Laissez-nous faire !
Souvenir numéro six
Où ai-je rencontré Charles de Gaulle ?
Chez une pute cordiale.
Étrange comme la vie organise parfois notre rendez-vous avec les êtres
qui orientent notre destinée.
Ce soir-là de mes quinze ans, le cœur en fête, je traversais le bois de
Boulogne à vélo pour rejoindre une conquête pulpeuse quand j'avisai... une
putain qui tapinait, émergeant de la clarté brumeuse d'un lampadaire.
Érection incontrôlable d'un pubertaire. Aussitôt, j'oublie ma conquête et
palpe mon argent de poche dans mon blouson ; assez pour une passe tarifée,
mon unique, exécutée en urgence dans une camionnette garée dans une
lugubre contre-allée. Remise furtive de billets. Au milieu d'une nature
morte, je jouis sans jouir et sans rien comprendre à ma trouble frénésie qui
plaque ce corps vénal sur une banquette. Tout en moi déteste cette ruade
avec une fille sur laquelle je ne me serais jamais retourné. Sidéré par cet
élan incontrôlé, le cœur incertain, incapable de penser ma conduite et
éberlué par mon absence de culpabilité, je me rhabille dans ce Combi
Volkswagen défoncé et hanté par des chats infâmes. Un autre Alexandre a
pour la première fois pris les commandes de mon corps par trouille que ma
vie sexuelle ne soit un voyage trop organisé. Au seuil de ma carrière
sentimentale, je me sens un trou noir pour moi-même. Cette pute est mal
logée dans ce véhicule rouillé mais elle parle bien, usant d'une grande
pureté de langage alors qu'elle essaie de connaître mon âge véritable (j'ai un
peu menti). Tout ce qui se presse d'émotion sur son visage inspire la
confiance.
Reboutonnant mon jean, j'aperçois alors, à mon grand étonnement, une
édition de poche des Mémoires de guerre qui gît devant le volant crasseux.
Le tome I traîne là, usé par une lecture frénétique, dans cet antre métallique
du sexe hâtif. Tandis qu'elle se rince la bouche en se gargarisant poliment à
l'eau de Vichy (le détail croquignolet m'est resté), cette gaulliste de cœur
m'en lit à voix haute les premières lignes. Sa voix tremble presque tandis
qu'elle profère ces mots immenses, charlesques :
— « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France. Le
sentiment me l'inspire aussi bien que la raison. Ce qu'il y a en moi d'affectif
imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone
aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et
exceptionnelle... » Bien joli, mon petit ange, non ?
Oui, bien joli. Au contact de cette prose altière, mon deuxième poumon
vient de respirer. Saisi par une explosion d'enthousiasme, je découvre que
j'ai toujours vécu avec la moitié de moi. Le souffle vital qui anime Charles
de Gaulle me soulève et m'atteint au plus secret de mon cœur. Tout de suite,
je me dis c'est exactement comme cela qu'il faut aimer notre France.
Je n'ai plus fréquenté les prostituées – pas la vocation – mais j'ai conservé
cet exemplaire des Mémoires de guerre. Tout en sachant, au fil des ans, que
la grandeur de la France ne pourrait être assurée par les moyens auxquels
Charles, homme d'un vieux siècle, songeait ardemment pour nous rétablir.
Désormais, c'est à l'État de s'effacer d'un cran pour que la grandeur des
Français reparaisse en haut de l'affiche.
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