Laissez-nous faire !
L'esprit « Free French »
Nos leaders d'un type nouveau – je pense notamment au fou de boxe
Hadj Khelil, président de bionoor.com et de Big Mama, et responsable du
bouquet environnement des Zèbres – ont au cœur cette forme de rage
civique frontale, ce dévouement qui me fait irrésistiblement songer à l'esprit
« Free French », seule tradition œcuménique combative en laquelle je me
retrouve avec une franche émotion.
Pourquoi convoquer les mânes de cette famille éteinte ? En étant très
conscient de la dénivellation des statuts entre ces gens-là et nous... Parce
que la France libre reste notre dernière expérience collective du courage
citoyen, la dernière fois où nous avons été follement audacieux, nous,
Français, en renonçant provisoirement à nos querelles. Je le sais, l'habitude
un peu hâtive a été adoptée de ne considérer que de Gaulle dans cette
épopée, tant sa manière d'être surplombe notre Histoire ; mais à la vérité,
Charles n'aurait pas été tout à fait de Gaulle sans ces hurluberlus
éperdument patriotes qu'on appela vite dans les pubs de Londres, avec
admiration, les « Free French ».
L'esprit « Free French », qu'est-ce que c'était ? Exactement ce qui doit
renaître aujourd'hui dans notre France sur le flanc : la passion folle de
contredire la fatalité ! Folle car il fallait être vraiment givré pour imaginer,
avant la bataille de Stalingrad, qu'un tel sacrifice patriotique ne serait pas
vain. La raison pépère, à l'époque, c'était la collaboration, Vichy ; là où
convergeaient les gens très bien comme mon grand-père, là où apérotait la
France légale et honorable, soutenue par les 569 députés de la Chambre du
Front populaire qui votèrent les pleins pouvoirs à Pétain (seuls 80 refusèrent). Être raisonnable à l'été 1940, c'était suivre cette veulerie-là
incarnée par les partis, cette résignation hideuse. Les fous, les minoritaires-
nés, c'étaient ces Français libres qui, nuques raides et n'écoutant que leur
désir de dire non, se prirent eux-mêmes comme point d'appui : les Romain
Gary ingérables, les aviateurs à la Clostermann qui rattrapèrent bientôt les
premiers avions à réaction allemands avec des Spitfire à hélice, tous les
fêlés qui partirent en taxi-brousse faire la guerre à Bir Hakeim. Ces
citoyens-là, animés par une forme de transcendance, ne se faisaient pas
rembourser leurs notes de frais à Londres. Ces Français debout n'avaient
pas fait de la question des moyens un préalable à leur action : ils agissaient
d'abord, se battaient sans répit, mouraient aussi pour que la liberté
l'emportât. Partis pieds nus et sans le sou de métropole, avec leur
patriotisme en bandoulière, ils revinrent avec des divisions blindées.
L'esprit « Free French », c'était aussi celui de Français de toutes les
droites et de toutes les gauches qui acceptèrent, dans l'action, de s'unir avec
la passion de la France. Calottards invétérés, juifs en cavale, laïcards
obsessifs, syndiqués traqués, bouffeurs de capitalistes, marins de l'île de
Sein sur-catholiques, jaurésiens de fibre, nationalistes vétilleux, nobliaux
rebiffards, tous acceptèrent vaille que vaille leurs oppositions en consentant
à ce qu'elles demeurent des arrière-pensées. Le temps de la bataille pour la
France.
L'esprit « Free French », c'était également une manière romanesque de
vivre son identité française, une manière de voter pour d'Artagnan et
Cyrano plutôt que pour la France frileuse et minable des Émile Loubet, du
petit père Combes ou de Pierre Laval. Il y eut alors, pendant quatre ans, un
merveilleux désordre dans leurs élans, cette sorte de joie ébouriffée qui va
avec le panache des romans d'Alexandre Dumas.
Cet esprit-là n'est pas du passé. Il est notre avenir. Ces Zèbres en dehors
des clous restent le meilleur de la France, nos professeurs de culot, nos
maîtres à oser ! Ils nous enseignent la nécessité d'être son propre recours
quand le pays officiel déraille, lorsque les gens très bien s'égarent en
diminuant la France. Parfois, les chemins raisonnables et classiques sont
des impasses, de funestes trompe-l'œil.
Qu'est-ce qui nous empêche d'annexer leur dinguerie ? de relever nous-
mêmes ce pays ? Nous n'avons plus de Charles sous la main, mais il nous
reste l'esprit des « Free French », l'héritage de ces volontaires qui espérèrent tout d'eux-mêmes en se donnant. Faisons-le fructifier ! Un grand peuple est
riche de ses vieux rêves, des folies complètes qu'il s'est parfois autorisées.
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