Laissez-nous faire !
Ce que j'ai appris (avec stupeur) de mes engagements
Ce que j'ai appris (avec stupeur)
de mes engagements
Depuis quinze ans, je mène une double vie. On m'aperçoit sur les
plateaux de télévision assurant la promotion de ma littérature et m'esclaffant
trop ; mais dans mon quotidien, derrière cette pavane, je rejoins ma
vocation, j'agis. Tandis qu'une part de mon cerveau fuit dans l'écriture,
l'autre cherche de manière obsessive les moyens de contourner l'inertie
politique qui me crève le cœur.
Comment ?
En activant jour après jour les ressources immenses de la nation, en
faisant la plus grande confiance aux caractères capables de se prendre en
main. Cela a longtemps occupé la moitié de mon temps ; désormais cet
engagement mange toutes mes journées. De mes tribulations civiques, j'ai
tiré quelques leçons.
1999, l'année du réveil. Je rédige un bref ouvrage – 1+1+1 1 – qui
recommande la création d'une Agence des bonnes pratiques capable
d'accompagner une révolution des pratiques publiques. Le Premier ministre
de l'époque 2 me dit chiche et nous voilà partis pour l'enlisement. En trois
mois à peine – après quelques tribulations avec un fripon – l'Agence
fermera ses portes. Je fis alors l'expérience que la pire chose qui puisse
arriver à la société civile de bonne volonté, même soutenue par Matignon,
est d'obtenir le droit de coopérer avec la sphère publique, instinctivement
rétive à toute greffe venant de l'extérieur. Qui n'en est pas issu et qui,
surtout, n'en maîtrise pas les arcanes financiaro-juridiques ne peut pas
passer à travers les blindages d'un milieu clos qui s'arroge le monopole du « savoir-faire public ». Tous les ministres sans exception issus de la société
civile, les industrieux qu'il m'a ensuite été donné d'approcher, m'ont répété
le même constat navrant : non estampillé politico-administratif, vous
demeurez un Huron chez les Iroquois, un intrus égaré dans un territoire
verrouillé.
Ma conviction est arrêtée désormais : l'Agence des bonnes pratiques que
j'avais imaginée est très exactement ce qu'il ne fallait pas faire pour que la
nation bénéficie des grandes compétences de la société civile. Mon idée ne
valait pas tripette. Son efficacité fut inversement proportionnelle à
l'enthousiasme que j'avais déployé pour la créer. Inutile de vouloir
collaborer gentiment au plus haut niveau avec un État tout bardé
d'habitudes. Sans puissant rapport de force établi avec les autorités
politiques, mêmes enthousiastes, la citadelle ne se rendra pas ; et les mini-
Colbert – péremptoires dans les petites questions et laissant depuis si
longtemps les grandes sans solution – garderont le dernier mot, les lourdes
clefs de l'incapacité collective. L'engagement d'un Premier ministre – même
cordial et volontaire, je le répète – ne vaudra quelque chose que si la
pression politique que vous exercez sur lui le contraint à désobéir à sa
propre machine, à affronter rudement les grands corps de l'État – dont il a
par ailleurs besoin.
Mais de cet échec est née une étonnante série de réussites civiques,
requinquantes.
Plutôt que d'user ma passion pour la France dans un exténuant corps à
corps à l'intérieur de l'État, j'ai alors continué à agir sur le terrain, en menant
une politique du fait accompli. Gouverner gaiement les événements réels
plutôt que de lourds appareils !
Nos lycées et collèges sont-ils submergés, dans certaines zones, par la
violence ? Nous avons créé en 2001 avec l'inspecteur d'académie d'Évry de
l'époque – Guy Guézille, guerrier hors du commun – et le colonel Caron,
alors brillant chef des pompiers de l'Essonne3, des sessions de formation
pour que les mômes remplis d'énergie soient convertis en pompiers
altruistes au service de leur propre établissement. Cinquante établissements
en Île-de-France profitèrent de ce programme civique soutenu par la Région
– Les Pompiers de l'école ouverte – qui nous apprit combien il est bénéfique
de faire collaborer le personnel de nos administrations pour mieux assurer
la paix dans nos lycées. Fallait-il contrôler le Parlement pour cela, et réunir d'abondants crédits ? Non, il suffisait de disposer d'un téléphone portable,
d'un peu d'éloquence et de la ferme volonté de servir la France. Le talent de
pédagogue des jeunes pompiers volontaires fit le reste ; c'est-à-dire
l'essentiel. La ressource civique était là, disponible, n'attendant que d'être
sollicitée. La France est bien ce pays-là, peuplé de fonctionnaires qui ne
demandent qu'à bien se conduire et à sortir du cadre si on les laisse faire –
sous la houlette de colonels et d'inspecteurs d'académie aux airs de
personnages à la Dumas !
Il y eut également, dans ces années-là, l'aventure du mouvement Mille
mots qui visait à accroître le lexique de jeunes détenus des quartiers
mineurs, par des séances de lecture. Des bénévoles garnissaient avec eux
des carnets de vocabulaire utilisés ensuite par les enseignants en milieu
carcéral (des types détonnants, soutenus par des équipes de matons
volontaires). Une conviction lestait notre démarche : un jeune sans mots se
servira inéluctablement de ses poings. C'est Claude Bardon, un flic
inclassable, humaniste et rouleur de bosse, ancien patron de l'antiterrorisme
français et grand aventurier militaire, qui eut cette idée iconoclaste et
pertinente : remplir de mots nos caïds si créatifs afin d'infléchir leur
inconduite ! Le résultat fut très encourageant : nous vîmes assez vite le
comportement de ces gamins changer, notamment en classe. Oh, sans
devenir des thuriféraires de mère Teresa, purs comme des boy-scouts et
sobres comme des quakers ! Mais quelque chose se passa en eux. Enfin on
s'attela au problème central de l'échec scolaire français.
15 à 20 % de nos enfants éprouvent de grandes difficultés de lecture et
d'écriture en entrant au collège. Fallait-il agir soi-même et contourner les
systèmes à bout de souffle, ou croire encore au talent d'un brave ministre ?
Notre conviction intensément républicaine – que le peuple doit se prendre
en main au lieu de tout attendre d'une énième « grande loi » supposément
salvatrice – est directement à l'origine du mouvement Lire et faire lire,
cofondé en 1999 par mon ami Pascal Guénée, moi-même et une association
dissoute aujourd'hui (Le Relais civique). L'idée directrice ? Mettre en place
une pratique concrète, à la portée immédiate des citoyens, plutôt qu'une
politique fumeuse sans effet bénéfique tangible pour nos communes. Nous
avons invité les retraités fous de lecture à venir transmettre leur passion
dans les écoles maternelles et primaires du pays. Ce modèle ne venait ni de
nous ni d'une docte commission mais du très modeste Office des retraités de Brest qui avait déjà éprouvé l'efficacité de cette pratique
intergénérationnelle sur le terrain. Ces Bretons-là savaient d'expérience
qu'en inoculant aux enfants le virus de la lecture on les vaccine contre
l'échec scolaire – donc contre l'exclusion sociale et le cruel bannissement du
marché du travail. On lutte également, par la même occasion, contre la
violence juvénile en enrichissant le lexique de nos futurs adolescents – car,
répétons-le, les jeunes privés de vocabulaire se serviront presque
automatiquement de leurs poings –, tout en incluant allègrement les anciens
dans la vie de la commune ou du quartier.
Au début, on nous ricana au nez, nous prédisant un échec probable. On
railla mon exaltation, la volonté grêle de mes alliés. Sans cesse, les beaux
esprits me rappelèrent que mon pouvoir d'autosuggestion était sans limites
mais que le réel, lui, ne se laisserait pas facilement impressionner.
Quinze ans de militantisme plus tard, seize mille bénévoles lecteurs font
lire chaque année quatre cent mille enfants dans nos cent départements. Le
Québec et l'Acadie s'y sont mis. De nos rêves nous avons fait une
puissance. Lire et faire lire inverse la fatalité dans tous nos territoires, alors
que la plupart des réformes éducatives votées ou presque se sont enlisées ou
ont été contredites par la majorité suivante. Pour engager cette vaste, longue
et ambitieuse réforme (notre expansion est robuste, et il est désormais hors
de doute que nous parviendrons à fabriquer une nation de lecteurs), point
n'était besoin de gagner des élections. Il suffisait de le FAIRE en mobilisant
d'innombrables Faizeux, de parier sur l'alliance fraternelle entre les
générations et sur l'invraisemblable talent des volontaires ; et – j'insiste – de
ne pas vouloir traiter un problème majeur sans impliquer directement la
population. Les pratiques novatrices ne viendront plus des limbes des
hautes sphères, il faut donc que la France fasse renaître sa joie par le bas.
Puisque nos partis énarchisés ne parviennent plus à rendre à la France
l'estime d'elle-même, le pays républicain doit se redresser lui-même, un peu
comme le baron de Münchhausen qui se sauva du marécage où il était
enlisé en se tirant par les cheveux. Nous voulions que la société se prenne
comme point d'appui, et le pari fut gagné ! Pas par moi ou les opérateurs du
programme : par les Français eux-mêmes qui en ont fait leur affaire
personnelle, dans leur commune. Avec leurs folies particulières, souvent
pittoresques. J'ai le souvenir d'un grand gandin, un peu agité et d'aspect un peu cartoonesque, qui se leva dans une réunion publique à Dijon pour
s'écrier de son beau timbre d'alto, en agitant un chapeau fleuri :
— Je ne lirai que des livres de botanique ! Rien d'autre !
Naturellement, j'ai aussitôt pensé que ce fêlé était à mettre de côté ; mais
une minuscule enseignante se leva et ajouta d'une voix flûtée :
— Depuis que monsieur intervient dans notre école, tout le monde est fou
de botanique. Les enfants font tous des herbiers !
Au fond, les enfants aiment les irréguliers, les emportés et les farfelus.
Les normaux sans relief les font bâiller ; et ils ont bien raison.
Mais la plus belle leçon de Lire et faire lire est que ses deux opérateurs
militants sont la Ligue de l'Enseignement (rassemblant les Fédérations des
œuvres laïques départementales, une grande armée de citoyens sincères) et
la tenace Union nationale des associations familiales (l'UDAF dans nos
départements), soit... la carpe et le lapin culturellement, politiquement et
historiquement. Eh bien, malgré leurs très franches dissensions, ces
organismes responsables ont bâti dans la concorde une réponse
opérationnelle à notre déclassement scolaire. L'épopée Lire et faire lire a
démontré que l'union nationale quasi impossible à l'échelle des partis qui
incarnent de vieilles traditions est réalisable par la société civile, nettement
plus adulte dès lors qu'il est question des grands enjeux civiques. Par
l'action d'intérêt général on peut rassembler en France là où les opinions
divisent. Il y a là un ciment national d'une exceptionnelle qualité.
Lors de l'élection présidentielle de 2007, je m'étais attelé avec le soutien
d'amis à une expérience jubilatoire : la création du site web
commentonfait.fr. Sur ce site trans-courants politiques, je demandais aux
Français comment ils mettraient en œuvre les promesses des candidats du
premier tour, en partant du constat accablant que l'échec des politiques
menées vient très souvent des conditions mêmes de leur exécution. Nous
avions ainsi créé une sorte de Wikipédia politico-pratique, un dictionnaire
de méthodes. J'appelais, l'air de rien, à une révolution française des
pratiques en consultant directement le peuple non sur le « quoi faire »
(domaine des partis en démocratie représentative) mais sur le « comment on
fait » (domaine de compétence des citoyens qui, tous, connaissent un ou
plusieurs secteurs d'activité).
Tout de suite, la Toile m'indiqua que les questions trop ouvertes attiraient
des commentaires oiseux, très « café du commerce », alors que les interrogations pointues sollicitaient les compétences réelles – infiniment
utiles – de notre population. Plus on se montrait ambitieux, plus la nation
était à la hauteur ; plus on faisait confiance à la rue pour affronter la
complexité, plus le terrain se mobilisait. La considération répondait à la
considération. En somme, commentonfait.fr m'a enseigné que faire
confiance à la sagacité collective était, dans l'intérêt de la France, la bonne
attitude. Il résulta de tout ce labeur un étonnant livre blanc de bonnes
pratiques que l'on remit – sous forme de clefs USB – aux cabinets du
gouvernement issu des urnes en 2007. AUCUN de ces petits marquis
outrecuidants de la haute administration, si habitués aux approches technos
dites « sérieuses », ne consentit à nous répondre. Seuls quelques ministres
daignèrent, du haut de leur Olympe tout neuf, écrire à l'écrivain que je suis
pour m'assurer de leur considération. Les cabinets, imbus de leur maestria
technique, n'avaient pas de leçons à recevoir de la piétaille laborieuse. On a
vu la suite...
Je saurai naturellement me souvenir de toutes ces défaites provisoires
quand viendra l'heure de mettre en ordre de bataille les capacités des
citoyens pour nous tirer du bourbier politique où les partis nous auront jetés.
La société civile agissante opposera alors à un Front national bodybuildé le
renfort d'un Front des Faizeux – nous verrons comment – qui donnera je
l'espère aux partis déconsidérés la ressource de vaincre le clan de la trouille
et de l'hyperétatisme ! Mais, et ce mais est énorme, à nos conditions
franches, loyalement exprimées. Les citoyens émancipés ne doivent plus
accorder de chèque en blanc au futur président, quel que soit le spécimen
que le destin nous enverra. Fini le marché de dupes et l'habituelle sujétion.
Les Faizeux ne seront plus jamais les obligés d'une classe qui a échoué, ni
de mouvements discrédités qui ne captent plus nos voix flottantes que par
excès de mépris du camp adverse. L'irremplaçabilité de la société civile
AGISSANTE doit enfin être reconnue, utilisée au service de tous. La légitimité
se gagne certes par les urnes mais aussi, en temps de crise sociale aiguë et
de refondation du pays, par les services effectivement rendus au peuple. Les
mini-Colbert ont du mouron à se faire... Ouvrons vite la définition du
légitime !
Et si un doute désobligeant vous gagne en lisant ces lignes brûlantes, au
lieu de m'agonir ravalez-le. Accordez-nous l'indulgence due aux gens qui,
même maladroits, tentent de remédier à l'échec effrayant du dirigisme français. Et puis, nous le faisons sans lever l'impôt, nous, avec l'amour de la
France au cœur. Si mes débordements patriotiques ou d'enthousiasme vous
irritent ou vous paraissent chimériques, souvenez-vous tout de même que
l'heure de la spéculation et des états d'âme est passée depuis longtemps.
Place aux Faizeux qui, aussi brouillons soient-ils, tentent quelque chose. Je
vous le dis avec vigueur, lucidité et solennité : une société sans espoir est,
qu'on le veuille ou non, un grand danger pour elle-même. Il est minuit
moins le quart. Nous ne nous battons plus en temps de paix mais dans les
derniers mois qui nous restent avant que Marine Le Pen fasse, peut-être,
main basse sur l'un des plus grands peuples de l'Histoire. Cette hypothèse
ne peut plus être écartée dans un soupir hautain. Désormais tout est
possible. J'ignore ce qu'il adviendra exactement en 2017 mais je sais que
cette perspective rôde sur les écrans radars de la République ; et qu'il est du
devoir de tout responsable français de quitter les attitudes sereines des
heures normales. Le FN n'est pas un fantasme noir inventé par je ne sais
quel communicant afin de détourner le regard des électeurs des échecs des
gouvernements successifs ; c'est à présent une force qui agit sur les
imaginations, musclée par la médiocrité historique de l'offre des
républicains qui, en vérité, ne songent même pas à coproduire un projet
avec les Faizeux. Seulement à poursuivre l'entre-soi habituel. Un peuple qui
s'enlise dans la difficulté sans grande espérance ne peut que se rebiffer en
essayant, tôt ou tard, une autre voie. S'imaginer qu'il suivra benoîtement en
2017 une UMP ripolinée ou un PS discrédité (à un degré impensable) est
une opinion de bien nourri, de bien logé dans le centre de Paris, de bien
chauffé, de vrai gagnant de la mondialisation. J'ai vu dans mes tribulations
que la nation dans ses profondeurs est en train de lâcher la rampe des partis
républicains à un point que Paris ne mesure absolument pas.
Connaissez-vous une seule personne dans votre entourage qui vous ait dit
récemment avec extase « Waouh, je suis enthousiasmé par la droite, le
centre ou la gauche ! Ils ont une vision et toute ma confiance » ? Oubliez
l'illusion sondagière et faites ce petit test tout simple autour de vous, dans la
réalité. Personne ne vous répondra oui, en dehors du dernier carré des
colleurs d'affiches et de ceux qui en vivent directement. Quant aux leaders
qui échappent encore à l'universel mépris, ils ne sont pas, pour l'instant, des
chefs de guerre populaires, des Danton télévisuels, des remueurs de foules
fouaillant les mythes ou des tribuns en prise directe avec la France dite périphérique – mais en réalité au centre de notre crise. Leur passé
professionnel leur assure une aura de crédibilité dans la presse – souvent
fondée – que le peuple en rade aura tôt fait d'interpréter à leur désavantage,
tant le discrédit s'attache aujourd'hui à l'information main stream.
Alors battez-vous, convertissez vos doutes inquiets en actions citoyennes
concrètes et novatrices qui vous donneront du crédit moral. Et n'oubliez
jamais que la folie, c'est de continuer à espérer un changement de la part de
gens qui ne sont pas le changement mais des héritiers. Être le changement
permet de le réaliser. Il n'y a pas d'autre solution !
1. Grasset, 2002.
2. Jean-Pierre Raffarin.
3. Tous deux sont à la retraite actuellement, mais la France aurait grand avantage à tirer de leur terrier des gens de cette trempe...
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