Laissez-nous faire !
Nous sommes la solution !
On me dira avec quelque raison, et un brin de mépris : cher écrivain,
calmez votre effervescence, riez un peu de ces citoyens qui prétendent faire
naître par le bas des solutions qui ne viendraient pas d'en haut et, de grâce,
un peu de sérieux, cessez de négliger les réformes de structure ! Elles seules
comptent, révisez vos manuels de Sciences-Po. Retournez à vos songeries
acidulées, à vos fanfaneries rosâtres et à vos îles imaginaires ! Lire et faire
lire est certes une action louangeable et tendre mais n'allez pas rêver que
l'ensemble des difficultés qui plombent la France puissent être résolues par
la société elle-même, par vos braves Faizeux.
L'ensemble non, mais la plupart d'entre elles oui.
Parce qu'elles le sont déjà avec efficience – par des associations
téméraires, des mutuelles hardies, des entreprises de l'économie sociale et
solidaire ou joyeusement capitalistes.
La France regorge de solutions inexploitées qui n'ont rien de chimérique,
de gens hors du commun qui, face aux déficiences du politique, se
conduisent en garants de l'intérêt général. Souvent gratuitement, sans y
chercher leur intérêt. Leurs process sont presque toujours à des années-
lumière des méthodes empesées de nos technocrates dirigistes qui peuplent
les cabinets parisiens, prisonniers du temps administratif. Hélas, nous ne
savons toujours pas tirer profit au plan national de nos réussites civiques
locales et de l'invraisemblable inventivité de nos concitoyens. Les partis
raplapla et les organisations publiques ou para-publiques n'accomplissent
pas ce boulot-là qui, par nature, semble ou les inquiéter ou les intéresser
modérément. Volontiers, ils considèrent que ces trublions « disruptifs » n'ont pas à « donner de leçons » aux mini-Colbert qui, eux, « savent »
(comme chacun sait). Comme si l'heure était encore à écouter les bataillons
d'« experts » qui nous ont flanqué dans la mouise avec professionnalisme !
Et puis, ceux qui ne songent qu'à la « grande politique », aux « grandes
lois » et aux « grandes réformes structurelles » n'ont hélas pas assez
considéré que, dans le monde réel, les plus grandes affaires ne se font
jamais que par les plus petites et qu'une action civique qui paraît modeste
devient immense dès lors qu'elle atteint des objectifs inaccessibles aux lois.
Disons-le, il n'est aucune réussite humaine où la joie n'entre de quelque
côté, aucun projet chargé de sens qui n'en dépende absolument.
Lorsqu'il devint limpide que les élections européennes de mai 2014
annonçaient une effroyable pilée pour les républicains, je me suis avisé avec
de nombreux amis de rassembler les Faizeux efficaces dans tous les
domaines 1, les athlètes civils de l'action publique. Pour donner du sens –
positif et constructif – aux colères françaises. Ces Faizeux sont d'une
gauche sincère, d'une droite de conviction, du centre souriant, verts ou
parfaitement dégoûtés de la vie partisane. Obstinés, nous avons commencé
à les fédérer sur un site aux airs de coopérative d'entreprenants
(bleublanczebre.fr) ; petitement dans un premier temps, puis la vague n'a
cessé de grossir et de déferler sur la Toile car la France qui fait déjà sa part
– notamment l'économie collaborative – ne se tourne plus depuis longtemps
vers les partis évidés de toute foi. D'évidence, elle se cherchait un centre de
coordination, un lieu pour devenir puissance organisée face à l'adversité.
Les plus diligents dans cette tâche de fédération furent bénévoles. Le très
méthodique, éruptif, infiniment tendre et si républicain Aurélien Sallé,
rompu aux arcanes du pouvoir qu'il a fui, donna un cadre à ces élans puis
m'aida à articuler celles et ceux qui agirent pour rassembler autour de nous
les mastodontes du monde associatif, les chefs des divisions lourdes avec
lesquelles la société civile reprendra l'offensive. Tous agirent également
sous la houlette du churchillesque Guillaume Villemot, président de Bleu
Blanc Zèbre, aussi dandy que Winston et aussi peu porté sur le sport
(comme moi).
Nous avons tout de suite nommé ces êtres singuliers, ces Faizeux qui
passent gaiement à l'acte et impliquent la population, des « Zèbres » car la
plupart de ces affranchis raisonnent out of the box : résolument hors cadres. L'ampleur de la vie ne leur échappe pas. Ce sont bien, je vous l'assure pour
les connaître de près, de drôles de Zèbres !
Et puis, avouons-le, je me suis permis de faire usage de ce terme
réjouissant car aucun de ces Zèbres n'est un casse-couilles patenté. Je puis
vous en donner les plus hautes assurances. Nous n'avons jamais rappelé un
non-ensoleillé, un procédurier venimeux ou un tracassier vétilleux.
Seulement des culottés avenants, impeccablement fêtards, courageux et
dotés d'un olympique sens de l'humour. Uniquement des caractères
dissonants avec qui nous avons envie d'aller trinquer (au cidre pour ma
part) ! Ce qui, après tout, constitue un excellent critère pour redresser la
nation française qui ne saurait, une fois encore, se donner à des casse-pieds
notoires ou à des porteurs de masques.
C'est ainsi que j'ai réellement constaté que, pour un nombre spectaculaire
de sujets très épineux, nous sommes, nous les citoyens zébrés, non la
solution mais chacun une partie de la solution. La créativité multiforme et la
faculté d'expérimenter résident plus que jamais dans la société civile
désordonnée, parfois bordélique, pas dans les partis d'intrigues ni dans les
cabinets ministériels peuplés de zombies survoltés. Elle n'est pas non plus
dans les prestigieux think tanks qui, quasiment tous, pondent de volumineux
rapports qui omettent la seule information décisive pour passer réellement à
l'acte : qui va faire quoi ? Une idée remarquable – aussi exaltante soit-elle –
ne vaut à peu près rien tant qu'on n'a pas mis la main sur la personne
déterminée qui la véhicule, et qui y croit charnellement. En somme, je
voterai toujours pour un Faizeux robuste qui a déjà essuyé les plâtres, frotté
d'expérience, plutôt que pour un Diseux qui touche sa bille en rhétorique.
Il y a des années déjà, je croisai fortuitement Jacques Attali dans un
chalet où nous passions des vacances avec nos enfants. Il accepta de me
répondre sans détour lorsque je lui posai une question frontale :
— Pourquoi ça n'a pas marché en 1981 ? Pourquoi l'œuvre est-elle si
étroite comparée à celle de 1958 ou de la Libération, alors que l'attente était
immense ? Que s'est-il passé en vrai ?
À quatre heures et demie du matin, ébouriffé dans la salle du petit
déjeuner encore plongée dans l'obscurité où nous écrivions tous deux avant
le réveil de nos mouflets, il ne se défendit pas et me lança devant une
machine à café crachoteuse :
— À l'Élysée, vous ne faites rien. Vous dépendez des mille personnes que
vous nommez et qui vont agir à votre place. En 1945 et 1958, la France
disposait d'un personnel abondant qui avait survécu à la guerre, à la
déportation, qui avait été parachuté dans des maquis, combattu en taxi à Bir
Hakeim, des gens débrouillards qui avaient en quelque sorte fait leurs
preuves. En 1981, nous avions sous la main des énarques en quantité
déraisonnable !
En somme, Tocqueville avait raison : « Le meilleur des régimes ne vaut
que ce que valent les hommes qui le servent. »
La question essentielle reste donc la capacité réelle d'action des êtres à
mobiliser pour la France à l'avant-scène, le moment venu : qui va faire
quoi ? Où sont les gisements de caractères réellement capables de nous tirer
d'affaire, regroupés par affinités électives ? Où diable se situent les Faizeux
authentiques aptes à faire la distinction entre le souhaitable et le possible ?
Et à désobéir farouchement à toutes les contraintes !
Dans la rue, dans les médias locaux ou sur les réseaux sociaux. Parfois
dans les médias nationaux, les jours de chance.
À chaque fois, ces artistes revigorants m'ébahissent. Des volcans en
activité ! De prodigieuses machines à réinventer la France ! Et Dieu sait que
j'en raffole : j'ai toujours été irrésistiblement happé par les personnalités
vastes, tissées de dingueries altruistes et d'improbable ; et par l'artillerie
fascinante de leur éloquence.
Esquissons ces rebelles-nés d'un pinceau rapide.
À l'automne 2013, une coupure de presse excite mon attention :
Véronique Debue, modeste adjointe aux affaires sociales de sa municipalité
de 4 700 âmes, a rendu un exceptionnel service à ses concitoyens de
Caumont-sur-Durance (Vaucluse), désormais haut lieu de la résistance à la
fatalité. Cette lutteuse m'apparaît immédiatement touchante de candeur
efficace, au point que j'écrivis un article enthousiaste sur la dame dans
L'Opinion !
Sans délai, je donne rendez-vous à l'intrépide au fort accent chantant.
Dans un troquet du quartier Saint-Lazare, à Paris, elle déboule, épanouie,
sans défense aucune – ce qui est la marque des gens de cœur. Un visage
ensoleillé, fait pour annoncer de bonnes nouvelles. Tout de suite, cette
amoureuse de son mari me raconte qu'elle a eu à « examiner des demandes
d'aides d'habitants qui ne bénéficiaient ni de la CMU ni d'une mutuelle parce qu'ils n'avaient pas les moyens d'en souscrire une ». Il est vrai que
dans notre charmant pays étatiste en voie de paupérisation, quatre millions
de citoyens restent sans mutuelle tandis que les autres se font étriller. L'idée
de négocier une mutuelle groupée, moins onéreuse, a germé dans son
cerveau décadré, fécond, sans règles. Sans y dépenser un centime de la
commune ! Véronique Debue s'est donc mise à consulter les braves gens
pour savoir si cette idée était farfelue ou si elle répondait aux besoins réels
des Français dont, manifestement, elle se sentait responsable. Étaient-ils
prêts à lui donner mandat pour une telle négociation collective ? à rompre
avec leur mutuelle actuelle ? Huit mois d'écoute attentive plus tard, et
d'échanges vifs au sein de leur communauté, Mme Debue réunissait un
« comité de pilotage ». Elle fédérait des compétences locales (le
pharmacien, un kiné, une secrétaire médicale, etc.) qui élargissaient les
siennes, et commençait à étudier le sujet en profondeur. Puis vint le moment
de la négociation avec douze mutuelles au nom de deux cent quatre-vingt-
dix foyers ligués. On revenait à l'esprit mutualiste. La mutuelle gagnante du
contrat consentit à faire de l'intergénérationnel et de l'interprofessionnel. Ce
fut celle qui, au meilleur tarif, accepta également d'organiser une
permanence à Caumont-sur-Durance et, en échange, exigea une véritable
éducation à la logique mutualiste. La séance de signature des contrats en
mairie suscita une vague d'émotion : ces gens-là avaient réussi quelque
chose d'important ensemble. La vie de ces foyers français en a été
concrètement chamboulée, pour le meilleur. Des gamins ont eu de meilleurs
appareils dentaires. Des arthritiques ont moins souffert. Les cocus de
Caumont n'en ont pas été moins chagrinés, mais la santé des populations y a
gagné à coup sûr !
Qu'a fait politiquement cette femme (j'ignore ses opinions dont, à vrai
dire, je me moque) ? Elle a converti son indignation en action véritable sans
rien attendre de l'État central, en s'y substituant même – ce qui a créé du
lien quand une loi n'aurait ébranlé aucun cœur. Fièrement, cette soldate
sociale a envoyé bouler la fatalité. Elle a eu l'intelligence de tisser des
relations véritables entre les citoyens, de les associer. Mme Debue a
raisonné en dehors des clous ; car ce boulot-là ne fait, en principe, pas
partie des tâches classiques des élus locaux, fussent-ils responsables d'un
CCAS (centre communal d'action sociale). Son écoute maternante et son
action de rupture sont en tout point étrangères à un énarque confit en procédures et en routines. Enfin elle s'est conduite en grande politique en
assumant concrètement une gigantesque déconfiture sociale. La légitimité
des élites politiques se mesure à leur aptitude à protéger réellement les
peuples – dans le détail. Cette femme est beaucoup plus qu'une élue : elle a
conquis sa légitimité. Aux dernières élections municipales, en plein
Vaucluse enlepénisé, le FN n'a même pas réussi à présenter un candidat à
Caumont ! Que vos élus locaux imitent, à leur tour, la grandeur de cette
drôle de dame. Qu'ils créent eux aussi des « mutuelles de village », de
bourg ou de grande ville. Qu'ils contribuent ainsi, par une initiative efficace,
à baisser le coût de notre protection médicale à l'heure où notre niveau de
vie s'effiloche. Que les républicains deviennent des porteurs de joie ! En se
prenant eux-mêmes pour point d'appui, en ne se contentant pas de déplorer
l'inaction des gouvernements passés ou présent. Qu'ils gouvernent eux-
mêmes les faits ! Au lieu de gémir en lisant la presse. Seule la résignation
non charlienne mène à la dépression. Vive l'action véroniquienne !
Autre sujet, autre stratégie, autres citoyens entreprenants, autres
enchanteurs efficaces... et romanesques.
Dans un café, je rencontre deux héros zèbrés : Hugues Le Bret, hilare, et
Ryad Boulanouar, circonspect, les deux inventeurs de compte-nickel.fr qui
viennent d'engager une révolution discrète : rebancariser à fond la caisse les
2,5 millions de citoyens qui n'ont pas de RIB (imaginez votre vie
quotidienne sans adresse bancaire...). Ces deux francs-tireurs (au passé dans
les clous pourtant) ont imaginé une banque atypique : sans banque, sans
dépôt minimum, sans condition de revenus et disponible pour 20 euros par
an chez les buralistes sur simple présentation d'une pièce d'identité. Riches
et pauvres paient la même chose ! Tous les enchaînés au cycle infernal
(découvert = 20 euros le rejet d'un prélèvement + lettre de relance à
13 euros +...) peuvent redémarrer leur vie et s'inscrire à nouveau dans une
agence intérim, se faire payer, encaisser un chèque. Vivre ! Nos élus ont fait
voter d'innombrables lois à peu près sans effet pour tenter de régler ce
problème insoluble, compte-nickel.fr le FAIT ! 80 000 comptes ouverts en un
an grâce à une étonnante logique de proximité qui tient compte de la réalité
affective : les parcours ô combien humiliants de ces gens maltraités par le
destin. Chez le buraliste du coin, on ne vous pose pas de questions
blessantes, indiscrètes. En cinq minutes, vous obtenez un compte, un RIB et
une carte Mastercard. Et Ryad Boulanouar, père surdoué de l'outil informatique, a mis toute sa joie à offrir un service bancaire très haut de
gamme aux déshérités de la terre. Par intérêt ? Non, par fierté, parce qu'il
est né du mauvais côté. Ce perfectionnisme social est sa manière, élégante,
de boxer la fatalité. Avant de rejoindre les Zèbres, Ryad me fixe
franchement et lâche :
— Pourquoi tu fais ça, toi ?
— Pour la France, les gens.
— Ça me va !
Il se détend, me serre la main et rejoint l'armée des Faizeux, la fronde des
Zèbres que leurs commettants respectent, des leaders décadrés que la
France cherchait : Isabelle Larochette, fondatrice de I loge you (fondation
soutenue par les trois grands réseaux d'agences immobilières et la
Fondation de France, elle finance et met en lumière les meilleures
associations qui œuvrent pour le mieux-logement), l'ahurissant Vincent
Safrat (personnage pittoresque à peine au courant de sa grandeur) qui,
blessé que les enfants de nos cités et de nos campagnes ne jouissent pas de
livres sur leur table de nuit, a créé, entre deux chagrins d'amour, une maison
d'édition jeunesse associative (lirecestpartir.fr) qui, chaque année, vend
deux millions de livres à 80 centimes d'euro en dehors du marché du livre
(cet improbable fait le boulot du ministre de la Culture sans bénéficier de
cataractes de subventions), François-Afif Benthanane (inventeur de Zup de
co qui organise le tutorat et l'aide aux devoirs – à grande échelle – des
collégiens par des étudiants volontaires) et des dizaines d'autres. Tous ces
Faizeux sont la preuve vivante que la France sécrète ses solutions, qu'elle
est capable de se sauver elle-même sans plus s'abandonner aux mirages
d'une action publique impécunieuse désormais.
Derrière ces actions de rupture, il y a toujours un caractère surgi d'un
roman improbable, un de ces individus survoltés que l'Histoire fabrique et
dont le tour d'esprit présente quantité d'analogies avec les irréguliers qui ont
hanté mon adolescence. Depuis que je bouquine, j'ai toujours été nourri par
l'énergie des grands Zèbres qui nous ont devancés, par l'intensité de leurs
passions.
1. Réussite éducative, mieux-logement, accès à l'emploi, entreprendre sa vie, prendre en main sa santé, écologie active, résoudre la question alimentaire, rebancariser les exclus par les banques, vivre ensemble, etc.
OceanofPDF.com