Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 13 sur 34

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Laissez-nous faire !

Souvenir numéro quatre

 

Une rencontre épistolaire inattendue m'a donné foi en une certaine

manière de faire de la politique.

J'ai treize ans. La télévision française diffuse ce soir-là un film longtemps

interdit : Le Chagrin et la Pitié, documentaire sur les Français et la

collaboration. Au milieu des visages interviewés surgit sur l'écran un type

pas comme les autres, une grande âme qui raconte son évasion : Pierre

Mendès France. J'ignore tout de cet individu mais d'emblée sa douceur

intelligente, l'élévation de son jugement et sa fermeté me parlent. Dans la

soirée, je me renseigne aussitôt sur son pedigree, ses aventures

sentimentales, son sérieux, ses défaites, la dureté de ses ennemis, la qualité

de ses admirateurs et dès le lendemain je harcèle tout Paris pour me

procurer son adresse.

Aussitôt fait, je lui écris une longue lettre, ou plutôt une interminable

liste de questions précises sur la France, et sur la conduite qu'il convient

d'adopter face au destin. Tout excité, je m'adresse au seul caractère vivant

qui me semble digne des biographies que, depuis une année déjà, je dévore.

Pour le prix d'un timbre, j'accède à un fabricant d'Histoire.

Huit jours plus tard, Mendès me répond. Point par point, le noble

socialiste s'applique à ne pas décevoir ma curiosité, à éclairer les ardeurs

tricolores du gamin que je suis. Cette vieille gloire prend le temps d'écrire

avec précision à un garnement qui n'est pas encore un électeur.

J'en ai été et en reste bouleversé.

Qu'un si grand monsieur ait considéré un morveux préoccupé du destin

de la France m'a soufflé.

Il existait donc chez les politiques des gens de haut esprit, de haut

raisonnement, de haute noblesse et de haut respect pour autrui.

Cette lettre gît quelque part dans une cave – Dieu sait où. Je la conserve

comme un talisman, comme la preuve irréfutable qu'il ne faut jamais

désespérer de la classe politique. Elle se termine par trois mots dont j'ai

conservé l'usage pour clore chacune de mes lettres professionnelles, des

mots tout simples qui disent la cordialité et l'envie d'être bon : Bien à vous.

 

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