Laissez-nous faire !
La révolution des pratiques
Disons-le acidement : les partis sont peuplés d'indécrottables partisans
des « programmes », de très brillants esprits qui rêvent d'établir une liste
interminable de « promesses » censées nous dire « quoi faire ».
Jamais – ou très rarement – « comment le faire ».
Remarquez combien cette question est jugée subalterne, un brin
mesquine, vouée à la piétaille laborieuse chargée des besognes obscures –
entendez le passage à l'acte.
Jamais aucun parti n'a travaillé sérieusement la rénovation méthodique du
« comment on fait ». Les think tanks qui leur sont idéologiquement liés sont
également obsédés par le « quoi faire », la partie supposément noble d'un
projet politique. Les Zèbres ont clairement inversé le problème en partant
des pratiques effectivement disponibles, du stock des véritables doers. Pour
nous autres, les Faizeux à la peine, la noblesse d'une politique est surtout
dans la qualité de son exécution, pas dans ses objectifs affichés.
L'expérience nous a appris qu'il y a chez les praticiens une propension
naturelle à aimer l'invention véritable, celle qui conduit à tout repenser
différemment. Si l'État a pour métier de pérenniser ses structures mêmes
quand elles échouent, les citoyens – fonctionnaires ou autres – qui raffolent
des pratiques sont très souvent fascinés par toutes les formes d'innovation
bousculantes, y compris les plus éloignées de leur domaine d'intervention.
Ce sont très rarement des gens d'habitudes, des intellectuels ruminants ou
des répéteurs de formules.
Lors de ma première rencontre avec un nouveau Zèbre, à la brasserie
Wepler, place de Clichy à Paris (l'un de nos repaires), je découvris avec stupéfaction son programme – Civiscol produit par Educlever – qui propose
une plateforme numérique de réussite éducative aux administrés de toutes
les mairies de France. Au fil des explications goûteuses de Benjamin
Magnard, j'appris que cet animal creusois – aux allures de touriste
edwardien – avait étudié le japonais, la gestion et s'était ensuite lancé dans
l'informatique ; puis, soudain, il tira d'une serviette un gros document
proposant une réforme intégrale de l'Éducation nationale ; et, enfin, ce
Zèbre me montra avec exaltation les photos de son dernier prototype de
voilier décollant au-dessus des flots en basculant la voile vers l'avant ! Allez
voir sur voilavion.com, c'est une plateforme d'essai destinée à tester toutes
sortes de gréements et de foils afin de trouver le meilleur compromis
vitesse-jouissance-confort de navigation. Vous constaterez ainsi à quoi
pensent la nuit les innovateurs pédagogiques zébrés ! Churchill, instable
curieux, l'aurait aimé. En quittant le Wepler, il me laissa sa carte de visite...
rédigée en japonais. S'excusant platement, il m'en donna une autre... en
russe. Je n'osai le lui faire remarquer.
Une autre Zébrette au physique de reptile, humaniste à qui la France doit
beaucoup 1, me montra un soir sa cave sans air où dorment des objets
macabres qui lui permettent d'aller vers les forces les moins connues et les
plus redoutables, les asservissant par la magie blanche ou entrant en
sympathie avec elles. C'est ainsi que je découvris dans ce sous-sol étouffant
du XXe arrondissement de Paris des fouets à clous allemands, une tête
réduite jadis par quelque Péruvien, un lot de sièges de torture tchèques à
couteaux dorsaux, de sinistres poupées pour les envoûtements transpercées
de dagues, d'antiques testicules de chevreuil destinés à être noués autour de
ceux des suppliciés du haut Moyen Âge. Je demeurai pantois qu'un cœur si
bon fût à ce degré en contact avec le pire.
La vérité est là : les fous de l'invention sont parfois très bizarres. Ils ne
raisonnent pas dans le carré. Ces furieux projettent leur passion gloutonne
pour l'innovation dans tous les domaines qu'ils triturent, mastiquent et
régurgitent. Notre pays en panne, livré à des effrayés de la vie, ne peut plus
se passer de ces caractères intenables. Ce sont ces gens-là – souvent
pittoresques – qui porteront la révolution des pratiques ! Ces Zèbres à
l'énergie communicative sont en train de liguer leurs efforts, d'articuler leurs
initiatives téméraires et de frotter leur optimisme.
Certes, l'initiative citoyenne – aussi méritoire soit-elle – ne peut pas se
substituer à l'action politique d'envergure ou à des réformes dites
structurelles. Mais c'est bien par elle que le crédit se regagnera. C'est par
elle, en obtenant des résultats visibles, que le discours général redeviendra
audible. J'aimerais que bientôt les journalistes ne demandent plus aux
candidats « Que promettez-vous ? » mais « Qu'avez-vous personnellement
fait pour servir la communauté ? », « Avez-vous créé des emplois par votre
action propre, alphabétisé des gens, remis en selle des chômeurs largués,
permis la réussite d'un gamin ? ».
Et si nous exigions de nos élus qu'ils rédigent une note publique sur leur
légitimité personnelle – et non partisane – à briguer tel ou tel poste ou
mandat ; une note où ils déclareraient non ce qu'ils ont pensé et cru
benoîtement mais ce qu'ils ont réalisé dans leur vie personnelle pour autrui ;
une note qui répondrait à cette question clef toujours éludée dans les
interviews : « Qu'as-tu fait pour ton pays ? »
Avoir déjà œuvré soi-même doit devenir source de légitimité dans notre
vie publique délabrée !
1. Je suis obligé de taire son nom... on comprendra pourquoi !
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