Laissez-nous faire !
Lettre d'amour fou aux maires
On trouvera sans doute que je fesse un peu fort les partis républicains. Je
fais, il est vrai, partie des ânes qui prennent l'enflure pour du lyrisme et
l'outrecuidance pour une marque de conviction. Ne devrais-je pas plutôt me
retenir d'agonir ces éclopés politiques alors même que le FN prospère ? Est-
ce vraiment le moment de les chicorer ? Mes propos salés ne discréditent-ils
pas davantage les partis quand il faudrait les soutenir ?
Si Marine Le Pen est parvenue à ce niveau, ce n'est pas à cause de moi :
les partis dirigistes n'ont guère eu besoin de mes commentaires pour être si
rudement méprisés ; et je demeure convaincu qu'on ne reprendra pas contact
avec le pays qui lâche la rampe sans plonger dans le bain froid de la
lucidité.
Par ailleurs, qu'on ne nous fasse pas de procès en populisme – terme si
commode pour blanchir les échecs répétés des partis gouvernementaux.
Soyons un tantinet probe : la base même du populisme c'est de promettre
n'importe quoi pour fédérer les colères. Or les Faizeux ne promettent rien,
ils agissent. D'autre part les populismes sont tous nés d'une vindicte, pas
d'une action positive. Leur âme est faisandée de malveillance. Les Faizeux
sont donc génétiquement incompatibles avec les populismes infects qui
promettent de raser gratis.
Mais revenons à une autre vérité, très réjouissante : si les partis
bunkerisés sont vilipendés, les derniers élus républicains à conserver
l'estime des gens demeurent les maires, ces téméraires qui se tiennent à
portée de baffes. Pourquoi ? Parce que ce sont, eux aussi, d'authentiques
Faizeux ! Un Diseux ne se pavanera pas longtemps à la tête d'un conseil municipal, surtout dans les petites communes où on a la claque rapide et le
quolibet prompt.
Voilà pourquoi les Zèbres les considèrent avec cordialité comme des
cousins rayés. Voilà pourquoi le 28 mai 2014 nous avons lancé au Conseil
économique, social et environnemental avec Alain Juppé, Anne Hidalgo,
les présidents des grandes associations de maires et une tripotée d'édiles
(dont Édouard Philippe, maire romancier du Havre) un appel aux maires
pour qu'ils implantent dans leur commune les solutions des Zèbres et
fassent remonter jusqu'à nous leurs Zèbres locaux, afin que se diffusent
leurs pratiques innovantes. Moment d'espoir pragmatique où les distinctions
de partis se sont effacées, où il ne fut plus question que de l'alliance des
Faizeux. La puissance invitante, le très charpenté Jean-Paul Delevoye,
exalta la salle de ses déclarations civiques et scella avec les zébrés un pacte
sincère. Delevoye devint l'homme de cœur qui avec son équipe rayée –
Christian Le Roux et Thibaud Dernoncourt – organise l'interface entre les
élus locaux et Bleu Blanc Zèbre. Nous ne pouvions trouver tribun plus
convaincu de l'inanité invraisemblable des partis, patriote plus persuadé de
la nécessité de tirer profit de l'inventivité exubérante de la société civile.
Quel homme prêt aux grands affrontements !
L'aventure de nos rapports avec les communes commença ainsi. Des
dizaines de villes nommèrent ensuite des « chasseurs de Zèbres ». Nous
embarquâmes même dans notre sillage des élus locaux supérieurement
Zèbres. Sébastien Gouttebel, président des maires ruraux du Puy-de-Dôme,
est de ceux qui me font bouillir de joie. Ce goinfre devant l'Éternel et
immense fêtard (je l'ai senti) a imaginé un système de récupération et de
reconditionnement des ordinateurs jetés par des entreprises et des
administrations qui permet à ce Zèbre dans l'âme d'équiper gratuitement les
écoles de son département ! Son savoir-faire devra forcément faire école.
Automne 2014, me voilà sur les routes pour rejoindre le congrès des
maires ruraux avec Aurélien Sallé. Direction Nohan, dans le Berri (sa terre),
chez l'agaçante George Sand (je n'aurais pas pu être l'amant de cette fille
géniale mais urticante). Immense bonheur de surgir dans cette atmosphère
de jacquerie, de raconter à ces courageux (il faut tout de même être dingue
pour être maire d'un territoire rural dans la France actuelle) ce que nous
allons faire avec eux et pour eux. Soudain, les rages s'embrasent dans la
salle contre le gouvernement. Pour me repérer, je demande à un vitupérant s'il est de droite ou de gauche. Un grand steak fumant se lève en fond de
salle et hurle : « On s'en fout, Jardin, on représente la ruralité ! » Tonnerre
d'applaudissements. La salle célèbre le gaillard, le soutient, l'acclame ! Je
comprends à cet instant que, quoi qu'on puisse raconter dans la presse
parisienne, les élus qui représentent 32 000 des 36 000 communes
françaises ne se reconnaissent plus dans la distinction droite/gauche. Dans
cette salle où battent les cœurs des représentants de nos cent départements,
c'est palpable.
Même impression dans le bureau de François Baroin fraîchement élu à la
tête de l'Association des maires de France : ce Faizeux de tripes raisonne
territoire, action réelle, on-fait-quoi-où-comment-avec-qui ? Lorsque je lui
propose de faire de l'AMF un outil actif de développement de Lire et faire
lire, il ouvre les bras. L'animal souriant a compris que recoudre une société
décousue passera par ses élus locaux et des programmes citoyens comme
celui-ci, par leur massification rapide. L'intégration réciproque est aussi une
question de tendresse, mot si difficile à manier par l'administration et si
naturel pour nos engagé(e)s dans les écoles. Et quand je croise, un soir
bruyant à l'Assemblée nationale, l'influent maire de Courcouronnes,
Stéphane Beaudet 1, il m'entreprend aussitôt sur un dispositif destiné à
récupérer les élèves expulsés provisoirement qu'il a repéré au Québec et
acclimaté dans sa commune. Pas une seconde, cet élu local ne s'est avisé
qu'il n'était pas ministre de l'Éducation ! L'animal est passé à l'acte, à la
québécoise ; comme si, d'instinct, il avait senti qu'on ne vieillit que le jour
où l'on cesse de tenter.
Mais les Zèbres ne sont pas que mairophiles. Quand un Jean Sarkozy,
alors vice-président du conseil général des Hauts-de-Seine en charge de
l'économie sociale et solidaire (ESS), décide d'accompagner le
développement de l'ESS dans son département, nous collaborons avec lui
pour orienter vers notre plateforme les champions qu'il a repérés. Tout élu
de terrain – conseil général (celui de la Loire-Atlantique notamment) ou
régional – est notre partenaire s'il agit effectivement.
Nous croyons en la République des Faizeux !
Et tenons pour une chance inouïe de ne pas avoir d'homme providentiel,
ce qui nous contraint à devenir un peuple providentiel.
Mais par quelle stratégie subversive et inattendue allons-nous faire
irruption dans le débat politique national ? Nous allons entrer comme par effraction !
1. Président de l'Association des maires d'Île-de-France.
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