Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 19 sur 34

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Laissez-nous faire !

Quelle idée de la France ?

 

On le voit, derrière le combat civique des Zèbres se profile une lutte entre

deux idées de la France. D'un côté celle de l'ordre étatique qui nous enlise

en voulant nous protéger, de l'autre celle d'une nation désordonnée, riche de

solutions, qui a l'impertinence de vivre et de lutter pour ne pas se faire

administrer de la naissance jusqu'au cimetière. D'un côté le camp des

énarques agrippés à leurs vieilles recettes et de l'autre celui des Faizeux

créatifs qui paraissent enfin sur la grande scène de l'Histoire. La France a

longtemps été un État directeur, qu'elle devienne vite une société

responsable ! Qu'elle se fasse confiance au lieu de s'en remettre à celles et

ceux dont les modes de pensée ont ossifié l'économie et laminé notre

optimisme. La crise de nos finances publiques est si aiguë et surtout si

durable que nous n'avons plus le choix. L'ultime recours, désormais, c'est

nous : les citoyens garants de l'intérêt public.

On l'aura compris, je n'aime guère la France roide des mini-Colbert, celle

feutrée du Conseil d'État et la mine grise des inspecteurs des finances ou de

l'IGAS qui infestent nos partis. Dès qu'ils convergent en meute vers une

idée, suivez les flèches, mais en sens inverse. Cavalez vers celles qu'ils

raillent et évitez celles qu'ils applaudissent. Ils se gourent pour vous, et ne

se sont jamais trompés ! L'idée amidonnée et impersonnelle que ces gens

dits sérieux se font de l'action publique a fait échouer mon peuple, et l'a

(tout de même) planté de 2 000 milliards.

Je ne méconnais ni leur générosité ni le désir ferme de servir qui anime

beaucoup d'entre eux, mais je hais par toutes mes fibres leur logiciel mental.

Pour les mini-Colbert, agir qu'est-ce que ça veut dire ?

— Tout d'abord administrer, c'est-à-dire projeter sur l'intégralité des

activités humaines les plus spontanées une approche normative et

bureaucratique placée sous le sceau de la complication. Faire a priori

confiance à un être humain de bonne volonté leur est totalement étranger. À

peine un secrétaire d'État bienfaisant envisage-t-il une simplification

administrative qu'aussitôt un mini-Colbert, embusqué dans un bureau ou

une commission obscure, inverse le processus, en appliquant

scrupuleusement l'adage des Shadoks : « Pourquoi faire simple quand on

peut faire compliqué ? » La dernière initiative hollandesque est à cet égard

édifiante. Sa loi sur la simplification des relations entre l'administration et

les citoyens prévoit-elle que « le silence gardé pendant deux mois par

l'autorité administrative sur une demande vaut décision d'acceptation » ?

Aussitôt les mini-Colbert qui galopent dans les ministères s'empressent de

dresser une liste de mille deux cents exceptions au principe « silence vaut

acceptation » ! Mille deux cents ! Qui dit mieux ?

— Le mini-Colbert qui s'épanouit dans les cabinets ministériels ne

conçoit pas d'agir sans faire voter une « grande loi ». Plutôt que de traquer

les bonnes pratiques et de les généraliser, il croit que la loi seule détermine

le réel. C'est à peine s'il s'est rendu compte que l'irruption des smartphones

a plus transformé notre monde que tout l'appareil juridique français.

Obstinément, il croit en la toute-puissance de la loi qui, seule, ordonnera la

vie. À cet égard, la loi sur l'aménagement des temps scolaires restera un cas

d'école, si j'ose dire. Nos hauts fonctionnaires sont parvenus à pondre un

système uniforme pour tout le territoire, s'imposant très durement aux

communes, plutôt que de s'appuyer sur les ressources éducatives des

territoires, sur les enthousiasmes prêts à bondir. Toujours la même

absurdité : penser l'action en technicien au lieu de raisonner à partir de

l'élan sincère porté par les êtres. Résultat de cette stratégie : la réforme qui

partait dans la gaieté a hérissé les enseignants, braqué les maires, ulcéré les

parents, désorganisé les écoles et surtout fabriqué une multitude d'activités

supposément éducatives parfaitement bidons. Mais l'État a obtenu ce qu'il

voulait, l'application de la loi, fût-elle grotesque. Ma fille, en CE2, a même

eu droit à un cours de harpe sans harpe où... l'école républicaine la somme

de mimer la gestuelle des harpistes ! On en est arrivé à mimer la vie au lieu

de la vivre.

— Le mini-Colbert se croit expressément désigné par la Providence pour

faire le bien ; ce qui est vraiment le début de la haute démence. Le

symptôme le plus avancé de cette folie politico-morale réside sans nul doute

dans le concept terrifiant de « fiscalité comportementale », soigneusement

usiné par nos cabinets ailés. Les cas pullulent désormais ! Quand en 2013

on eut l'idée de voter une taxe sur les boissons énergisantes, le rapporteur

déclara sans honte à la nation adulte que cette taxation avait été conçue

« dans une visée non pas de recettes mais à visée comportementale ».

Entendez bien les mots employés par cet ange gardien de nos destinées :

une fiscalité « à visée comportementale » ! En 2015, c'est Marisol Touraine

qui, tout à sa mission céleste, va tenter de nous imposer des paquets de

cigarettes « neutres » pour notre bien et pourquoi pas des paquets sans

cigarettes, définitivement purs ? Ces curés-là, adossés à une armée de mini-

Colbert disposés à rédiger de saints décrets, assument avec fierté l'idée

douteuse de rectifier les comportements de citoyens présumés adultes qu'ils

jugent déviants.

— Et puis, les énarques de droite ou de gauche ne rougissent pas de

régler céans notre destin. Ils imaginent sans vergogne, mus par la meilleure

conscience du monde, des systèmes publics qui pensent nos vies à notre

place. Sans imaginer une seule seconde qu'ils dévitalisent la nation. Ce qui

justifie leur propension à sanctuariser l'État quand, par extraordinaire, il leur

vient à l'esprit de réformer en surface l'économie 1. Instinctivement, les

mini-Colbert redoutent la liberté de choix du citoyen, aspirent à cadrer ses

initiatives jugées brouillonnes au lieu de les fêter. Là où les Faizeux voient

de la vie bouillonnante, ils voient un horrible désordre, de l'amateurisme,

une inquiétante spontanéité. Pour eux, seuls certains mots sonnent

« sérieux », « crédibles » : loi, commission, rapport, décret, préfet, Conseil

d'État, Code du travail... Les Faizeux de droite ou de gauche désirent rendre

le citoyen ACTEUR de sa vie. Nous ne sommes pas du même songe !

On le voit, on le sent, cette classe lugubre, encasernante, rêve de

transformer la France en une vaste administration tenue bride courte par ses

contrôleurs, détenteurs exclusifs du bien et de la morale publique. Pour

asseoir ses intérêts totalitaires (au sens où elle rêve d'englober tout), elle a

colonisé tous les partis démocratiques, de sorte que les alternances se font

depuis trente ans entre énarques de droite un peu raides et énarques de

gauche boboïsés. Quoi qu'il arrive, les grands corps de l'État qui pilotent leurs carrières gardent la main, gèrent l'érosion fatale de ce qui fut notre

puissance économique et organisent l'exclusion sèche de la société civile

des postes de commandement.

La révolution solidaire que nous engageons avec les Zèbres est beaucoup

plus qu'un simple mouvement associatif sympathique : c'est une révolution

culturelle profonde, une rupture allègre avec une idée très ancienne de l'État

qui, chacun le voit, a asséché la joie française. Un pari sur notre vitalité.

Mais c'est aussi un retour vers une certaine idée de notre pays non

normalisée, fraternelle, responsable et amoureuse du désordre qui féconde.

Revenons à ce qui fit la grandeur solaire de la France : les Français. Et

tournons cette page funeste de la défiance, de l'infantilisation. Au fond, le

mouvement des Zèbres plaide pour un monde de confiance, de confiance

enthousiaste en la société, de confiance dans les Faizeux, de confiance dans

le citoyen adulte plus que dans l'État maladivement dominateur, de

confiance dans les élus locaux plutôt que dans la caste des mini-Colbert.

Cela s'appelle une révolution démocratique, le renversement d'une

oligarchie ennuyeuse. Fonçons vers le bonheur d'être soi et ensemble ! En

accomplissant dans un monde moins cadré nos aspirations les plus

profondes, notre désir d'héroïcité personnelle et collective. Nos jeunes issus

de l'immigration ne peuvent pas vouloir s'intégrer à du rien, à une société

sans élan.

 

1. La loi dite Macron est à cet égard symptomatique. On pense à bien des professions poids plume (notaires, huissiers, etc.) mais... pas au secteur public !

 

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