Laissez-nous faire !
Quelle idée de la France ?
On le voit, derrière le combat civique des Zèbres se profile une lutte entre
deux idées de la France. D'un côté celle de l'ordre étatique qui nous enlise
en voulant nous protéger, de l'autre celle d'une nation désordonnée, riche de
solutions, qui a l'impertinence de vivre et de lutter pour ne pas se faire
administrer de la naissance jusqu'au cimetière. D'un côté le camp des
énarques agrippés à leurs vieilles recettes et de l'autre celui des Faizeux
créatifs qui paraissent enfin sur la grande scène de l'Histoire. La France a
longtemps été un État directeur, qu'elle devienne vite une société
responsable ! Qu'elle se fasse confiance au lieu de s'en remettre à celles et
ceux dont les modes de pensée ont ossifié l'économie et laminé notre
optimisme. La crise de nos finances publiques est si aiguë et surtout si
durable que nous n'avons plus le choix. L'ultime recours, désormais, c'est
nous : les citoyens garants de l'intérêt public.
On l'aura compris, je n'aime guère la France roide des mini-Colbert, celle
feutrée du Conseil d'État et la mine grise des inspecteurs des finances ou de
l'IGAS qui infestent nos partis. Dès qu'ils convergent en meute vers une
idée, suivez les flèches, mais en sens inverse. Cavalez vers celles qu'ils
raillent et évitez celles qu'ils applaudissent. Ils se gourent pour vous, et ne
se sont jamais trompés ! L'idée amidonnée et impersonnelle que ces gens
dits sérieux se font de l'action publique a fait échouer mon peuple, et l'a
(tout de même) planté de 2 000 milliards.
Je ne méconnais ni leur générosité ni le désir ferme de servir qui anime
beaucoup d'entre eux, mais je hais par toutes mes fibres leur logiciel mental.
Pour les mini-Colbert, agir qu'est-ce que ça veut dire ?
— Tout d'abord administrer, c'est-à-dire projeter sur l'intégralité des
activités humaines les plus spontanées une approche normative et
bureaucratique placée sous le sceau de la complication. Faire a priori
confiance à un être humain de bonne volonté leur est totalement étranger. À
peine un secrétaire d'État bienfaisant envisage-t-il une simplification
administrative qu'aussitôt un mini-Colbert, embusqué dans un bureau ou
une commission obscure, inverse le processus, en appliquant
scrupuleusement l'adage des Shadoks : « Pourquoi faire simple quand on
peut faire compliqué ? » La dernière initiative hollandesque est à cet égard
édifiante. Sa loi sur la simplification des relations entre l'administration et
les citoyens prévoit-elle que « le silence gardé pendant deux mois par
l'autorité administrative sur une demande vaut décision d'acceptation » ?
Aussitôt les mini-Colbert qui galopent dans les ministères s'empressent de
dresser une liste de mille deux cents exceptions au principe « silence vaut
acceptation » ! Mille deux cents ! Qui dit mieux ?
— Le mini-Colbert qui s'épanouit dans les cabinets ministériels ne
conçoit pas d'agir sans faire voter une « grande loi ». Plutôt que de traquer
les bonnes pratiques et de les généraliser, il croit que la loi seule détermine
le réel. C'est à peine s'il s'est rendu compte que l'irruption des smartphones
a plus transformé notre monde que tout l'appareil juridique français.
Obstinément, il croit en la toute-puissance de la loi qui, seule, ordonnera la
vie. À cet égard, la loi sur l'aménagement des temps scolaires restera un cas
d'école, si j'ose dire. Nos hauts fonctionnaires sont parvenus à pondre un
système uniforme pour tout le territoire, s'imposant très durement aux
communes, plutôt que de s'appuyer sur les ressources éducatives des
territoires, sur les enthousiasmes prêts à bondir. Toujours la même
absurdité : penser l'action en technicien au lieu de raisonner à partir de
l'élan sincère porté par les êtres. Résultat de cette stratégie : la réforme qui
partait dans la gaieté a hérissé les enseignants, braqué les maires, ulcéré les
parents, désorganisé les écoles et surtout fabriqué une multitude d'activités
supposément éducatives parfaitement bidons. Mais l'État a obtenu ce qu'il
voulait, l'application de la loi, fût-elle grotesque. Ma fille, en CE2, a même
eu droit à un cours de harpe sans harpe où... l'école républicaine la somme
de mimer la gestuelle des harpistes ! On en est arrivé à mimer la vie au lieu
de la vivre.
— Le mini-Colbert se croit expressément désigné par la Providence pour
faire le bien ; ce qui est vraiment le début de la haute démence. Le
symptôme le plus avancé de cette folie politico-morale réside sans nul doute
dans le concept terrifiant de « fiscalité comportementale », soigneusement
usiné par nos cabinets ailés. Les cas pullulent désormais ! Quand en 2013
on eut l'idée de voter une taxe sur les boissons énergisantes, le rapporteur
déclara sans honte à la nation adulte que cette taxation avait été conçue
« dans une visée non pas de recettes mais à visée comportementale ».
Entendez bien les mots employés par cet ange gardien de nos destinées :
une fiscalité « à visée comportementale » ! En 2015, c'est Marisol Touraine
qui, tout à sa mission céleste, va tenter de nous imposer des paquets de
cigarettes « neutres » pour notre bien et pourquoi pas des paquets sans
cigarettes, définitivement purs ? Ces curés-là, adossés à une armée de mini-
Colbert disposés à rédiger de saints décrets, assument avec fierté l'idée
douteuse de rectifier les comportements de citoyens présumés adultes qu'ils
jugent déviants.
— Et puis, les énarques de droite ou de gauche ne rougissent pas de
régler céans notre destin. Ils imaginent sans vergogne, mus par la meilleure
conscience du monde, des systèmes publics qui pensent nos vies à notre
place. Sans imaginer une seule seconde qu'ils dévitalisent la nation. Ce qui
justifie leur propension à sanctuariser l'État quand, par extraordinaire, il leur
vient à l'esprit de réformer en surface l'économie 1. Instinctivement, les
mini-Colbert redoutent la liberté de choix du citoyen, aspirent à cadrer ses
initiatives jugées brouillonnes au lieu de les fêter. Là où les Faizeux voient
de la vie bouillonnante, ils voient un horrible désordre, de l'amateurisme,
une inquiétante spontanéité. Pour eux, seuls certains mots sonnent
« sérieux », « crédibles » : loi, commission, rapport, décret, préfet, Conseil
d'État, Code du travail... Les Faizeux de droite ou de gauche désirent rendre
le citoyen ACTEUR de sa vie. Nous ne sommes pas du même songe !
On le voit, on le sent, cette classe lugubre, encasernante, rêve de
transformer la France en une vaste administration tenue bride courte par ses
contrôleurs, détenteurs exclusifs du bien et de la morale publique. Pour
asseoir ses intérêts totalitaires (au sens où elle rêve d'englober tout), elle a
colonisé tous les partis démocratiques, de sorte que les alternances se font
depuis trente ans entre énarques de droite un peu raides et énarques de
gauche boboïsés. Quoi qu'il arrive, les grands corps de l'État qui pilotent leurs carrières gardent la main, gèrent l'érosion fatale de ce qui fut notre
puissance économique et organisent l'exclusion sèche de la société civile
des postes de commandement.
La révolution solidaire que nous engageons avec les Zèbres est beaucoup
plus qu'un simple mouvement associatif sympathique : c'est une révolution
culturelle profonde, une rupture allègre avec une idée très ancienne de l'État
qui, chacun le voit, a asséché la joie française. Un pari sur notre vitalité.
Mais c'est aussi un retour vers une certaine idée de notre pays non
normalisée, fraternelle, responsable et amoureuse du désordre qui féconde.
Revenons à ce qui fit la grandeur solaire de la France : les Français. Et
tournons cette page funeste de la défiance, de l'infantilisation. Au fond, le
mouvement des Zèbres plaide pour un monde de confiance, de confiance
enthousiaste en la société, de confiance dans les Faizeux, de confiance dans
le citoyen adulte plus que dans l'État maladivement dominateur, de
confiance dans les élus locaux plutôt que dans la caste des mini-Colbert.
Cela s'appelle une révolution démocratique, le renversement d'une
oligarchie ennuyeuse. Fonçons vers le bonheur d'être soi et ensemble ! En
accomplissant dans un monde moins cadré nos aspirations les plus
profondes, notre désir d'héroïcité personnelle et collective. Nos jeunes issus
de l'immigration ne peuvent pas vouloir s'intégrer à du rien, à une société
sans élan.
1. La loi dite Macron est à cet égard symptomatique. On pense à bien des professions poids plume (notaires, huissiers, etc.) mais... pas au secteur public !
OceanofPDF.com