Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 17 sur 34

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Laissez-nous faire !

L'esprit « Free French »

 

Nos leaders d'un type nouveau – je pense notamment au fou de boxe

Hadj Khelil, président de bionoor.com et de Big Mama, et responsable du

bouquet environnement des Zèbres – ont au cœur cette forme de rage

civique frontale, ce dévouement qui me fait irrésistiblement songer à l'esprit

« Free French », seule tradition œcuménique combative en laquelle je me

retrouve avec une franche émotion.

Pourquoi convoquer les mânes de cette famille éteinte ? En étant très

conscient de la dénivellation des statuts entre ces gens-là et nous... Parce

que la France libre reste notre dernière expérience collective du courage

citoyen, la dernière fois où nous avons été follement audacieux, nous,

Français, en renonçant provisoirement à nos querelles. Je le sais, l'habitude

un peu hâtive a été adoptée de ne considérer que de Gaulle dans cette

épopée, tant sa manière d'être surplombe notre Histoire ; mais à la vérité,

Charles n'aurait pas été tout à fait de Gaulle sans ces hurluberlus

éperdument patriotes qu'on appela vite dans les pubs de Londres, avec

admiration, les « Free French ».

L'esprit « Free French », qu'est-ce que c'était ? Exactement ce qui doit

renaître aujourd'hui dans notre France sur le flanc : la passion folle de

contredire la fatalité ! Folle car il fallait être vraiment givré pour imaginer,

avant la bataille de Stalingrad, qu'un tel sacrifice patriotique ne serait pas

vain. La raison pépère, à l'époque, c'était la collaboration, Vichy ; là où

convergeaient les gens très bien comme mon grand-père, là où apérotait la

France légale et honorable, soutenue par les 569 députés de la Chambre du

Front populaire qui votèrent les pleins pouvoirs à Pétain (seuls 80 refusèrent). Être raisonnable à l'été 1940, c'était suivre cette veulerie-là

incarnée par les partis, cette résignation hideuse. Les fous, les minoritaires-

nés, c'étaient ces Français libres qui, nuques raides et n'écoutant que leur

désir de dire non, se prirent eux-mêmes comme point d'appui : les Romain

Gary ingérables, les aviateurs à la Clostermann qui rattrapèrent bientôt les

premiers avions à réaction allemands avec des Spitfire à hélice, tous les

fêlés qui partirent en taxi-brousse faire la guerre à Bir Hakeim. Ces

citoyens-là, animés par une forme de transcendance, ne se faisaient pas

rembourser leurs notes de frais à Londres. Ces Français debout n'avaient

pas fait de la question des moyens un préalable à leur action : ils agissaient

d'abord, se battaient sans répit, mouraient aussi pour que la liberté

l'emportât. Partis pieds nus et sans le sou de métropole, avec leur

patriotisme en bandoulière, ils revinrent avec des divisions blindées.

L'esprit « Free French », c'était aussi celui de Français de toutes les

droites et de toutes les gauches qui acceptèrent, dans l'action, de s'unir avec

la passion de la France. Calottards invétérés, juifs en cavale, laïcards

obsessifs, syndiqués traqués, bouffeurs de capitalistes, marins de l'île de

Sein sur-catholiques, jaurésiens de fibre, nationalistes vétilleux, nobliaux

rebiffards, tous acceptèrent vaille que vaille leurs oppositions en consentant

à ce qu'elles demeurent des arrière-pensées. Le temps de la bataille pour la

France.

L'esprit « Free French », c'était également une manière romanesque de

vivre son identité française, une manière de voter pour d'Artagnan et

Cyrano plutôt que pour la France frileuse et minable des Émile Loubet, du

petit père Combes ou de Pierre Laval. Il y eut alors, pendant quatre ans, un

merveilleux désordre dans leurs élans, cette sorte de joie ébouriffée qui va

avec le panache des romans d'Alexandre Dumas.

Cet esprit-là n'est pas du passé. Il est notre avenir. Ces Zèbres en dehors

des clous restent le meilleur de la France, nos professeurs de culot, nos

maîtres à oser ! Ils nous enseignent la nécessité d'être son propre recours

quand le pays officiel déraille, lorsque les gens très bien s'égarent en

diminuant la France. Parfois, les chemins raisonnables et classiques sont

des impasses, de funestes trompe-l'œil.

Qu'est-ce qui nous empêche d'annexer leur dinguerie ? de relever nous-

mêmes ce pays ? Nous n'avons plus de Charles sous la main, mais il nous

reste l'esprit des « Free French », l'héritage de ces volontaires qui espérèrent tout d'eux-mêmes en se donnant. Faisons-le fructifier ! Un grand peuple est

riche de ses vieux rêves, des folies complètes qu'il s'est parfois autorisées.

 

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