Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 8 sur 34

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Laissez-nous faire !

Nous sommes la solution !

 

On me dira avec quelque raison, et un brin de mépris : cher écrivain,

calmez votre effervescence, riez un peu de ces citoyens qui prétendent faire

naître par le bas des solutions qui ne viendraient pas d'en haut et, de grâce,

un peu de sérieux, cessez de négliger les réformes de structure ! Elles seules

comptent, révisez vos manuels de Sciences-Po. Retournez à vos songeries

acidulées, à vos fanfaneries rosâtres et à vos îles imaginaires ! Lire et faire

lire est certes une action louangeable et tendre mais n'allez pas rêver que

l'ensemble des difficultés qui plombent la France puissent être résolues par

la société elle-même, par vos braves Faizeux.

L'ensemble non, mais la plupart d'entre elles oui.

Parce qu'elles le sont déjà avec efficience – par des associations

téméraires, des mutuelles hardies, des entreprises de l'économie sociale et

solidaire ou joyeusement capitalistes.

La France regorge de solutions inexploitées qui n'ont rien de chimérique,

de gens hors du commun qui, face aux déficiences du politique, se

conduisent en garants de l'intérêt général. Souvent gratuitement, sans y

chercher leur intérêt. Leurs process sont presque toujours à des années-

lumière des méthodes empesées de nos technocrates dirigistes qui peuplent

les cabinets parisiens, prisonniers du temps administratif. Hélas, nous ne

savons toujours pas tirer profit au plan national de nos réussites civiques

locales et de l'invraisemblable inventivité de nos concitoyens. Les partis

raplapla et les organisations publiques ou para-publiques n'accomplissent

pas ce boulot-là qui, par nature, semble ou les inquiéter ou les intéresser

modérément. Volontiers, ils considèrent que ces trublions « disruptifs » n'ont pas à « donner de leçons » aux mini-Colbert qui, eux, « savent »

(comme chacun sait). Comme si l'heure était encore à écouter les bataillons

d'« experts » qui nous ont flanqué dans la mouise avec professionnalisme !

Et puis, ceux qui ne songent qu'à la « grande politique », aux « grandes

lois » et aux « grandes réformes structurelles » n'ont hélas pas assez

considéré que, dans le monde réel, les plus grandes affaires ne se font

jamais que par les plus petites et qu'une action civique qui paraît modeste

devient immense dès lors qu'elle atteint des objectifs inaccessibles aux lois.

Disons-le, il n'est aucune réussite humaine où la joie n'entre de quelque

côté, aucun projet chargé de sens qui n'en dépende absolument.

Lorsqu'il devint limpide que les élections européennes de mai 2014

annonçaient une effroyable pilée pour les républicains, je me suis avisé avec

de nombreux amis de rassembler les Faizeux efficaces dans tous les

domaines 1, les athlètes civils de l'action publique. Pour donner du sens –

positif et constructif – aux colères françaises. Ces Faizeux sont d'une

gauche sincère, d'une droite de conviction, du centre souriant, verts ou

parfaitement dégoûtés de la vie partisane. Obstinés, nous avons commencé

à les fédérer sur un site aux airs de coopérative d'entreprenants

(bleublanczebre.fr) ; petitement dans un premier temps, puis la vague n'a

cessé de grossir et de déferler sur la Toile car la France qui fait déjà sa part

– notamment l'économie collaborative – ne se tourne plus depuis longtemps

vers les partis évidés de toute foi. D'évidence, elle se cherchait un centre de

coordination, un lieu pour devenir puissance organisée face à l'adversité.

Les plus diligents dans cette tâche de fédération furent bénévoles. Le très

méthodique, éruptif, infiniment tendre et si républicain Aurélien Sallé,

rompu aux arcanes du pouvoir qu'il a fui, donna un cadre à ces élans puis

m'aida à articuler celles et ceux qui agirent pour rassembler autour de nous

les mastodontes du monde associatif, les chefs des divisions lourdes avec

lesquelles la société civile reprendra l'offensive. Tous agirent également

sous la houlette du churchillesque Guillaume Villemot, président de Bleu

Blanc Zèbre, aussi dandy que Winston et aussi peu porté sur le sport

(comme moi).

Nous avons tout de suite nommé ces êtres singuliers, ces Faizeux qui

passent gaiement à l'acte et impliquent la population, des « Zèbres » car la

plupart de ces affranchis raisonnent out of the box : résolument hors cadres. L'ampleur de la vie ne leur échappe pas. Ce sont bien, je vous l'assure pour

les connaître de près, de drôles de Zèbres !

Et puis, avouons-le, je me suis permis de faire usage de ce terme

réjouissant car aucun de ces Zèbres n'est un casse-couilles patenté. Je puis

vous en donner les plus hautes assurances. Nous n'avons jamais rappelé un

non-ensoleillé, un procédurier venimeux ou un tracassier vétilleux.

Seulement des culottés avenants, impeccablement fêtards, courageux et

dotés d'un olympique sens de l'humour. Uniquement des caractères

dissonants avec qui nous avons envie d'aller trinquer (au cidre pour ma

part) ! Ce qui, après tout, constitue un excellent critère pour redresser la

nation française qui ne saurait, une fois encore, se donner à des casse-pieds

notoires ou à des porteurs de masques.

C'est ainsi que j'ai réellement constaté que, pour un nombre spectaculaire

de sujets très épineux, nous sommes, nous les citoyens zébrés, non la

solution mais chacun une partie de la solution. La créativité multiforme et la

faculté d'expérimenter résident plus que jamais dans la société civile

désordonnée, parfois bordélique, pas dans les partis d'intrigues ni dans les

cabinets ministériels peuplés de zombies survoltés. Elle n'est pas non plus

dans les prestigieux think tanks qui, quasiment tous, pondent de volumineux

rapports qui omettent la seule information décisive pour passer réellement à

l'acte : qui va faire quoi ? Une idée remarquable – aussi exaltante soit-elle –

ne vaut à peu près rien tant qu'on n'a pas mis la main sur la personne

déterminée qui la véhicule, et qui y croit charnellement. En somme, je

voterai toujours pour un Faizeux robuste qui a déjà essuyé les plâtres, frotté

d'expérience, plutôt que pour un Diseux qui touche sa bille en rhétorique.

Il y a des années déjà, je croisai fortuitement Jacques Attali dans un

chalet où nous passions des vacances avec nos enfants. Il accepta de me

répondre sans détour lorsque je lui posai une question frontale :

— Pourquoi ça n'a pas marché en 1981 ? Pourquoi l'œuvre est-elle si

étroite comparée à celle de 1958 ou de la Libération, alors que l'attente était

immense ? Que s'est-il passé en vrai ?

À quatre heures et demie du matin, ébouriffé dans la salle du petit

déjeuner encore plongée dans l'obscurité où nous écrivions tous deux avant

le réveil de nos mouflets, il ne se défendit pas et me lança devant une

machine à café crachoteuse :

— À l'Élysée, vous ne faites rien. Vous dépendez des mille personnes que

vous nommez et qui vont agir à votre place. En 1945 et 1958, la France

disposait d'un personnel abondant qui avait survécu à la guerre, à la

déportation, qui avait été parachuté dans des maquis, combattu en taxi à Bir

Hakeim, des gens débrouillards qui avaient en quelque sorte fait leurs

preuves. En 1981, nous avions sous la main des énarques en quantité

déraisonnable !

En somme, Tocqueville avait raison : « Le meilleur des régimes ne vaut

que ce que valent les hommes qui le servent. »

La question essentielle reste donc la capacité réelle d'action des êtres à

mobiliser pour la France à l'avant-scène, le moment venu : qui va faire

quoi ? Où sont les gisements de caractères réellement capables de nous tirer

d'affaire, regroupés par affinités électives ? Où diable se situent les Faizeux

authentiques aptes à faire la distinction entre le souhaitable et le possible ?

Et à désobéir farouchement à toutes les contraintes !

Dans la rue, dans les médias locaux ou sur les réseaux sociaux. Parfois

dans les médias nationaux, les jours de chance.

À chaque fois, ces artistes revigorants m'ébahissent. Des volcans en

activité ! De prodigieuses machines à réinventer la France ! Et Dieu sait que

j'en raffole : j'ai toujours été irrésistiblement happé par les personnalités

vastes, tissées de dingueries altruistes et d'improbable ; et par l'artillerie

fascinante de leur éloquence.

Esquissons ces rebelles-nés d'un pinceau rapide.

À l'automne 2013, une coupure de presse excite mon attention :

Véronique Debue, modeste adjointe aux affaires sociales de sa municipalité

de 4 700 âmes, a rendu un exceptionnel service à ses concitoyens de

Caumont-sur-Durance (Vaucluse), désormais haut lieu de la résistance à la

fatalité. Cette lutteuse m'apparaît immédiatement touchante de candeur

efficace, au point que j'écrivis un article enthousiaste sur la dame dans

L'Opinion !

Sans délai, je donne rendez-vous à l'intrépide au fort accent chantant.

Dans un troquet du quartier Saint-Lazare, à Paris, elle déboule, épanouie,

sans défense aucune – ce qui est la marque des gens de cœur. Un visage

ensoleillé, fait pour annoncer de bonnes nouvelles. Tout de suite, cette

amoureuse de son mari me raconte qu'elle a eu à « examiner des demandes

d'aides d'habitants qui ne bénéficiaient ni de la CMU ni d'une mutuelle parce qu'ils n'avaient pas les moyens d'en souscrire une ». Il est vrai que

dans notre charmant pays étatiste en voie de paupérisation, quatre millions

de citoyens restent sans mutuelle tandis que les autres se font étriller. L'idée

de négocier une mutuelle groupée, moins onéreuse, a germé dans son

cerveau décadré, fécond, sans règles. Sans y dépenser un centime de la

commune ! Véronique Debue s'est donc mise à consulter les braves gens

pour savoir si cette idée était farfelue ou si elle répondait aux besoins réels

des Français dont, manifestement, elle se sentait responsable. Étaient-ils

prêts à lui donner mandat pour une telle négociation collective ? à rompre

avec leur mutuelle actuelle ? Huit mois d'écoute attentive plus tard, et

d'échanges vifs au sein de leur communauté, Mme Debue réunissait un

« comité de pilotage ». Elle fédérait des compétences locales (le

pharmacien, un kiné, une secrétaire médicale, etc.) qui élargissaient les

siennes, et commençait à étudier le sujet en profondeur. Puis vint le moment

de la négociation avec douze mutuelles au nom de deux cent quatre-vingt-

dix foyers ligués. On revenait à l'esprit mutualiste. La mutuelle gagnante du

contrat consentit à faire de l'intergénérationnel et de l'interprofessionnel. Ce

fut celle qui, au meilleur tarif, accepta également d'organiser une

permanence à Caumont-sur-Durance et, en échange, exigea une véritable

éducation à la logique mutualiste. La séance de signature des contrats en

mairie suscita une vague d'émotion : ces gens-là avaient réussi quelque

chose d'important ensemble. La vie de ces foyers français en a été

concrètement chamboulée, pour le meilleur. Des gamins ont eu de meilleurs

appareils dentaires. Des arthritiques ont moins souffert. Les cocus de

Caumont n'en ont pas été moins chagrinés, mais la santé des populations y a

gagné à coup sûr !

Qu'a fait politiquement cette femme (j'ignore ses opinions dont, à vrai

dire, je me moque) ? Elle a converti son indignation en action véritable sans

rien attendre de l'État central, en s'y substituant même – ce qui a créé du

lien quand une loi n'aurait ébranlé aucun cœur. Fièrement, cette soldate

sociale a envoyé bouler la fatalité. Elle a eu l'intelligence de tisser des

relations véritables entre les citoyens, de les associer. Mme Debue a

raisonné en dehors des clous ; car ce boulot-là ne fait, en principe, pas

partie des tâches classiques des élus locaux, fussent-ils responsables d'un

CCAS (centre communal d'action sociale). Son écoute maternante et son

action de rupture sont en tout point étrangères à un énarque confit en procédures et en routines. Enfin elle s'est conduite en grande politique en

assumant concrètement une gigantesque déconfiture sociale. La légitimité

des élites politiques se mesure à leur aptitude à protéger réellement les

peuples – dans le détail. Cette femme est beaucoup plus qu'une élue : elle a

conquis sa légitimité. Aux dernières élections municipales, en plein

Vaucluse enlepénisé, le FN n'a même pas réussi à présenter un candidat à

Caumont ! Que vos élus locaux imitent, à leur tour, la grandeur de cette

drôle de dame. Qu'ils créent eux aussi des « mutuelles de village », de

bourg ou de grande ville. Qu'ils contribuent ainsi, par une initiative efficace,

à baisser le coût de notre protection médicale à l'heure où notre niveau de

vie s'effiloche. Que les républicains deviennent des porteurs de joie ! En se

prenant eux-mêmes pour point d'appui, en ne se contentant pas de déplorer

l'inaction des gouvernements passés ou présent. Qu'ils gouvernent eux-

mêmes les faits ! Au lieu de gémir en lisant la presse. Seule la résignation

non charlienne mène à la dépression. Vive l'action véroniquienne !

Autre sujet, autre stratégie, autres citoyens entreprenants, autres

enchanteurs efficaces... et romanesques.

Dans un café, je rencontre deux héros zèbrés : Hugues Le Bret, hilare, et

Ryad Boulanouar, circonspect, les deux inventeurs de compte-nickel.fr qui

viennent d'engager une révolution discrète : rebancariser à fond la caisse les

2,5 millions de citoyens qui n'ont pas de RIB (imaginez votre vie

quotidienne sans adresse bancaire...). Ces deux francs-tireurs (au passé dans

les clous pourtant) ont imaginé une banque atypique : sans banque, sans

dépôt minimum, sans condition de revenus et disponible pour 20 euros par

an chez les buralistes sur simple présentation d'une pièce d'identité. Riches

et pauvres paient la même chose ! Tous les enchaînés au cycle infernal

(découvert = 20 euros le rejet d'un prélèvement + lettre de relance à

13 euros +...) peuvent redémarrer leur vie et s'inscrire à nouveau dans une

agence intérim, se faire payer, encaisser un chèque. Vivre ! Nos élus ont fait

voter d'innombrables lois à peu près sans effet pour tenter de régler ce

problème insoluble, compte-nickel.fr le FAIT ! 80 000 comptes ouverts en un

an grâce à une étonnante logique de proximité qui tient compte de la réalité

affective : les parcours ô combien humiliants de ces gens maltraités par le

destin. Chez le buraliste du coin, on ne vous pose pas de questions

blessantes, indiscrètes. En cinq minutes, vous obtenez un compte, un RIB et

une carte Mastercard. Et Ryad Boulanouar, père surdoué de l'outil informatique, a mis toute sa joie à offrir un service bancaire très haut de

gamme aux déshérités de la terre. Par intérêt ? Non, par fierté, parce qu'il

est né du mauvais côté. Ce perfectionnisme social est sa manière, élégante,

de boxer la fatalité. Avant de rejoindre les Zèbres, Ryad me fixe

franchement et lâche :

— Pourquoi tu fais ça, toi ?

— Pour la France, les gens.

— Ça me va !

Il se détend, me serre la main et rejoint l'armée des Faizeux, la fronde des

Zèbres que leurs commettants respectent, des leaders décadrés que la

France cherchait : Isabelle Larochette, fondatrice de I loge you (fondation

soutenue par les trois grands réseaux d'agences immobilières et la

Fondation de France, elle finance et met en lumière les meilleures

associations qui œuvrent pour le mieux-logement), l'ahurissant Vincent

Safrat (personnage pittoresque à peine au courant de sa grandeur) qui,

blessé que les enfants de nos cités et de nos campagnes ne jouissent pas de

livres sur leur table de nuit, a créé, entre deux chagrins d'amour, une maison

d'édition jeunesse associative (lirecestpartir.fr) qui, chaque année, vend

deux millions de livres à 80 centimes d'euro en dehors du marché du livre

(cet improbable fait le boulot du ministre de la Culture sans bénéficier de

cataractes de subventions), François-Afif Benthanane (inventeur de Zup de

co qui organise le tutorat et l'aide aux devoirs – à grande échelle – des

collégiens par des étudiants volontaires) et des dizaines d'autres. Tous ces

Faizeux sont la preuve vivante que la France sécrète ses solutions, qu'elle

est capable de se sauver elle-même sans plus s'abandonner aux mirages

d'une action publique impécunieuse désormais.

Derrière ces actions de rupture, il y a toujours un caractère surgi d'un

roman improbable, un de ces individus survoltés que l'Histoire fabrique et

dont le tour d'esprit présente quantité d'analogies avec les irréguliers qui ont

hanté mon adolescence. Depuis que je bouquine, j'ai toujours été nourri par

l'énergie des grands Zèbres qui nous ont devancés, par l'intensité de leurs

passions.

1. Réussite éducative, mieux-logement, accès à l'emploi, entreprendre sa vie, prendre en main sa santé, écologie active, résoudre la question alimentaire, rebancariser les exclus par les banques, vivre ensemble, etc.

 

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