Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 29 sur 34

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Laissez-nous faire !

Souvenir numéro neuf

 

 

Ce souvenir est récent. Il m'a crevé le cœur et mis les nerfs en pelote.

Le 2 juillet 2014, j'allume la télévision et que vois-je sur TF1 ? Un

homme, Nicolas Sarkozy. Il se taisait depuis deux ans et prend soudain la

parole pour parler sans honte de lui, de ses tracas individuels. Certes, il a le

droit légitime de se défendre contre des juges qui le traquent. Il a, hélas,

également celui de passer à côté des Français en les éludant. Condamné à

mort par Vichy, déchu de sa nationalité (ce qui est tout de même

désagréable) et spolié de tous ses biens, Charles de Gaulle ne parla jamais

de son petit cas. Seulement de la France. Et du rôle que les Français

pouvaient jouer pour se sauver eux-mêmes en se prenant comme point

d'appui. Pendant quatre ans, jusqu'à ce que fût rétabli le soleil de notre

grandeur, il ne s'arrêta jamais aux misères qui le frappaient

personnellement.

Face à l'adversité, l'homme d'État dissout son ego, efface son moi et ne

pense qu'aux autres. Sans qu'on puisse piocher rien de purement théâtral

dans ses attitudes. Il range son nombril au magasin des accessoires.

Si Nicolas Sarkozy avait craché son grumeau et expédié ce soir-là en une

brève minute les questions judiciaires le concernant pour ne parler que de

NOUS après deux ans d'abstinence verbale, tout eût été différent. Nous

aurions alors senti une mue, une purge de ce moi excessif, omniprésent, qui

fut rejeté par la nation en 2012.

Disons-le avec netteté : nous n'en pouvons plus de ces « moi, président »

qui encombrent l'Élysée de leur ego dilaté qui les empêche de voir

authentiquement le génie de notre peuple. Et les ressources qui gisent en nous tous. Qu'ils aient enfin la fièvre des autres ! La passion du « je », du

« moi, moi, moi » aura tant coûté à notre peuple. Comment l'hésitant de

l'Élysée a-t-il pu avoir l'indécence de scander, face au peuple, « MOI,

président, MOI, président, MOI, président », avouant ainsi qu'il souffrait de la

même maladie que son devancier chassé ? Souvenons-nous que c'est en se

rasant que ce dernier eut l'idée de s'asseoir sur le trône de Charles – mais en

se rasant, qu'a-t-il vu ? Sa propre binette dans le miroir, pas le doux profil

de la France ! Ce 2 juillet 2014 fut bien la suite.

Hélas, il n'y a pas que ces deux-là pour se distribuer de gros compliments

dorés...

Disons-le sans détour, le premier facteur d'instabilité pour notre peuple,

c'est l'ego de nos élus. Ce que coûte à la France l'ego des politiques est

proprement extravagant. À chaque initiative gouvernementale, le peuple

encaisse avec désarroi. La fonction publique également, et peut-être

surtout ! Les enseignants, victimes privilégiées de tous les refondateurs de

l'Éducation nationale, en savent quelque chose... Quel leader aura eu, ces

dernières années, l'humilité de trouver grand qu'une nation se sauvât elle-

même, sans qu'il y ait, lui, en trop de part ? Tous ont successivement

encombré le pays de leurs dépenses qui traduisent leur inextinguible besoin

de dire JE, du déluge de LEURS lois (ah, l'extase de donner son nom à une

grande loi, à une réforme apparente !) et d'un imbroglio de normes ; toutes

entraves à l'enthousiasme collectif qui ne sont que la transcription politique

de leur égocentrisme. Naturellement, cette dinguerie se fait avec

l'assentiment tacite de l'opposition remplie d'orgueil qui attend son tour

pour imposer son MOI à la nation.

Souvenons-nous que c'est en disant « yes, WE can » qu'un Afro-

Américain fit oublier à son peuple majoritairement blanc qu'il était noir...

mais bien capable d'incarner le NOUS américain, ce NOUS qui est la clef de la

vraie puissance. En créant la Sécurité sociale à la Libération et en donnant

le droit de vote aux femmes puis en décolonisant, Charles ne suivit pas ses

inclinations personnelles ; il épousa celles, plus amples, d'une nation qui se

recommençait. Quoi qu'on ait pu dire, cet homme ne laissa jamais son petit

moi le gouverner.

Alors, puisque nos présidents suroccupés d'eux-mêmes sont hélas peu

charliens, les Faizeux qui œuvrent vraiment pour autrui se rassemblent

aujourd'hui. L'ample mécanique civique est lancée. Je peux vous le dire pour les connaître de près : les leaders efficaces que nous rencontrons, eux,

n'ont pas la maladie du moi. Ils savent dire NOUS spontanément ! Avec un

civisme désarmant que l'on croyait disparu. Je les sens inaptes à la

prédication pontifiante, inconnus et profondément anonymes, branchés sur

un autre voltage que celui de notre époque égotique. Ces gens accèdent à la

partie élevée d'eux-mêmes. Et, surtout, ils sont le changement. Leur

manière de vivre, d'aimer, d'entreprendre et d'oser tous azimuts est le

changement dont le pays a besoin.

Quelle fraîcheur !

 

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