Laissez-nous faire !
Souvenir numéro quatre
Une rencontre épistolaire inattendue m'a donné foi en une certaine
manière de faire de la politique.
J'ai treize ans. La télévision française diffuse ce soir-là un film longtemps
interdit : Le Chagrin et la Pitié, documentaire sur les Français et la
collaboration. Au milieu des visages interviewés surgit sur l'écran un type
pas comme les autres, une grande âme qui raconte son évasion : Pierre
Mendès France. J'ignore tout de cet individu mais d'emblée sa douceur
intelligente, l'élévation de son jugement et sa fermeté me parlent. Dans la
soirée, je me renseigne aussitôt sur son pedigree, ses aventures
sentimentales, son sérieux, ses défaites, la dureté de ses ennemis, la qualité
de ses admirateurs et dès le lendemain je harcèle tout Paris pour me
procurer son adresse.
Aussitôt fait, je lui écris une longue lettre, ou plutôt une interminable
liste de questions précises sur la France, et sur la conduite qu'il convient
d'adopter face au destin. Tout excité, je m'adresse au seul caractère vivant
qui me semble digne des biographies que, depuis une année déjà, je dévore.
Pour le prix d'un timbre, j'accède à un fabricant d'Histoire.
Huit jours plus tard, Mendès me répond. Point par point, le noble
socialiste s'applique à ne pas décevoir ma curiosité, à éclairer les ardeurs
tricolores du gamin que je suis. Cette vieille gloire prend le temps d'écrire
avec précision à un garnement qui n'est pas encore un électeur.
J'en ai été et en reste bouleversé.
Qu'un si grand monsieur ait considéré un morveux préoccupé du destin
de la France m'a soufflé.
Il existait donc chez les politiques des gens de haut esprit, de haut
raisonnement, de haute noblesse et de haut respect pour autrui.
Cette lettre gît quelque part dans une cave – Dieu sait où. Je la conserve
comme un talisman, comme la preuve irréfutable qu'il ne faut jamais
désespérer de la classe politique. Elle se termine par trois mots dont j'ai
conservé l'usage pour clore chacune de mes lettres professionnelles, des
mots tout simples qui disent la cordialité et l'envie d'être bon : Bien à vous.
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