Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 4 sur 34

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Laissez-nous faire !

Ce que j'ai appris (avec stupeur) de mes engagements

Ce que j'ai appris (avec stupeur)

de mes engagements

 

Depuis quinze ans, je mène une double vie. On m'aperçoit sur les

plateaux de télévision assurant la promotion de ma littérature et m'esclaffant

trop ; mais dans mon quotidien, derrière cette pavane, je rejoins ma

vocation, j'agis. Tandis qu'une part de mon cerveau fuit dans l'écriture,

l'autre cherche de manière obsessive les moyens de contourner l'inertie

politique qui me crève le cœur.

Comment ?

En activant jour après jour les ressources immenses de la nation, en

faisant la plus grande confiance aux caractères capables de se prendre en

main. Cela a longtemps occupé la moitié de mon temps ; désormais cet

engagement mange toutes mes journées. De mes tribulations civiques, j'ai

tiré quelques leçons.

1999, l'année du réveil. Je rédige un bref ouvrage – 1+1+1 1 – qui

recommande la création d'une Agence des bonnes pratiques capable

d'accompagner une révolution des pratiques publiques. Le Premier ministre

de l'époque 2 me dit chiche et nous voilà partis pour l'enlisement. En trois

mois à peine – après quelques tribulations avec un fripon – l'Agence

fermera ses portes. Je fis alors l'expérience que la pire chose qui puisse

arriver à la société civile de bonne volonté, même soutenue par Matignon,

est d'obtenir le droit de coopérer avec la sphère publique, instinctivement

rétive à toute greffe venant de l'extérieur. Qui n'en est pas issu et qui,

surtout, n'en maîtrise pas les arcanes financiaro-juridiques ne peut pas

passer à travers les blindages d'un milieu clos qui s'arroge le monopole du « savoir-faire public ». Tous les ministres sans exception issus de la société

civile, les industrieux qu'il m'a ensuite été donné d'approcher, m'ont répété

le même constat navrant : non estampillé politico-administratif, vous

demeurez un Huron chez les Iroquois, un intrus égaré dans un territoire

verrouillé.

Ma conviction est arrêtée désormais : l'Agence des bonnes pratiques que

j'avais imaginée est très exactement ce qu'il ne fallait pas faire pour que la

nation bénéficie des grandes compétences de la société civile. Mon idée ne

valait pas tripette. Son efficacité fut inversement proportionnelle à

l'enthousiasme que j'avais déployé pour la créer. Inutile de vouloir

collaborer gentiment au plus haut niveau avec un État tout bardé

d'habitudes. Sans puissant rapport de force établi avec les autorités

politiques, mêmes enthousiastes, la citadelle ne se rendra pas ; et les mini-

Colbert – péremptoires dans les petites questions et laissant depuis si

longtemps les grandes sans solution – garderont le dernier mot, les lourdes

clefs de l'incapacité collective. L'engagement d'un Premier ministre – même

cordial et volontaire, je le répète – ne vaudra quelque chose que si la

pression politique que vous exercez sur lui le contraint à désobéir à sa

propre machine, à affronter rudement les grands corps de l'État – dont il a

par ailleurs besoin.

Mais de cet échec est née une étonnante série de réussites civiques,

requinquantes.

Plutôt que d'user ma passion pour la France dans un exténuant corps à

corps à l'intérieur de l'État, j'ai alors continué à agir sur le terrain, en menant

une politique du fait accompli. Gouverner gaiement les événements réels

plutôt que de lourds appareils !

Nos lycées et collèges sont-ils submergés, dans certaines zones, par la

violence ? Nous avons créé en 2001 avec l'inspecteur d'académie d'Évry de

l'époque – Guy Guézille, guerrier hors du commun – et le colonel Caron,

alors brillant chef des pompiers de l'Essonne3, des sessions de formation

pour que les mômes remplis d'énergie soient convertis en pompiers

altruistes au service de leur propre établissement. Cinquante établissements

en Île-de-France profitèrent de ce programme civique soutenu par la Région

– Les Pompiers de l'école ouverte – qui nous apprit combien il est bénéfique

de faire collaborer le personnel de nos administrations pour mieux assurer

la paix dans nos lycées. Fallait-il contrôler le Parlement pour cela, et réunir d'abondants crédits ? Non, il suffisait de disposer d'un téléphone portable,

d'un peu d'éloquence et de la ferme volonté de servir la France. Le talent de

pédagogue des jeunes pompiers volontaires fit le reste ; c'est-à-dire

l'essentiel. La ressource civique était là, disponible, n'attendant que d'être

sollicitée. La France est bien ce pays-là, peuplé de fonctionnaires qui ne

demandent qu'à bien se conduire et à sortir du cadre si on les laisse faire –

sous la houlette de colonels et d'inspecteurs d'académie aux airs de

personnages à la Dumas !

Il y eut également, dans ces années-là, l'aventure du mouvement Mille

mots qui visait à accroître le lexique de jeunes détenus des quartiers

mineurs, par des séances de lecture. Des bénévoles garnissaient avec eux

des carnets de vocabulaire utilisés ensuite par les enseignants en milieu

carcéral (des types détonnants, soutenus par des équipes de matons

volontaires). Une conviction lestait notre démarche : un jeune sans mots se

servira inéluctablement de ses poings. C'est Claude Bardon, un flic

inclassable, humaniste et rouleur de bosse, ancien patron de l'antiterrorisme

français et grand aventurier militaire, qui eut cette idée iconoclaste et

pertinente : remplir de mots nos caïds si créatifs afin d'infléchir leur

inconduite ! Le résultat fut très encourageant : nous vîmes assez vite le

comportement de ces gamins changer, notamment en classe. Oh, sans

devenir des thuriféraires de mère Teresa, purs comme des boy-scouts et

sobres comme des quakers ! Mais quelque chose se passa en eux. Enfin on

s'attela au problème central de l'échec scolaire français.

15 à 20 % de nos enfants éprouvent de grandes difficultés de lecture et

d'écriture en entrant au collège. Fallait-il agir soi-même et contourner les

systèmes à bout de souffle, ou croire encore au talent d'un brave ministre ?

Notre conviction intensément républicaine – que le peuple doit se prendre

en main au lieu de tout attendre d'une énième « grande loi » supposément

salvatrice – est directement à l'origine du mouvement Lire et faire lire,

cofondé en 1999 par mon ami Pascal Guénée, moi-même et une association

dissoute aujourd'hui (Le Relais civique). L'idée directrice ? Mettre en place

une pratique concrète, à la portée immédiate des citoyens, plutôt qu'une

politique fumeuse sans effet bénéfique tangible pour nos communes. Nous

avons invité les retraités fous de lecture à venir transmettre leur passion

dans les écoles maternelles et primaires du pays. Ce modèle ne venait ni de

nous ni d'une docte commission mais du très modeste Office des retraités de Brest qui avait déjà éprouvé l'efficacité de cette pratique

intergénérationnelle sur le terrain. Ces Bretons-là savaient d'expérience

qu'en inoculant aux enfants le virus de la lecture on les vaccine contre

l'échec scolaire – donc contre l'exclusion sociale et le cruel bannissement du

marché du travail. On lutte également, par la même occasion, contre la

violence juvénile en enrichissant le lexique de nos futurs adolescents – car,

répétons-le, les jeunes privés de vocabulaire se serviront presque

automatiquement de leurs poings –, tout en incluant allègrement les anciens

dans la vie de la commune ou du quartier.

Au début, on nous ricana au nez, nous prédisant un échec probable. On

railla mon exaltation, la volonté grêle de mes alliés. Sans cesse, les beaux

esprits me rappelèrent que mon pouvoir d'autosuggestion était sans limites

mais que le réel, lui, ne se laisserait pas facilement impressionner.

Quinze ans de militantisme plus tard, seize mille bénévoles lecteurs font

lire chaque année quatre cent mille enfants dans nos cent départements. Le

Québec et l'Acadie s'y sont mis. De nos rêves nous avons fait une

puissance. Lire et faire lire inverse la fatalité dans tous nos territoires, alors

que la plupart des réformes éducatives votées ou presque se sont enlisées ou

ont été contredites par la majorité suivante. Pour engager cette vaste, longue

et ambitieuse réforme (notre expansion est robuste, et il est désormais hors

de doute que nous parviendrons à fabriquer une nation de lecteurs), point

n'était besoin de gagner des élections. Il suffisait de le FAIRE en mobilisant

d'innombrables Faizeux, de parier sur l'alliance fraternelle entre les

générations et sur l'invraisemblable talent des volontaires ; et – j'insiste – de

ne pas vouloir traiter un problème majeur sans impliquer directement la

population. Les pratiques novatrices ne viendront plus des limbes des

hautes sphères, il faut donc que la France fasse renaître sa joie par le bas.

Puisque nos partis énarchisés ne parviennent plus à rendre à la France

l'estime d'elle-même, le pays républicain doit se redresser lui-même, un peu

comme le baron de Münchhausen qui se sauva du marécage où il était

enlisé en se tirant par les cheveux. Nous voulions que la société se prenne

comme point d'appui, et le pari fut gagné ! Pas par moi ou les opérateurs du

programme : par les Français eux-mêmes qui en ont fait leur affaire

personnelle, dans leur commune. Avec leurs folies particulières, souvent

pittoresques. J'ai le souvenir d'un grand gandin, un peu agité et d'aspect un peu cartoonesque, qui se leva dans une réunion publique à Dijon pour

s'écrier de son beau timbre d'alto, en agitant un chapeau fleuri :

— Je ne lirai que des livres de botanique ! Rien d'autre !

Naturellement, j'ai aussitôt pensé que ce fêlé était à mettre de côté ; mais

une minuscule enseignante se leva et ajouta d'une voix flûtée :

— Depuis que monsieur intervient dans notre école, tout le monde est fou

de botanique. Les enfants font tous des herbiers !

Au fond, les enfants aiment les irréguliers, les emportés et les farfelus.

Les normaux sans relief les font bâiller ; et ils ont bien raison.

Mais la plus belle leçon de Lire et faire lire est que ses deux opérateurs

militants sont la Ligue de l'Enseignement (rassemblant les Fédérations des

œuvres laïques départementales, une grande armée de citoyens sincères) et

la tenace Union nationale des associations familiales (l'UDAF dans nos

départements), soit... la carpe et le lapin culturellement, politiquement et

historiquement. Eh bien, malgré leurs très franches dissensions, ces

organismes responsables ont bâti dans la concorde une réponse

opérationnelle à notre déclassement scolaire. L'épopée Lire et faire lire a

démontré que l'union nationale quasi impossible à l'échelle des partis qui

incarnent de vieilles traditions est réalisable par la société civile, nettement

plus adulte dès lors qu'il est question des grands enjeux civiques. Par

l'action d'intérêt général on peut rassembler en France là où les opinions

divisent. Il y a là un ciment national d'une exceptionnelle qualité.

Lors de l'élection présidentielle de 2007, je m'étais attelé avec le soutien

d'amis à une expérience jubilatoire : la création du site web

commentonfait.fr. Sur ce site trans-courants politiques, je demandais aux

Français comment ils mettraient en œuvre les promesses des candidats du

premier tour, en partant du constat accablant que l'échec des politiques

menées vient très souvent des conditions mêmes de leur exécution. Nous

avions ainsi créé une sorte de Wikipédia politico-pratique, un dictionnaire

de méthodes. J'appelais, l'air de rien, à une révolution française des

pratiques en consultant directement le peuple non sur le « quoi faire »

(domaine des partis en démocratie représentative) mais sur le « comment on

fait » (domaine de compétence des citoyens qui, tous, connaissent un ou

plusieurs secteurs d'activité).

Tout de suite, la Toile m'indiqua que les questions trop ouvertes attiraient

des commentaires oiseux, très « café du commerce », alors que les interrogations pointues sollicitaient les compétences réelles – infiniment

utiles – de notre population. Plus on se montrait ambitieux, plus la nation

était à la hauteur ; plus on faisait confiance à la rue pour affronter la

complexité, plus le terrain se mobilisait. La considération répondait à la

considération. En somme, commentonfait.fr m'a enseigné que faire

confiance à la sagacité collective était, dans l'intérêt de la France, la bonne

attitude. Il résulta de tout ce labeur un étonnant livre blanc de bonnes

pratiques que l'on remit – sous forme de clefs USB – aux cabinets du

gouvernement issu des urnes en 2007. AUCUN de ces petits marquis

outrecuidants de la haute administration, si habitués aux approches technos

dites « sérieuses », ne consentit à nous répondre. Seuls quelques ministres

daignèrent, du haut de leur Olympe tout neuf, écrire à l'écrivain que je suis

pour m'assurer de leur considération. Les cabinets, imbus de leur maestria

technique, n'avaient pas de leçons à recevoir de la piétaille laborieuse. On a

vu la suite...

Je saurai naturellement me souvenir de toutes ces défaites provisoires

quand viendra l'heure de mettre en ordre de bataille les capacités des

citoyens pour nous tirer du bourbier politique où les partis nous auront jetés.

La société civile agissante opposera alors à un Front national bodybuildé le

renfort d'un Front des Faizeux – nous verrons comment – qui donnera je

l'espère aux partis déconsidérés la ressource de vaincre le clan de la trouille

et de l'hyperétatisme ! Mais, et ce mais est énorme, à nos conditions

franches, loyalement exprimées. Les citoyens émancipés ne doivent plus

accorder de chèque en blanc au futur président, quel que soit le spécimen

que le destin nous enverra. Fini le marché de dupes et l'habituelle sujétion.

Les Faizeux ne seront plus jamais les obligés d'une classe qui a échoué, ni

de mouvements discrédités qui ne captent plus nos voix flottantes que par

excès de mépris du camp adverse. L'irremplaçabilité de la société civile

AGISSANTE doit enfin être reconnue, utilisée au service de tous. La légitimité

se gagne certes par les urnes mais aussi, en temps de crise sociale aiguë et

de refondation du pays, par les services effectivement rendus au peuple. Les

mini-Colbert ont du mouron à se faire... Ouvrons vite la définition du

légitime !

Et si un doute désobligeant vous gagne en lisant ces lignes brûlantes, au

lieu de m'agonir ravalez-le. Accordez-nous l'indulgence due aux gens qui,

même maladroits, tentent de remédier à l'échec effrayant du dirigisme français. Et puis, nous le faisons sans lever l'impôt, nous, avec l'amour de la

France au cœur. Si mes débordements patriotiques ou d'enthousiasme vous

irritent ou vous paraissent chimériques, souvenez-vous tout de même que

l'heure de la spéculation et des états d'âme est passée depuis longtemps.

Place aux Faizeux qui, aussi brouillons soient-ils, tentent quelque chose. Je

vous le dis avec vigueur, lucidité et solennité : une société sans espoir est,

qu'on le veuille ou non, un grand danger pour elle-même. Il est minuit

moins le quart. Nous ne nous battons plus en temps de paix mais dans les

derniers mois qui nous restent avant que Marine Le Pen fasse, peut-être,

main basse sur l'un des plus grands peuples de l'Histoire. Cette hypothèse

ne peut plus être écartée dans un soupir hautain. Désormais tout est

possible. J'ignore ce qu'il adviendra exactement en 2017 mais je sais que

cette perspective rôde sur les écrans radars de la République ; et qu'il est du

devoir de tout responsable français de quitter les attitudes sereines des

heures normales. Le FN n'est pas un fantasme noir inventé par je ne sais

quel communicant afin de détourner le regard des électeurs des échecs des

gouvernements successifs ; c'est à présent une force qui agit sur les

imaginations, musclée par la médiocrité historique de l'offre des

républicains qui, en vérité, ne songent même pas à coproduire un projet

avec les Faizeux. Seulement à poursuivre l'entre-soi habituel. Un peuple qui

s'enlise dans la difficulté sans grande espérance ne peut que se rebiffer en

essayant, tôt ou tard, une autre voie. S'imaginer qu'il suivra benoîtement en

2017 une UMP ripolinée ou un PS discrédité (à un degré impensable) est

une opinion de bien nourri, de bien logé dans le centre de Paris, de bien

chauffé, de vrai gagnant de la mondialisation. J'ai vu dans mes tribulations

que la nation dans ses profondeurs est en train de lâcher la rampe des partis

républicains à un point que Paris ne mesure absolument pas.

Connaissez-vous une seule personne dans votre entourage qui vous ait dit

récemment avec extase « Waouh, je suis enthousiasmé par la droite, le

centre ou la gauche ! Ils ont une vision et toute ma confiance » ? Oubliez

l'illusion sondagière et faites ce petit test tout simple autour de vous, dans la

réalité. Personne ne vous répondra oui, en dehors du dernier carré des

colleurs d'affiches et de ceux qui en vivent directement. Quant aux leaders

qui échappent encore à l'universel mépris, ils ne sont pas, pour l'instant, des

chefs de guerre populaires, des Danton télévisuels, des remueurs de foules

fouaillant les mythes ou des tribuns en prise directe avec la France dite périphérique – mais en réalité au centre de notre crise. Leur passé

professionnel leur assure une aura de crédibilité dans la presse – souvent

fondée – que le peuple en rade aura tôt fait d'interpréter à leur désavantage,

tant le discrédit s'attache aujourd'hui à l'information main stream.

Alors battez-vous, convertissez vos doutes inquiets en actions citoyennes

concrètes et novatrices qui vous donneront du crédit moral. Et n'oubliez

jamais que la folie, c'est de continuer à espérer un changement de la part de

gens qui ne sont pas le changement mais des héritiers. Être le changement

permet de le réaliser. Il n'y a pas d'autre solution !

 

1. Grasset, 2002.

2. Jean-Pierre Raffarin.

3. Tous deux sont à la retraite actuellement, mais la France aurait grand avantage à tirer de leur terrier des gens de cette trempe...

 

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