que font amoureux Champions,

Les Hayes d'Alemaigne frisques,

Passepiedz, Bransles, Tourdions.

Là par grands consolations

Ung avec une devisoit,

Ou pour Evangiles lisoit

L'art d'aymer, faict d'art poëtique :

Et l'aultre sa dame baisoit

En lieu d'une saincte Relique.

En tous endroictz je visite, et contemple

Presques estant de merveille esgaré,

Car en mes ans ne pense point veoïr Temple

Tant cler, tant net, ne tant bien preparé.

De chascun cas fut à peu pres paré,

Mais toutesfois y eut faulte d'ung poinct,

Car sur l'autel de Paix n'y avoit poinct :

Raison pour quoy ? tousjours Venus la belle,

Et Cupido de sa barbe, qui poinct,

A tous humains faict la guerre mortelle.

Joye y est, et dueil remply de ire,

Pour ung repos, des travaux dix :

Et brief, je ne sçauroys bien dire,

Si c'est Enfer, ou Paradis.

Mais par comparaison je dis,

Que celluy Temple est une rose

D'espines, et ronces enclose :

Petitz plaisirs, longues clamours.

Or taschons à trouver la chose,

Que je cherche au temple d'Amours.

Dedans la Nef du triumphant dommaine

Songeant, resvant, longuement me pourmaine

Voyant reffus, qui par dures alarmes

Va incitant l'oeil des Amans à larmes

Oyant par tout des cloches des doulx sons,

Chanter versetz d'amoureuses leçons,

Voyant chasser de Cupido les serfz,

L'ung à Connilz, l'autre à Lievres, et Cerfz,

Lascher Faulcons, Levriers courir au boys,

Corner, souffler, en Trompes et haultboys :

On crie, on prend : l'ung chasse, et l'autre happe,

L'ung a jà pris, la beste luy eschappe,

Il court apres, l'autre rien n'y pourchasse :

On ne veit onc ung tel deduyt de chasse,

Comme cestuy. Or tiens je tout pour veu,

Fors celle là, dont veulx estre pourveu,

Qui plongé m'a au gouffre de destresse.

C'est de mon cueur la treschere maistresse,

De peu de gens au Monde renommée,

Qui ferme Amour est en Terre nommée.

Long temps y a, que la cherche, et poursuis,

Le Temple de Cupido 23 Et (qui pis est) en la terre où je suis

Je ne voy rien, qui me donne asseurance,

Que son gent corps y fasse demourance :

Et croy qu'en vain je la voys reclamant,

Car là dedans je voy ung fol Amant,

Qui va choisir une Dame assez pleine

De grand beaulté. Mais tant y a, qu'à peine

Eus contemplé son maintien gratieux,

Que Cupido l'Enfant audacieux

Tendit son arc, encochea sa sagette,

Les yeulx bandez, dessus son cueur la gette

Si rudement, voire de façon telle

Qu'il y créa une plaie mortelle.

Et lors Amour le juchea sur sa perche,

Je ne dis pas celle que tant je cherche,

Mais une Amour venerique, et ardante ;

Le bon renom des humains retardante,

Et dont par tout le mal estimé fruict

Plus que de l'aultre en cestuy monde bruyt.

Un'aultre Amour fut de moy apperceue,

Et croy que fut au temps jadis conceue

Par Boreas courant, et variable :

Car oncques chose on ne vit si muable,

Ne tant legiere en courtz, et autres partz

Le sien povoir par la terre est espars,

Chascun la veult, l'entretient et souhaitte,

A la suyvir tout homme se dehaitte.

Que diray plus ? Certes ung tel aymer

C'est Dedalus, voletant sur la mer :

Mais tant a bruyt, qu'elle va ternissant

De Fermeté, le nom resplendissant.

Par telle façon au milieu de ma voye.

Assez, et trop ces deux amours trouvoye :

Mais l'une fut lubrique et estrangiere

Trop à mon vueil : et l'autre si legiere

Qu'au grant besoing on la treuve ennemye.

Lors bien pensay, que ma loyalle amye

Ne cheminoit jamais par les sentiers

Là où ces deux cheminoient voulentiers :

Parquoy concludz, en aultre part tirer,

Et de la nef soubdain me retirer

Pour rencontrer la Dame tant illustre,

Celle de qui jadis le trescler lustre

Souloit chasser toute obscure souffrance

Faisant regner Paix divine soubz France :

Celle pour vray (sans le blasme d'aulcun)

Qui de deux cueurs maintesfois ne faict qu'un :

Celle par qui Christ, qui souffrit moleste,

Laissa jadis le hault throsne celeste,

Et habita ceste basse vallée,

Pour retirer nature maculée

Le Temple de Cupido 24 De la prison infernale et obscure.

A poursuyvir soubz espoir je prins cure

Jusques au cueur du Temple me transporte :

Mon oeil s'espart au travers de la porte

Faicte de fleurs, et d'arbrisseaulx tous vers :

Mais à grant peine euz je veu à travers,

Que hors de moy cheurent plainctes, et pleurs,

Comme en yver seiches fueilles et fleurs.

Tristesse, et dueil de moy furent absens,

Mon cueur garny de liesse je sens,

Car en ce lieu ung grand Prince je veiz,

Et une Dame excellente de vis :

Lesquelz portant escuz de fleurs Royalles,

Qu'on nomme Lys, et D'hermines ducales,

Vivoient en paix dessoubz ceste ramée,

Et au millieu ferme Amour d'eux aymée,

D'habitz ornée à sy grant avantaige,

Qu'oncques Dido la Royne de Cartage,

Lors qu'Eneas receut dedans son port,

N'eut tel richesse, honneur, maintien, et port :

Combien que lors ferme Amour avec elle

De vrays subgectz eust petite sequelle.

Lors Bel Accueil m'a le buisson ouvert

Du cueur du Temple, estant un pré tout verd :

Si merciay Cupido par merites,

Et saluay Venus, et ses Charites :

Puis ferme Amour, après le mien salut,

Tel me trouva, que de son gré voulut

Me retirer dessoubz ses estandars,

Dont je me tins de tous paouvres souldars

Le plus heureux : puis luy comptay, comment

Pour son Amour continuellement

J'ay circuy mainte contrée estrange,

Et que souvent je l'ay pensée estre Ange,

Ou resider en la court Celestine,

Dont elle print tressacrée origine.

Puis l'adverty, comme en la Nef du Temple

De Cupido (combien qu'elle soit ample)

N'ay sceu trouver sa tresnoble facture,

Mais qu'a la fin suis venu d'aventure

Dedans le cueur, où est sa mansion :

Parquoy concludz en mon invention,

Que ferme Amour est au cueur esprouvée

Dire le puis, car je l'y ay trouvée.

 

Le Temple de Cupido 25 Le jugement de Minos