Laissez-nous faire !
Leur manière d'être
Avant d'examiner les solutions jaillies du ventre de la société civile, si
ingénieuse dans ses tactiques et méthodes, arrêtons-nous sur la rage des
citoyens face aux politiques. À quoi les citoyens déconfits disent-ils non
lorsqu'ils disent oui au FN ? À une politique bien définie ?
Je dirais plutôt à une manière d'être.
À la très désespérante façon d'être de notre classe politico-administrative
d'où procède bien évidemment notre déconfiture durable ; car tout découle
toujours de l'idée de soi, dégradée ou propulsive. Idée qui, quand tout va
mal, demeure le seul levier pour briser nos difficultés (Charles l'avait bien
compris ; dans la bourrasque, ne reste plus que le caractère).
Notre rue ne dit pas non à des programmes qu'elle ne consulte jamais
mais bien à l'irréalité prononcée des êtres censés les porter ; irréalité qui se
trahit par une constante inaptitude à faire part publiquement de ses doutes et
à reconnaître ses échecs avec sérénité, en nous faisant confiance. Étonnante
infirmité morale car si les partis se livraient enfin à cet exercice salubre,
sans arrière-pensée, leur crédit monterait en flèche ! Nous ne pouvons pas
donner notre confiance à des gens irréels, inaccessibles aux doutes qui nous
traversent tous et surtout incapables d'admettre ce que tous nous constatons.
Pourquoi diable ces masques de cire aux voix gourmées ne nous parlent-ils
pas d'homme à homme, tout simplement, comme à des adultes ? Le
personnage joué – et maintenu à toute force sur les plateaux de télévision –
empêche d'accéder à la personne qui pourrait nous toucher.
Le 11 novembre 2012, Laurent Delahousse m'avait invité sur France 2,
dans son émission dominicale à 13 heures, avec le ministre apparent de l'Éducation nationale, Vincent Peillon. Dans la salle de maquillage, juste
avant de passer sur le plateau, nous avions eu une conversation. J'avais
quelqu'un d'authentique en face de moi, le vrai Peillon, émouvant, harcelé
de doutes, de fragilités. Puis il passa en premier sur le plateau et je vis
apparaître sur les écrans de contrôle sa marionnette officielle. Fausse voix.
Discours plaqué, glacé de certitudes. Inaudible. Une fiche derrière des
lunettes, un porte-voix des éléments de langage fabriqués par Matignon.
Une colère irraisonnée me gagna. Pourquoi cet homme ne nous faisait-il pas
confiance en se montrant dans sa réalité complexe au lieu de se cacher
derrière sa fonction ? Impossible de m'accommoder de cette tromperie. En
le rejoignant sur le plateau, j'ai alors renoncé à la comédie habituelle qui
veut qu'entre invités on taise le hors-plateau. Devant les caméras, j'ai brisé
la convention du off et dit spontanément que Peillon n'était pas du tout
raccord avec son personnage réel que j'avais entrevu un instant plus tôt en
coulisses, dans la salle de maquillage. En direct, j'ai nommé son masque
intolérable en rappelant qu'il semblait réel cinq minutes auparavant, et que
j'entendais poursuivre la conversation avec le type authentique, pas avec la
cassette. Ce n'était pas une charge ou le désir de m'offrir son scalp qui me
motivait, c'était un cri du cœur. Deux heures plus tard, le rédac-chef de
Delahousse me rappela pour m'informer que ce passage serait rediffusé le
soir même au 20 heures. Le site de France Télévisions s'était embrasé. Les
gens voulaient, massivement, que cesse le jeu de rôle habituel, la
bienséance factice qui règne dans nos débats. Nous ne supportons plus de
feindre de croire qu'on les croit alors qu'eux-mêmes ne croient plus en leurs
propres mots. À droite, même problème d'irréalité. Plus Nicolas Sarkozy se
défile et refuse de dire sans drame je me suis trompé, j'ai été sans courage
réel, je n'ai pas osé faire la rupture, plus il se discrédite et se désarme.
Pourquoi diable s'expurge-t-il de toute authenticité sympathique, de toute
complexité assumée ? Il n'est en réalité pas possible que cet homme n'ait
pas d'énormes regrets au sujet de son quinquennat. Plus François Hollande,
de l'autre côté, surjoue l'optimisme, plus il se ridiculise lui-même. Toute
autocritique sincère rend de la puissance !
Cette manière d'être se remarque aussi dans la promptitude des politiques
à se répondre mutuellement, en mode réaction (et non action), au lieu de
s'adresser vraiment à nous. Et qu'ils cessent enfin de parler d'eux-mêmes
dans leurs meetings ! Avec une naïveté confondante, ils croient – du moins ont l'air de se persuader – que c'est à eux de régler nos problèmes ; alors
que nous savons bien qu'ils n'en ont pas le pouvoir sans nous. Il est
ahurissant que dans leurs réunions les partis passent plus de temps à
s'interroger sur ce qu'ils vont faire, eux, plutôt que sur un usage intelligent
des compétences de la société. Depuis trente ans, nos mini-Colbert se font
élire sur des programmes qui ne donnent à la nation aucun rôle actif,
propulsif. Cette habitude de l'entre-soi se voit aussi à l'usage intensif que les
politiques font des mots droite et gauche ; vocables qui renvoient plus à
leur positionnement par rapport à leurs compétiteurs qu'à nous ! Avant que
d'être de gauche ou de droite, nous sommes au chômage, cocu, trompé par
notre maîtresse qui continue à aimer son mari, atterré d'être mal payé, sans
clients, père d'un gamin que l'école blesse, désemparé devant les SDF de
notre quartier, désespéré par le terrorisme et les compréhensions qu'il
suscite, etc. Qu'ils cessent donc de se référer à leurs semblables ! Qu'ils
quittent leur propres passions pour entrer dans les nôtres ! Avant de penser à
eux, nous pensons à nous, à nos enfants.
Cette manière d'être qui ruine tout crédit est également faite
d'irresponsabilité chronique. Nous aimerions tant qu'ils se fixent des
objectifs clairs et qu'ils consentent à démissionner s'ils ne les atteignent pas.
Une conduite normale chez des gens dotés d'un minimum de correction.
Qu'ils s'engagent personnellement et risquent leur position, comme tout un
chacun. Rappelons que Charles n'imagina jamais ne pas régler réellement
les questions auxquelles il s'attelait ; et lorsqu'il ne se sentait pas en position
de le faire, ce monsieur digne décampait. La nation lui en conserve quelque
estime et l'a du coup souvent rappelé. Pour être désiré, il faut parfois
pratiquer l'art du retrait. On ne donne pas envie à une fille en se jetant
frénétiquement à son cou.
Cette manière d'être rejetée consiste également à vouloir à tout prix tenir
ses promesses – promesses que personne, bien entendu, en dehors des
journalistes, ne connaît vraiment car, je le répète, nous ne lisons pas leurs
programmes ennuyeux, vides de toute transcendance. C'est encore une
façon de se référer à eux-mêmes. On s'en moque bien du catalogue de leurs
promesses que nous sentons électoralistes ; ce qui nous intéresse, c'est qu'ils
règlent pour de vrai nos problèmes avec nous. Pas sans nous !
Cette manière d'être désespérante se trahit également par un usage très
déplacé du Net : ces gens persistent à croire que c'est un canal vertical pour diffuser leurs idées, alors que la vocation de cette invention est de permettre
la collaboration, l'agglutination des idées ! Posez-nous des questions
concrètes, très pratiques, et écoutez nos réponses qui le seront.
Reconnaissez vos zones d'incompétence, notamment dans la mise en œuvre
de vos lois, et demandez un coup de main à la nation. Sur le Web, ils se
conduisent comme un homme qui inviterait des amis chez lui et qui, à table,
parlerait tout le temps. Eh bien à chaque scrutin, les gens ont décidé de ne
plus venir dîner chez ces mal-élevés qui ne se rendent pas compte de leur
grossièreté.
Cette manière d'être nous attriste également quand ils s'adressent à ce
qu'il y a de minable en nous au lieu de parler à notre partie haute. Charles
s'adressait au type ou à la fille formidable qui dort dans notre cœur ; cela
faisait du bien, cette considération. Cultivez votre grandeur, vous nous
donnerez le goût de la nôtre. Si vous ne parlez qu'au médiocre et à l'effrayé
qui est tapi au fond de nous, nous finirons par voter pour de plus vils que
vous. Soyez un peu Mandela, un brin Charles, beaucoup Winston. Le pape
actuel, dans ce registre tonifiant de guerrier de l'espérance, prouve chaque
jour que nos contemporains ont toujours soif de gars grand format.
En somme, que les leaders de la droite cessent de se demander s'il faut
être plus ou moins décomplexé, plus ou moins à droite ou au centre, sur-
buissonné ou non buissonné. On s'en cogne. Qu'ils changent radicalement
de façon d'être ! Et au PS, qu'ils changent tout ! De fond en comble, comme
le firent avec foi toutes les gauches européennes des dernières décennies.
Avant que mille colères fermentées ne nous pètent à la figure.
Avant que la société civile ne doive s'organiser pour les remplacer avec
superbe, tout simplement. Ce qu'elle fera plus aisément qu'on ne croit.
Pourquoi ?
Parce que les leaders de la société civile, nos Faizeux opiniâtres, ces
magnifiques francs-tireurs, ont une manière d'être exactement contraire à
celle de nos politiques dirigistes ! Ces tourbillons humains inventent avec
cœur, refusent partout le gâchis et fabriquent le bon sens avec une modestie
désarçonnante. Ceux que je fréquente me font l'honneur de partager leurs
doutes. Comme si l'action de terrain, rugueuse, mobilisait une autre sorte de
type humain, plus incarné et cordial, en phase avec les attentes du peuple.
Comme s'ils étaient tous d'astucieux prophètes, à qui le secret de l'avenir est
confié, et qui en aident l'inévitable accomplissement. L'ascendant, désormais, n'appartient plus ni aux castes, ni aux coteries partisanes, ni aux
formules hiérarchiques, mais aux Faizeux qui fabriquent sur le terrain leur
légitimité.
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