Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 28 sur 34

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Laissez-nous faire !

La révolution des pratiques

 

Disons-le acidement : les partis sont peuplés d'indécrottables partisans

des « programmes », de très brillants esprits qui rêvent d'établir une liste

interminable de « promesses » censées nous dire « quoi faire ».

Jamais – ou très rarement – « comment le faire ».

Remarquez combien cette question est jugée subalterne, un brin

mesquine, vouée à la piétaille laborieuse chargée des besognes obscures –

entendez le passage à l'acte.

Jamais aucun parti n'a travaillé sérieusement la rénovation méthodique du

« comment on fait ». Les think tanks qui leur sont idéologiquement liés sont

également obsédés par le « quoi faire », la partie supposément noble d'un

projet politique. Les Zèbres ont clairement inversé le problème en partant

des pratiques effectivement disponibles, du stock des véritables doers. Pour

nous autres, les Faizeux à la peine, la noblesse d'une politique est surtout

dans la qualité de son exécution, pas dans ses objectifs affichés.

L'expérience nous a appris qu'il y a chez les praticiens une propension

naturelle à aimer l'invention véritable, celle qui conduit à tout repenser

différemment. Si l'État a pour métier de pérenniser ses structures mêmes

quand elles échouent, les citoyens – fonctionnaires ou autres – qui raffolent

des pratiques sont très souvent fascinés par toutes les formes d'innovation

bousculantes, y compris les plus éloignées de leur domaine d'intervention.

Ce sont très rarement des gens d'habitudes, des intellectuels ruminants ou

des répéteurs de formules.

Lors de ma première rencontre avec un nouveau Zèbre, à la brasserie

Wepler, place de Clichy à Paris (l'un de nos repaires), je découvris avec stupéfaction son programme – Civiscol produit par Educlever – qui propose

une plateforme numérique de réussite éducative aux administrés de toutes

les mairies de France. Au fil des explications goûteuses de Benjamin

Magnard, j'appris que cet animal creusois – aux allures de touriste

edwardien – avait étudié le japonais, la gestion et s'était ensuite lancé dans

l'informatique ; puis, soudain, il tira d'une serviette un gros document

proposant une réforme intégrale de l'Éducation nationale ; et, enfin, ce

Zèbre me montra avec exaltation les photos de son dernier prototype de

voilier décollant au-dessus des flots en basculant la voile vers l'avant ! Allez

voir sur voilavion.com, c'est une plateforme d'essai destinée à tester toutes

sortes de gréements et de foils afin de trouver le meilleur compromis

vitesse-jouissance-confort de navigation. Vous constaterez ainsi à quoi

pensent la nuit les innovateurs pédagogiques zébrés ! Churchill, instable

curieux, l'aurait aimé. En quittant le Wepler, il me laissa sa carte de visite...

rédigée en japonais. S'excusant platement, il m'en donna une autre... en

russe. Je n'osai le lui faire remarquer.

Une autre Zébrette au physique de reptile, humaniste à qui la France doit

beaucoup 1, me montra un soir sa cave sans air où dorment des objets

macabres qui lui permettent d'aller vers les forces les moins connues et les

plus redoutables, les asservissant par la magie blanche ou entrant en

sympathie avec elles. C'est ainsi que je découvris dans ce sous-sol étouffant

du XXe arrondissement de Paris des fouets à clous allemands, une tête

réduite jadis par quelque Péruvien, un lot de sièges de torture tchèques à

couteaux dorsaux, de sinistres poupées pour les envoûtements transpercées

de dagues, d'antiques testicules de chevreuil destinés à être noués autour de

ceux des suppliciés du haut Moyen Âge. Je demeurai pantois qu'un cœur si

bon fût à ce degré en contact avec le pire.

La vérité est là : les fous de l'invention sont parfois très bizarres. Ils ne

raisonnent pas dans le carré. Ces furieux projettent leur passion gloutonne

pour l'innovation dans tous les domaines qu'ils triturent, mastiquent et

régurgitent. Notre pays en panne, livré à des effrayés de la vie, ne peut plus

se passer de ces caractères intenables. Ce sont ces gens-là – souvent

pittoresques – qui porteront la révolution des pratiques ! Ces Zèbres à

l'énergie communicative sont en train de liguer leurs efforts, d'articuler leurs

initiatives téméraires et de frotter leur optimisme.

Certes, l'initiative citoyenne – aussi méritoire soit-elle – ne peut pas se

substituer à l'action politique d'envergure ou à des réformes dites

structurelles. Mais c'est bien par elle que le crédit se regagnera. C'est par

elle, en obtenant des résultats visibles, que le discours général redeviendra

audible. J'aimerais que bientôt les journalistes ne demandent plus aux

candidats « Que promettez-vous ? » mais « Qu'avez-vous personnellement

fait pour servir la communauté ? », « Avez-vous créé des emplois par votre

action propre, alphabétisé des gens, remis en selle des chômeurs largués,

permis la réussite d'un gamin ? ».

Et si nous exigions de nos élus qu'ils rédigent une note publique sur leur

légitimité personnelle – et non partisane – à briguer tel ou tel poste ou

mandat ; une note où ils déclareraient non ce qu'ils ont pensé et cru

benoîtement mais ce qu'ils ont réalisé dans leur vie personnelle pour autrui ;

une note qui répondrait à cette question clef toujours éludée dans les

interviews : « Qu'as-tu fait pour ton pays ? »

Avoir déjà œuvré soi-même doit devenir source de légitimité dans notre

vie publique délabrée !

 

1. Je suis obligé de taire son nom... on comprendra pourquoi !

 

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