Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 18 sur 34

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Laissez-nous faire !

Souvenir numéro six

 

Où ai-je rencontré Charles de Gaulle ?

Chez une pute cordiale.

Étrange comme la vie organise parfois notre rendez-vous avec les êtres

qui orientent notre destinée.

Ce soir-là de mes quinze ans, le cœur en fête, je traversais le bois de

Boulogne à vélo pour rejoindre une conquête pulpeuse quand j'avisai... une

putain qui tapinait, émergeant de la clarté brumeuse d'un lampadaire.

Érection incontrôlable d'un pubertaire. Aussitôt, j'oublie ma conquête et

palpe mon argent de poche dans mon blouson ; assez pour une passe tarifée,

mon unique, exécutée en urgence dans une camionnette garée dans une

lugubre contre-allée. Remise furtive de billets. Au milieu d'une nature

morte, je jouis sans jouir et sans rien comprendre à ma trouble frénésie qui

plaque ce corps vénal sur une banquette. Tout en moi déteste cette ruade

avec une fille sur laquelle je ne me serais jamais retourné. Sidéré par cet

élan incontrôlé, le cœur incertain, incapable de penser ma conduite et

éberlué par mon absence de culpabilité, je me rhabille dans ce Combi

Volkswagen défoncé et hanté par des chats infâmes. Un autre Alexandre a

pour la première fois pris les commandes de mon corps par trouille que ma

vie sexuelle ne soit un voyage trop organisé. Au seuil de ma carrière

sentimentale, je me sens un trou noir pour moi-même. Cette pute est mal

logée dans ce véhicule rouillé mais elle parle bien, usant d'une grande

pureté de langage alors qu'elle essaie de connaître mon âge véritable (j'ai un

peu menti). Tout ce qui se presse d'émotion sur son visage inspire la

confiance.

Reboutonnant mon jean, j'aperçois alors, à mon grand étonnement, une

édition de poche des Mémoires de guerre qui gît devant le volant crasseux.

Le tome I traîne là, usé par une lecture frénétique, dans cet antre métallique

du sexe hâtif. Tandis qu'elle se rince la bouche en se gargarisant poliment à

l'eau de Vichy (le détail croquignolet m'est resté), cette gaulliste de cœur

m'en lit à voix haute les premières lignes. Sa voix tremble presque tandis

qu'elle profère ces mots immenses, charlesques :

— « Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France. Le

sentiment me l'inspire aussi bien que la raison. Ce qu'il y a en moi d'affectif

imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone

aux fresques des murs, comme vouée à une destinée éminente et

exceptionnelle... » Bien joli, mon petit ange, non ?

Oui, bien joli. Au contact de cette prose altière, mon deuxième poumon

vient de respirer. Saisi par une explosion d'enthousiasme, je découvre que

j'ai toujours vécu avec la moitié de moi. Le souffle vital qui anime Charles

de Gaulle me soulève et m'atteint au plus secret de mon cœur. Tout de suite,

je me dis c'est exactement comme cela qu'il faut aimer notre France.

Je n'ai plus fréquenté les prostituées – pas la vocation – mais j'ai conservé

cet exemplaire des Mémoires de guerre. Tout en sachant, au fil des ans, que

la grandeur de la France ne pourrait être assurée par les moyens auxquels

Charles, homme d'un vieux siècle, songeait ardemment pour nous rétablir.

Désormais, c'est à l'État de s'effacer d'un cran pour que la grandeur des

Français reparaisse en haut de l'affiche.

 

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