Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 32 sur 34

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Laissez-nous faire !

Souvenir numéro dix

 

Quel âge ai-je ce dimanche matin-là ?

Dix-douze ans. Mon père est au volant d'une voiture blindée qu'il s'est

procurée chez Renault on ne sait comment. Pourquoi diable a-t-il acheté ce

monstre invulnérable aux balles et aux roquettes ? Dans quel roman dingue

s'imagine-t-il lorsqu'il pilote ces quintaux d'acier ? Nous filons sur une

petite route de Seine-et-Marne pour aller faire des courses –

gargantuesques, comme il se doit – à La Ferté-Gaucher. Je le sens

immensément nerveux. Il vient de rallumer pour la dixième fois sa Gitane

maïs, baromètre de son incandescence. Son angoisse vient de sa sécurité

financière soudaine. Un contrat mirifique a fait de lui, Pascal Jardin, l'un

des scénaristes les mieux payés de la place de Paris. Et il ressent cette

entrée dans la sécurité comme une tragédie. Ne plus vivre au bord de la

saisie et sans cesse traqué par le fisc l'a jeté dans une anxiété totale. Comme

si le Zubial ne rayonnait que tondu, à sec et roulant sur les jantes.

Brusquement, il pile en rase campagne.

Les pneus crissent.

Papa dégaine son chéquier, signe promptement un chèque et se précipite

dans une cabine téléphonique ; puis il revient radieux, enfin calme :

— J'ai glissé ce chèque en blanc dans les pages du bottin. Si quelqu'un le

trouve, nous sommes ruinés, mon chéri ! Alors maintenant VIVONS !

Heureux, mon père redémarre et glisse une cassette de Beethoven dans

l'autoradio : Hymne à la joie ! Son visage rayonne, exulte même.

L'imminence du désastre l'épanouit. Inquiet, je balbutie :

— Papa, fais demi-tour. Récupère ce chèque.

— Non, mon chéri : la sécurité, c'est la mort !

Triomphant, ayant définitivement vaincu la peur, il accélère vivement.

Son bolide extravagant nous emmène au-delà des deux cents kilomètres à

l'heure sur cette route de campagne déserte. Et moi je sais qu'il me dit

quelque chose, qu'être son fils c'est aussi dire non à la trouille. L'héritage

qu'il me laissera ne sera constitué que de ce grand refus qui, désormais, fait

partie de mon ADN.

Ce jour-là, nous nous sommes compris.

Depuis ce premier chèque en blanc abandonné à dessein dans une cabine

téléphonique, je me souviens chaque jour que la pédale d'accélérateur est

située juste à côté de celle du frein !

 

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