Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 12 sur 34

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Laissez-nous faire !

Vent de révolte

 

Peu de gens en ont conscience mais l'esprit zèbre se propage à la vitesse

du vent de révolte qui souffle sur l'ensemble de nos professions. Le nombre

de citoyens qui se prennent radicalement en main explose dans l'adversité.

La CGPME (Confédération générale des petites et moyennes entreprises)

s'engage dans les manifestations du 1er décembre 2014 ? Je file les voir et

rencontre un Zèbre à pelage dru, d'une vitalité hors du commun, le patron

de la CGPME d'Île-de-France : l'invraisemblable Abdellah Mezziouane. Un

nez volontaire soudé aux sourcils. Il ne parle pas, il scande des mots à

l'emporte-pièce. Quiconque souffre de dépression aggravée doit serrer la

main de Mezziouane ; il ressortira guéri, requinqué, propulsé. Cet être

survitaminé aux curiosités multidirectionnelles fonctionne à vingt-six

images/seconde, en accéléré ! Aucun fardeau de calamités ne l'abat, comme

s'il savait le rôle de la pugnacité dans les destinées humaines et combien

nous ne devons nous préoccuper que d'une chose sur cette terre : faire pour

le mieux sous la grêle. Porté par ses colères, conscient que les outils publics

s'adressent en réalité aux grosses firmes (ah, la Banque publique

d'investissement si obnubilée par les dossiers grassouillets, si peu intéressée

par les microdossiers !), il a entrepris de transformer sa CGPME régionale –

avec la bénédiction de son président François Asselin – en centrale

d'assistance concrète aux entrepreneurs, sans rien attendre d'en haut. La

transmission des petites entreprises est-elle un enjeu considérable pour

l'emploi ? Ce Faizeux acharné a lancé le programme Diagnéo (« que vaut

mon entreprise sur le marché de la transmission ? ») et une tripotée

d'actions zébresques qui donnent envie de fermer le ministère des PME et de disperser ses fonctionnaires. Abdellah est, comme nombre de nos

leaders, un geyser de solutions.

Comment ne pas voir que des individus de ce calibre, malaxés par la vie

et aguerris, sont naturellement appelés à des fonctions considérables pour

servir la France ? Qui ne voit qu'un Abdellah Mezziouane, un Philippe

Barre, un Hugues Le Bret sont d'une étoffe sans commune mesure avec

celle de l'énarque moyen qui, confit en procédures et pavoisé de certitudes

administratives, encombre les organigrammes de la puissance publique ?

Leurs audaces les ont fait naître à eux-mêmes !

Autres révoltes, autres Zèbres inattendus, autres colères qui ne

demandent qu'à devenir positives ! Derrière toute rage recuite sommeille

une énergie, un amour furieux de la vie. Ma rencontre avec les Bonnets

rouges m'a tout bonnement subjugué. Que montraient nos télévisions

pressées ? Des images de barrages en flammes, de violences multipliées.

Avait-on affaire à d'hirsutes gros bras écervelés ? Je suis tombé sur un

gisement de responsabilité civique, un altruisme agissant, des êtres

enracinés dans une culture de la coopération, de ces vrais courageux avec

qui il est possible de bâtir une nation. Leur mot d'ordre est volontariste :

« Nous voulons reprendre nos affaires en main. » Par un journaliste de

Ouest-France, j'obtiens le numéro de portable d'un leader syndicaliste

agricole, l'homme qui contrôle les divisions blindées de la révolte bretonne

(leurs tracteurs). Le premier contact téléphonique fut viril :

— Vous êtes le gars qu'écrit des romans à Paris et qui causait sur Canal

Plus avant ?

— Oui, ai-je balbutié.

— Heu... On peut être paysan et lire quand même ! Bon, moi je vous lis

pas mais ma femme oui.

De contacts rugueux en discussions franches, je rencontre Thierry

Merret, le leader syndicaliste agricole (de la FDSEA du Finistère). Une

merveille d'homme solide, l'attention aux autres incarnée. Je découvre par

lui l'énormité de ce que les paysans bretons ont entrepris pour assurer eux-

mêmes leur avenir. Le résumer à quelques images d'incendies est une

trahison, un pur scandale, une désinformation.

— Les légumiers Breizh sont actionnaires majoritaires de la compagnie

maritime Brittany Ferries, m'explique-t-il. Ça nous permet d'exporter notre production à des coûts maîtrisés. On a aussi bâti une compagnie ferroviaire

à qui la SNCF mène la vie dure, pour contrôler nos prix de transport.

Cet homme et ses amis se battent. Alors, quand les mini-Colbert parisiens

ont résolu d'installer des portiques payants sur leurs voies rapides, en faisant

fi des efforts obstinés de toute une profession à l'agonie pour régler la

question du coût des transports, ils ont vu rouge. La manière de les mettre

en place (au nom d'un principe qui niait le réel) fut ahurissante à un degré

rare ; exposant ainsi les citoyens à régler, in fine, une note ubuesque de près

d'un milliard d'euros. Les exploitants ont commencé à mettre des bonnets

car la vérité est qu'ils deviennent légitimement fous face à la prolifération

des normes qui mangent leurs marges. Qui sait à Paris que les mises aux

normes incessantes leur coûtent depuis longtemps plus cher que l'impôt ?

C'est un deuxième impôt, administratif, qui n'avoue pas son nom. Les

politiques ne mesurent pas qu'en cédant à tous les lobbies embusqués

derrière la marée de normes qui s'est abattue sur la France, ils ont dévasté

des secteurs entiers et creusé leur tombe. L'Europe n'est pas responsable de

leurs conditions d'application exceptionnellement malfaisantes chez nous 1.

Nos mini-Colbert tricolores et leurs services shadokiens en ont rajouté mille

couches ! Qui se rend compte au gouvernement qu'en ce moment même on

ferme des centres de vacances sociales Léo-Lagrange à cause de mises aux

normes impossibles à financer ? Qui dans les hautes sphères se soucie que

nos mouvements d'éducation populaire restreignent leur action pour s'y

conformer ? C'est une honte que porte la classe politique dans son

ensemble !

— Pour le pouvoir d'achat de vos Bonnets, j'ai une idée...

— Quoi ?

— Faisons une mutuelle des Bonnets rouges, à bas coût, sur le modèle de

la mutuelle de proximité de Véronique Debue.

— Véro qui ? me demande Merret.

Quelques semaines plus tard, je déboule avec quelques Zèbres au SPACE

de Rennes (parc d'expositions régional) où se tient le « carrefour mondial de

l'élevage » organisé par nos Bretons. Les Bonnets m'ont invité à leur

excellente table où les verres ne désemplissent pas. L'humeur est au beau

fixe depuis que quelqu'un, dans leur bande, m'a confié : « Y a des gars de

chez nous qui se sont aperçus que nos vieilles faisaient votre Lire et faire

lire dans nos villages, pour vrai. » D'un coup d'un seul je suis passé du rang d'intellectuel parisien à celui de Faizeux, ce qui valait promotion. Dans les

allées du SPACE qui sentent la testostérone, je me fais l'effet d'un

androgyne égaré au pays des hommes. À table, je vais découvrir que ces

flambeurs de recettes d'impôts et ces bousculeurs de forces de l'ordre

parisiennes sont des bâtisseurs dans l'âme, des leaders épris d'action, de

solutions positives, des fous de Bretagne enthousiasmants ! Parviendrons-

nous à construire une mutuelle des Bonnets rouges pilotée par les maires

des communes où les Bonnets sont chez eux ? Aurélien Sallé participa à la

réunion de coordination de tous les Bonnets à Carhaix pour leur présenter

cette idée, adoptée par l'acclamation bigarrée des petits patrons, ouvriers,

salariés, fonctionnaires (il y avait même des flics bretons à bonnet) et

élu(e)s qui forment le cœur battant de cette région à jamais insoumise.

Véronique Debue est revenue ensuite avec moi à Quimper, elle y passe du

temps. Faudra-t-il faire usage d'un autre modèle ? Tout est difficile, les

coûts ne sont pas légers. Les réunions auxquelles nous avons assisté à la

DGSEA (syndicat agricole du Finistère) nous ont en tout cas démontré que

la pulsion première de ces gens est bien de servir leur peuple, non de botter

le cul aux préfets. Merret et ses camarades émeutiers ont dans le sang

l'intérêt durable des classes populaires quand nos verts étatistes rêvent le

monde sans même passer du temps avec ces gens-là.

Toute révolte débraillée ou endimanchée m'indique que des pans entiers

de professions malmenées par l'État vont bientôt basculer dans l'escarcelle

de Marine Le Pen si l'on ne reprend pas contact sur des bases positives, si

l'on ne bâtit pas ensemble, dans une vraie bienveillance, des solutions

pragmatiques pour que les mouvements les plus divers trouvent du crédit

dans la population elle-même, excédée de soucis. Ma conviction est que

pour être écouté et cru, désormais il faut FAIRE pour le peuple, rendre

service à quelqu'un.

Quand éclate la révolte des notaires pilonnés par la loi Macron, un ami

notaire 2 m'en parle. À la radio, j'entends leur ligne de défense : « Nous

donnons gratuitement des conseils juridiques à la population, laissez-nous

faire. » Par les réseaux sociaux, je tombe sur un jeune notaire déterminé de

Savenay, dans le 44 : Vincent Chauveau. Je lui fais observer que leur

argumentation serait plus solide s'ils donnaient des conseils gratuits dans les

cafés populaires et non à leurs seuls clients, c'est-à-dire aux milieux

culturellement aptes à pousser leur porte :

— Vous avez le droit d'être indigné, mais vous avez le devoir de le dire

autrement !

Chauveau accepte la remarque et, inconscient, relève aussitôt le défi.

Avec une obstination peu commune. Sans le soutien du Conseil national du

notariat – dans un premier temps dubitatif, avant de l'épauler –, il fonde le

Conseil du Coin à la force du poignet : un programme civique de conseils

gratuits donnés par les professionnels dans les cafés populaires. Le

22 janvier 2015, ils ont déferlé dans les troquets parisiens, à Barbès,

Belleville, partout où le cœur des gens quasi exclus du droit bat. On

reconnaissait ces Zèbres à leur écharpe rouge. Quelle émotion ! Oui, ils

étaient là pour donner des conseils gratuits aux pékins qui jamais n'entreront

dans leur office. Dans le café bruyant où je les ai rejoints, près de la Nation,

il n'en revenaient pas de leur propre audace, d'avoir quitté le douillet de

leurs études pour débouler là où personne ne les attendait : auprès des gens

qui jamais ne seraient spontanément venus les voir. Chauveau embrassait

ses confrères, était rubicond de fierté que tant d'entre eux aient porté haut

leurs valeurs en s'enrôlant dans cette action.

Et le 7 février suivant, la France notariale a suivi en petites foulées, se

postant dans les troquets des gares populeuses, aux portes déshéritées des

villes, dans les bars ouvriers. Ces scènes hors du cadre m'ont fasciné.

Démarche étonnante de la part de ces bourgeois inaccessibles aux yeux du

grand public qui ont décidé d'exprimer leur révolte par du civisme. Derrière

cela, il y avait quoi, ou plutôt qui ? Un notaire de province – maître

Chauveau – qui a cru en une certaine idée de l'engagement notarial et a

organisé le mouvement avec une poignée d'amis, même si ses instances

supérieures ne validaient pas son projet. L'idée qu'il portait a fait son

chemin grâce aux réseaux sociaux. Un homme habité, une idée simple, un

compte Twitter. Comme quoi, tout est possible aux téméraires décomplexés.

Le 7 février, 32 départements, 60 villes suivaient déjà le mouvement et

300 notaires s'engageaient, prenaient en main un problème français.

Désormais ils sont plus de 2 500, et tous les réseaux du notariat ont adopté

le Conseil du coin ! L'action va se pérenniser. Nous les avons accueillis et

fêtés au sein de bleublanczebre.fr. En raison de leurs opinions et de la

défense de leurs intérêts ? Non, simplement parce qu'ils FONT pour la nation,

ils font autrement en sortant des sentiers battus. Le Conseil du coin sera l'un

de nos piliers pour rassembler autour des Zèbres les acteurs qui, sur le terrain et en raisonnant hors cadres, ont déjà fait du chemin pour donner aux

Français un accès réel au droit – par-delà les démarches étatiques qui, si

elles ont le mérite d'exister, ne savent pas toucher les gens pas assez sûrs

d'eux-mêmes pour pousser la porte d'une institution, là où ils vivent.

Ce sont les Guillaume Bapst nourrissant les autres, les Véronique Debue

remboursant leurs soins, les Merret de cœur et les Chauveau planqués dans

nos territoires qui, légitimés par les services qu'ils auront rendus à la

France, redresseront notre peuple.

Mais comment ? me direz-vous.

J'entends déjà l'objection : « Certes, tout cela est noble et sympathique,

mais ce catalogue à la Prévert de belles actions isolées et désordonnées ne

tirera pas d'affaire la société française ! » Je vous l'accorde... sauf si les

compétences s'agrègent, se coordonnent avec méthode et constituent sur

l'ensemble des sujets qui désespèrent les classes populaires une masse

critique d'opérateurs aptes à passer à l'acte à très grande échelle. En se

prévalant du crédit moral gagné auprès du peuple par tout ce qui aura été

déjà fait pour et avec lui.

Là réside l'aventure réjouissante qui s'ouvre désormais et qui me tient en

éveil toutes les nuits (comme si je craignais de rester immergé au fond du

sommeil) : faire de la société civile aux ressources éparses, émiettées, une

formidable puissance politique, organisée pour l'action civique de rupture.

Sans l'État ? Non, bien sûr, mais en contraignant les arrogants mini-Colbert

à nous « laisser faire », nous les Faizeux compétents, à chaque fois que la

société civile aura démontré par ses actes positifs sa capacité à se prendre

en main. Entrons au plus vite dans une logique de subsidiarité enthousiaste,

de collaboration avec l'État et de confiance dans les citoyens créatifs.

Quittons surtout la perverse notion de « participation » promue par certains

politiques renards qui, en vérité, souhaitent consulter les citoyens pour leur

procurer l'illusion d'avoir contribué à la décision publique. Laisser faire les

Faizeux – j'entends par là construire avec eux une action publique robuste –

est une autre histoire, une tout autre révolution démocratique.

Ma conviction est que les Faizeux doivent sans délai sortir du périmètre

parfois étroit où ils se cantonnent sans grand profit pour l'ensemble de la

nation. Le peuple gronde, il a besoin de nos solutions pragmatiques. Il nous

faut désobéir collectivement aux partis, de manière constructive !

Avant le pire.

1. Passez cinq minutes autour d'un café avec Xavier Beulin, patron de la FNSEA, ou avec les chefs des FDSEA comme Merret, vous n'en reviendrez pas de la malfaisance des procédures inventées par nos hauts fonctionnaires tapis dans leurs institutions parisiennes et de l'insécurité juridique que leur démence– réellement sans frein – fait peser sur nos paysans. Bientôt ce sont des juges qui décideront des dates d'ensemencement ! L'application concrète du compte pénibilité au monde agricole est, à cet égard, un pur chef-d'œuvre de folie administrative. Courteline est battu à plate couture ! Mais qui peut en rire ?

2. Poète de sa vie, extravagant congénital, immense spécialiste de la trottinette à moteur à explosion...

 

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