Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 6 sur 34

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Laissez-nous faire !

Leur manière d'être

 

Avant d'examiner les solutions jaillies du ventre de la société civile, si

ingénieuse dans ses tactiques et méthodes, arrêtons-nous sur la rage des

citoyens face aux politiques. À quoi les citoyens déconfits disent-ils non

lorsqu'ils disent oui au FN ? À une politique bien définie ?

Je dirais plutôt à une manière d'être.

À la très désespérante façon d'être de notre classe politico-administrative

d'où procède bien évidemment notre déconfiture durable ; car tout découle

toujours de l'idée de soi, dégradée ou propulsive. Idée qui, quand tout va

mal, demeure le seul levier pour briser nos difficultés (Charles l'avait bien

compris ; dans la bourrasque, ne reste plus que le caractère).

Notre rue ne dit pas non à des programmes qu'elle ne consulte jamais

mais bien à l'irréalité prononcée des êtres censés les porter ; irréalité qui se

trahit par une constante inaptitude à faire part publiquement de ses doutes et

à reconnaître ses échecs avec sérénité, en nous faisant confiance. Étonnante

infirmité morale car si les partis se livraient enfin à cet exercice salubre,

sans arrière-pensée, leur crédit monterait en flèche ! Nous ne pouvons pas

donner notre confiance à des gens irréels, inaccessibles aux doutes qui nous

traversent tous et surtout incapables d'admettre ce que tous nous constatons.

Pourquoi diable ces masques de cire aux voix gourmées ne nous parlent-ils

pas d'homme à homme, tout simplement, comme à des adultes ? Le

personnage joué – et maintenu à toute force sur les plateaux de télévision –

empêche d'accéder à la personne qui pourrait nous toucher.

Le 11 novembre 2012, Laurent Delahousse m'avait invité sur France 2,

dans son émission dominicale à 13 heures, avec le ministre apparent de l'Éducation nationale, Vincent Peillon. Dans la salle de maquillage, juste

avant de passer sur le plateau, nous avions eu une conversation. J'avais

quelqu'un d'authentique en face de moi, le vrai Peillon, émouvant, harcelé

de doutes, de fragilités. Puis il passa en premier sur le plateau et je vis

apparaître sur les écrans de contrôle sa marionnette officielle. Fausse voix.

Discours plaqué, glacé de certitudes. Inaudible. Une fiche derrière des

lunettes, un porte-voix des éléments de langage fabriqués par Matignon.

Une colère irraisonnée me gagna. Pourquoi cet homme ne nous faisait-il pas

confiance en se montrant dans sa réalité complexe au lieu de se cacher

derrière sa fonction ? Impossible de m'accommoder de cette tromperie. En

le rejoignant sur le plateau, j'ai alors renoncé à la comédie habituelle qui

veut qu'entre invités on taise le hors-plateau. Devant les caméras, j'ai brisé

la convention du off et dit spontanément que Peillon n'était pas du tout

raccord avec son personnage réel que j'avais entrevu un instant plus tôt en

coulisses, dans la salle de maquillage. En direct, j'ai nommé son masque

intolérable en rappelant qu'il semblait réel cinq minutes auparavant, et que

j'entendais poursuivre la conversation avec le type authentique, pas avec la

cassette. Ce n'était pas une charge ou le désir de m'offrir son scalp qui me

motivait, c'était un cri du cœur. Deux heures plus tard, le rédac-chef de

Delahousse me rappela pour m'informer que ce passage serait rediffusé le

soir même au 20 heures. Le site de France Télévisions s'était embrasé. Les

gens voulaient, massivement, que cesse le jeu de rôle habituel, la

bienséance factice qui règne dans nos débats. Nous ne supportons plus de

feindre de croire qu'on les croit alors qu'eux-mêmes ne croient plus en leurs

propres mots. À droite, même problème d'irréalité. Plus Nicolas Sarkozy se

défile et refuse de dire sans drame je me suis trompé, j'ai été sans courage

réel, je n'ai pas osé faire la rupture, plus il se discrédite et se désarme.

Pourquoi diable s'expurge-t-il de toute authenticité sympathique, de toute

complexité assumée ? Il n'est en réalité pas possible que cet homme n'ait

pas d'énormes regrets au sujet de son quinquennat. Plus François Hollande,

de l'autre côté, surjoue l'optimisme, plus il se ridiculise lui-même. Toute

autocritique sincère rend de la puissance !

Cette manière d'être se remarque aussi dans la promptitude des politiques

à se répondre mutuellement, en mode réaction (et non action), au lieu de

s'adresser vraiment à nous. Et qu'ils cessent enfin de parler d'eux-mêmes

dans leurs meetings ! Avec une naïveté confondante, ils croient – du moins ont l'air de se persuader – que c'est à eux de régler nos problèmes ; alors

que nous savons bien qu'ils n'en ont pas le pouvoir sans nous. Il est

ahurissant que dans leurs réunions les partis passent plus de temps à

s'interroger sur ce qu'ils vont faire, eux, plutôt que sur un usage intelligent

des compétences de la société. Depuis trente ans, nos mini-Colbert se font

élire sur des programmes qui ne donnent à la nation aucun rôle actif,

propulsif. Cette habitude de l'entre-soi se voit aussi à l'usage intensif que les

politiques font des mots droite et gauche ; vocables qui renvoient plus à

leur positionnement par rapport à leurs compétiteurs qu'à nous ! Avant que

d'être de gauche ou de droite, nous sommes au chômage, cocu, trompé par

notre maîtresse qui continue à aimer son mari, atterré d'être mal payé, sans

clients, père d'un gamin que l'école blesse, désemparé devant les SDF de

notre quartier, désespéré par le terrorisme et les compréhensions qu'il

suscite, etc. Qu'ils cessent donc de se référer à leurs semblables ! Qu'ils

quittent leur propres passions pour entrer dans les nôtres ! Avant de penser à

eux, nous pensons à nous, à nos enfants.

Cette manière d'être qui ruine tout crédit est également faite

d'irresponsabilité chronique. Nous aimerions tant qu'ils se fixent des

objectifs clairs et qu'ils consentent à démissionner s'ils ne les atteignent pas.

Une conduite normale chez des gens dotés d'un minimum de correction.

Qu'ils s'engagent personnellement et risquent leur position, comme tout un

chacun. Rappelons que Charles n'imagina jamais ne pas régler réellement

les questions auxquelles il s'attelait ; et lorsqu'il ne se sentait pas en position

de le faire, ce monsieur digne décampait. La nation lui en conserve quelque

estime et l'a du coup souvent rappelé. Pour être désiré, il faut parfois

pratiquer l'art du retrait. On ne donne pas envie à une fille en se jetant

frénétiquement à son cou.

Cette manière d'être rejetée consiste également à vouloir à tout prix tenir

ses promesses – promesses que personne, bien entendu, en dehors des

journalistes, ne connaît vraiment car, je le répète, nous ne lisons pas leurs

programmes ennuyeux, vides de toute transcendance. C'est encore une

façon de se référer à eux-mêmes. On s'en moque bien du catalogue de leurs

promesses que nous sentons électoralistes ; ce qui nous intéresse, c'est qu'ils

règlent pour de vrai nos problèmes avec nous. Pas sans nous !

Cette manière d'être désespérante se trahit également par un usage très

déplacé du Net : ces gens persistent à croire que c'est un canal vertical pour diffuser leurs idées, alors que la vocation de cette invention est de permettre

la collaboration, l'agglutination des idées ! Posez-nous des questions

concrètes, très pratiques, et écoutez nos réponses qui le seront.

Reconnaissez vos zones d'incompétence, notamment dans la mise en œuvre

de vos lois, et demandez un coup de main à la nation. Sur le Web, ils se

conduisent comme un homme qui inviterait des amis chez lui et qui, à table,

parlerait tout le temps. Eh bien à chaque scrutin, les gens ont décidé de ne

plus venir dîner chez ces mal-élevés qui ne se rendent pas compte de leur

grossièreté.

Cette manière d'être nous attriste également quand ils s'adressent à ce

qu'il y a de minable en nous au lieu de parler à notre partie haute. Charles

s'adressait au type ou à la fille formidable qui dort dans notre cœur ; cela

faisait du bien, cette considération. Cultivez votre grandeur, vous nous

donnerez le goût de la nôtre. Si vous ne parlez qu'au médiocre et à l'effrayé

qui est tapi au fond de nous, nous finirons par voter pour de plus vils que

vous. Soyez un peu Mandela, un brin Charles, beaucoup Winston. Le pape

actuel, dans ce registre tonifiant de guerrier de l'espérance, prouve chaque

jour que nos contemporains ont toujours soif de gars grand format.

En somme, que les leaders de la droite cessent de se demander s'il faut

être plus ou moins décomplexé, plus ou moins à droite ou au centre, sur-

buissonné ou non buissonné. On s'en cogne. Qu'ils changent radicalement

de façon d'être ! Et au PS, qu'ils changent tout ! De fond en comble, comme

le firent avec foi toutes les gauches européennes des dernières décennies.

Avant que mille colères fermentées ne nous pètent à la figure.

Avant que la société civile ne doive s'organiser pour les remplacer avec

superbe, tout simplement. Ce qu'elle fera plus aisément qu'on ne croit.

Pourquoi ?

Parce que les leaders de la société civile, nos Faizeux opiniâtres, ces

magnifiques francs-tireurs, ont une manière d'être exactement contraire à

celle de nos politiques dirigistes ! Ces tourbillons humains inventent avec

cœur, refusent partout le gâchis et fabriquent le bon sens avec une modestie

désarçonnante. Ceux que je fréquente me font l'honneur de partager leurs

doutes. Comme si l'action de terrain, rugueuse, mobilisait une autre sorte de

type humain, plus incarné et cordial, en phase avec les attentes du peuple.

Comme s'ils étaient tous d'astucieux prophètes, à qui le secret de l'avenir est

confié, et qui en aident l'inévitable accomplissement. L'ascendant, désormais, n'appartient plus ni aux castes, ni aux coteries partisanes, ni aux

formules hiérarchiques, mais aux Faizeux qui fabriquent sur le terrain leur

légitimité.

 

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