Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 34 sur 34

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Laissez-nous faire !

L'adieu à de Gaulle

 

Nous voulons changer d'époque, quitter le long cycle historique – de

mille ans – qui a vu la France être avant tout un État et non une société.

Quelle émotion de recommencer notre pays à l'aube du XXIe siècle ! Et de

participer à la relance du roman français !

Quelle extraordinaire opportunité nous est offerte, à vous, à moi, à nous

tous, de vivre pareil changement identitaire !

Sommes-nous prêts à une telle renaissance ?

Et à inspirer de nouveau l'Europe ?

Nombreux sont ceux qui resteront boulonnés à l'ancien rêve, à

l'espérance séculaire que l'État nous sauvera sans que nous ayons à grandir.

Je ne leur en veux guère car cette idée formidable eut sa part de grandeur et

ses héros vibrants. Je les ai tous aimés fiévreusement. Ils m'ont fabriqué, ont

façonné mes rêveries, modelé l'idée que je me suis longtemps faite, moi

aussi, de notre France universaliste. Mais l'heure poignante est venue de

dire adieu aux Clemenceau sépia, aux Napoléon successifs, aux tribuns

républicains saisissants, à tous nos monarques qui firent l'État et surtout au

plus grand d'entre tous, celui qui le rétablit dans sa grandeur, celui qui reste

pour moi un professeur de liberté : Charles de Gaulle.

Charles, tu as longtemps été l'État, nous tes enfants serons la Société.

Parce qu'il faut bien désobéir au vent mauvais du destin.

Nous n'avons plus le choix.

L'Histoire ne produit plus de pères se souvenant que la France a fait ce

pacte séculaire avec la grandeur, seulement des imitateurs dérisoires de ta silhouette, alors devenons vite des frères et des sœurs actifs en nous faisant

confiance.

Il nous faudra bien sortir du piège d'une identité inappropriée au siècle

fascinant dans lequel nous allons, tous ensemble, faire rayonner la France.

Tes successeurs pâlichons ont été imprévoyants, renards et puérils,

incapables de garder la maison commune. Ces sagouins inaptes à se tenir

droits et à viser haut, comme tu le disais, ont ruiné ton État, l'ont voulu si

grand qu'ils l'ont abaissé. Quand bien même nous le voudrions encore, ce ne

serait plus possible. Désargenté, ton État rapiécé, vivant d'expédients et des

épargnants chinois, ne parvient même plus à assumer ses tâches régaliennes.

C'est fini. Le bas de laine des peuples industrieux ne financera pas toujours

nos dénis. Un petit point de croissance (si on l'atteint !) et 2 000 milliards de

dette interdisent de penser comme avant, brûlent toute possibilité de retour

en arrière. Nous ne pouvons plus faire confiance à un État désormais

impécunieux et inefficace, et c'est ce dernier qui devra bien nous faire

confiance.

Souvent, tôt le matin, je pars courir jusqu'à toi, jusqu'à cette statue érigée

dans le bas des Champs-Élysées. Dans la lumière horizontale du soleil se

levant derrière les Invalides, tu m'apparais vertical. Mais tu as fait ton

temps, cher et grand Zèbre à képi que j'adore comme un père. Ta vision

sublime de l'État, ordonnateur du bien public et acteur central de l'intérêt

général, après nous avoir longtemps portés, nous handicape désormais,

empêche chacun de devenir soi. Nous ne conserverons de toi que l'essentiel,

ce qui fructifiera éternellement chez les fous de vie : ta splendide manière

d'être, de dire radicalement non à la fatalité, ton esthétique de l'audace et du

désintéressement absolu. Et ta folle capacité à faire taire tes propres

opinions pour mieux aider notre peuple à accomplir son génie.

Ce matin, tandis que ta haute statue toise Paris en train de s'éveiller, j'ai

soudain envie de te rassurer. Ne crains pas ce que nous allons faire. La

France à qui nous disons adieu et dont tu fus le dernier héraut était devenue

triste, regimbeuse et ressentimenteuse. Même si par moments nous en

serons nostalgiques, il faut que cette râleuse endettée nous quitte !

Pour ce qui compte vraiment – l'amour, la grande politique, la vie de

famille – je ne crois qu'au baromètre de la joie. Quand une histoire ne

produit plus aucune joie entre les êtres, l'essentiel est mort. Ainsi en va-t-il

dans tous les domaines. La joie – pas la gaieté, son sous-produit – est le grand carburant du monde. Notre Révolution française fut avant tout une

joie phénoménale, tout comme la pensée des Lumières, et ta France libre,

qui fut une extraordinaire fièvre. Toutes les idéologies qui ont brassé le

globe ont également fabriqué des joies prodigieuses, d'où leur force

illimitée.

Nous, les Faizeux, nous allons enfourcher une joie politique sans

idéologie. La joie civique comme facteur de changement ! En regardant le

champ de ruines de nos partis, que tu ne portais guère dans ton cœur, je me

suis soudain dit : quel plaisir peuvent avoir ces pauvres gens à poursuivre

de tels combats de chiens, à se couper de leur puissance de jubilation ? Il est

impossible qu'ils s'épanouissent ainsi, que leur cœur profond y ait

réellement sa part. Qui, au PS ou à l'UMP rebaptisée, jouit actuellement,

exulte jusqu'au ciel ? Comment peuvent-ils imaginer embarquer la nation

sans l'indispensable joie qui empoigne ? Toi, tu éprouvais une joie

ahurissante à être français, Mandela à délivrer les Afrikaners de leur

inhumanité ou sœur Emmanuelle à nourrir les gamins du Caire. L'intensité

de votre fièvre, de votre élan joyeux (au sens parfois quasi religieux du

terme), fut votre véritable levier. Vouloir agir sans se brancher sur cette

source magique d'énergie est à la fois une folie et une imbécillité. Dès que

l'on a accès à la vraie joie en soi – pas à la gaieté sautillante, j'insiste –, on

devient difficile à vaincre car on agit, comme malgré soi, sur la partie haute

des autres.

Précisons bien les choses, mon vieux Charles. Par joie, j'entends non pas

l'aptitude aux pitreries mais la part de ciel qui émane d'une cantate de Bach,

du rire frais d'un bébé, d'un acte authentiquement généreux. Toute joie

réelle est étrangère à la peur ; elle se rit de nos poltronneries, de nos

mesquineries recuites. La joie contagieuse donne accès à la vraie vie.

Naturellement, c'est le véhicule politique le plus dangereux. Le

communisme policier, embrigadeur et criminel est né d'une jubilation

entière à l'idée de dire non à l'injustice. La fièvre raciste du nazisme fut,

hélas, ô combien hélas, une joie furieuse pour tout un peuple enlisé dans

l'impuissance face au réel. Ainsi en va-t-il de l'islamisme meurtrier qui

phagocyte nos jeunes les plus ardents. Les joies identitaires ne sont jamais

loin du pire. Mais elles sont parfois des floraisons, des rebonds, des fiestas.

Quand tu as crié du haut d'un balcon montréalais « Vive le Québec libre ! »,

c'est une joie frissonnante, ample et féconde que tu as libérée.

Eh bien c'est en engageant ce même type de joie que nous allons agir

pour la France, en remisant nos griefs (même légitimes) pour laisser chanter

nos enthousiasmes ! Nos Zèbres consentent à devenir des porteurs de joie,

je le sais. Ils vont déshabituer ce vieux pays à faire de la politique sans

bonheur, inciter les gens par leur propre exemple à se convertir à leurs

désirs, à chevaucher ardemment leur culot ! Et vous qui me lisez, laissez

comme tous les Faizeux jaillir de votre cœur la joie d'agir soi-même,

localement, quand les élites font à ce point défaut ! Renoncez à l'inaction

mortifère, à l'incantation sans portée et à l'indignation stérile. Portez haut

vos emballements et, le plaisir au ventre, passez à l'acte dans vos territoires,

là où vous vivez et pouvez prendre du plaisir avec les autres !

Ne vivons plus une époque de nuls, de peine-à-jouir et de fâchés avec

l'extase. Joie ! Joie ! Joie ! Et la France recommencera.

 

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