Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 24 sur 34

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Laissez-nous faire !

Lettre d'amour fou aux maires

 

On trouvera sans doute que je fesse un peu fort les partis républicains. Je

fais, il est vrai, partie des ânes qui prennent l'enflure pour du lyrisme et

l'outrecuidance pour une marque de conviction. Ne devrais-je pas plutôt me

retenir d'agonir ces éclopés politiques alors même que le FN prospère ? Est-

ce vraiment le moment de les chicorer ? Mes propos salés ne discréditent-ils

pas davantage les partis quand il faudrait les soutenir ?

Si Marine Le Pen est parvenue à ce niveau, ce n'est pas à cause de moi :

les partis dirigistes n'ont guère eu besoin de mes commentaires pour être si

rudement méprisés ; et je demeure convaincu qu'on ne reprendra pas contact

avec le pays qui lâche la rampe sans plonger dans le bain froid de la

lucidité.

Par ailleurs, qu'on ne nous fasse pas de procès en populisme – terme si

commode pour blanchir les échecs répétés des partis gouvernementaux.

Soyons un tantinet probe : la base même du populisme c'est de promettre

n'importe quoi pour fédérer les colères. Or les Faizeux ne promettent rien,

ils agissent. D'autre part les populismes sont tous nés d'une vindicte, pas

d'une action positive. Leur âme est faisandée de malveillance. Les Faizeux

sont donc génétiquement incompatibles avec les populismes infects qui

promettent de raser gratis.

Mais revenons à une autre vérité, très réjouissante : si les partis

bunkerisés sont vilipendés, les derniers élus républicains à conserver

l'estime des gens demeurent les maires, ces téméraires qui se tiennent à

portée de baffes. Pourquoi ? Parce que ce sont, eux aussi, d'authentiques

Faizeux ! Un Diseux ne se pavanera pas longtemps à la tête d'un conseil municipal, surtout dans les petites communes où on a la claque rapide et le

quolibet prompt.

Voilà pourquoi les Zèbres les considèrent avec cordialité comme des

cousins rayés. Voilà pourquoi le 28 mai 2014 nous avons lancé au Conseil

économique, social et environnemental avec Alain Juppé, Anne Hidalgo,

les présidents des grandes associations de maires et une tripotée d'édiles

(dont Édouard Philippe, maire romancier du Havre) un appel aux maires

pour qu'ils implantent dans leur commune les solutions des Zèbres et

fassent remonter jusqu'à nous leurs Zèbres locaux, afin que se diffusent

leurs pratiques innovantes. Moment d'espoir pragmatique où les distinctions

de partis se sont effacées, où il ne fut plus question que de l'alliance des

Faizeux. La puissance invitante, le très charpenté Jean-Paul Delevoye,

exalta la salle de ses déclarations civiques et scella avec les zébrés un pacte

sincère. Delevoye devint l'homme de cœur qui avec son équipe rayée –

Christian Le Roux et Thibaud Dernoncourt – organise l'interface entre les

élus locaux et Bleu Blanc Zèbre. Nous ne pouvions trouver tribun plus

convaincu de l'inanité invraisemblable des partis, patriote plus persuadé de

la nécessité de tirer profit de l'inventivité exubérante de la société civile.

Quel homme prêt aux grands affrontements !

L'aventure de nos rapports avec les communes commença ainsi. Des

dizaines de villes nommèrent ensuite des « chasseurs de Zèbres ». Nous

embarquâmes même dans notre sillage des élus locaux supérieurement

Zèbres. Sébastien Gouttebel, président des maires ruraux du Puy-de-Dôme,

est de ceux qui me font bouillir de joie. Ce goinfre devant l'Éternel et

immense fêtard (je l'ai senti) a imaginé un système de récupération et de

reconditionnement des ordinateurs jetés par des entreprises et des

administrations qui permet à ce Zèbre dans l'âme d'équiper gratuitement les

écoles de son département ! Son savoir-faire devra forcément faire école.

Automne 2014, me voilà sur les routes pour rejoindre le congrès des

maires ruraux avec Aurélien Sallé. Direction Nohan, dans le Berri (sa terre),

chez l'agaçante George Sand (je n'aurais pas pu être l'amant de cette fille

géniale mais urticante). Immense bonheur de surgir dans cette atmosphère

de jacquerie, de raconter à ces courageux (il faut tout de même être dingue

pour être maire d'un territoire rural dans la France actuelle) ce que nous

allons faire avec eux et pour eux. Soudain, les rages s'embrasent dans la

salle contre le gouvernement. Pour me repérer, je demande à un vitupérant s'il est de droite ou de gauche. Un grand steak fumant se lève en fond de

salle et hurle : « On s'en fout, Jardin, on représente la ruralité ! » Tonnerre

d'applaudissements. La salle célèbre le gaillard, le soutient, l'acclame ! Je

comprends à cet instant que, quoi qu'on puisse raconter dans la presse

parisienne, les élus qui représentent 32 000 des 36 000 communes

françaises ne se reconnaissent plus dans la distinction droite/gauche. Dans

cette salle où battent les cœurs des représentants de nos cent départements,

c'est palpable.

Même impression dans le bureau de François Baroin fraîchement élu à la

tête de l'Association des maires de France : ce Faizeux de tripes raisonne

territoire, action réelle, on-fait-quoi-où-comment-avec-qui ? Lorsque je lui

propose de faire de l'AMF un outil actif de développement de Lire et faire

lire, il ouvre les bras. L'animal souriant a compris que recoudre une société

décousue passera par ses élus locaux et des programmes citoyens comme

celui-ci, par leur massification rapide. L'intégration réciproque est aussi une

question de tendresse, mot si difficile à manier par l'administration et si

naturel pour nos engagé(e)s dans les écoles. Et quand je croise, un soir

bruyant à l'Assemblée nationale, l'influent maire de Courcouronnes,

Stéphane Beaudet 1, il m'entreprend aussitôt sur un dispositif destiné à

récupérer les élèves expulsés provisoirement qu'il a repéré au Québec et

acclimaté dans sa commune. Pas une seconde, cet élu local ne s'est avisé

qu'il n'était pas ministre de l'Éducation ! L'animal est passé à l'acte, à la

québécoise ; comme si, d'instinct, il avait senti qu'on ne vieillit que le jour

où l'on cesse de tenter.

Mais les Zèbres ne sont pas que mairophiles. Quand un Jean Sarkozy,

alors vice-président du conseil général des Hauts-de-Seine en charge de

l'économie sociale et solidaire (ESS), décide d'accompagner le

développement de l'ESS dans son département, nous collaborons avec lui

pour orienter vers notre plateforme les champions qu'il a repérés. Tout élu

de terrain – conseil général (celui de la Loire-Atlantique notamment) ou

régional – est notre partenaire s'il agit effectivement.

Nous croyons en la République des Faizeux !

Et tenons pour une chance inouïe de ne pas avoir d'homme providentiel,

ce qui nous contraint à devenir un peuple providentiel.

Mais par quelle stratégie subversive et inattendue allons-nous faire

irruption dans le débat politique national ? Nous allons entrer comme par effraction !

 

1. Président de l'Association des maires d'Île-de-France.

 

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