Laissez-nous faire !
L'extraordinaire arrive
Dans ce combat quotidien pour refonder l'époque, je m'attends toujours
au meilleur. Parfois, l'extraordinaire arrive. Qu'on se le dise : la France est
le pays des encolérés de bonne volonté, des indignés pragmatiques et des
personnages de roman qui, de temps à autre, descendent jusqu'à nous.
Un matin, j'oublie le roman d'amour que je peaufine pour me rendre à
Lyon au congrès des « administrateurs territoriaux ». L'intitulé peut sembler
lugubre mais en vérité nous ne pourrons pas impliquer la population dans
un redressement national sans le concours de ces Faizeux locaux. S'ils ne
sont pas convaincus de l'utilité de cette implication novatrice, tout risque de
caler.
J'entre dans un centre de congrès désespérant, suis accueilli par des mines
réjouissantes et m'assieds pour écouter l'intervenant qui me précède : un
haut gaillard, élu d'une commune alsacienne, dont la braguette est béante.
Dois-je l'avertir de cette négligence ? Trop tard, le tribun fait jaillir son
verbe rocailleux, truculent et vert. Un instant je me souviens d'un détail que
m'avait raconté ma grand-mère. Le vorace Jaurès était paraît-il un mangeur
peu soigneux, suroccupé par ses pensées et ses périodes oratoires
fiévreuses. On pouvait voir sur sa chemise des fragments de ses repas
précédents.
L'élu mal rhabillé semble possédé par son ardeur civique. Maire citoyen
de Kingersheim (banlieue de Mulhouse), il se nomme Jo Spiegel. Ce Zèbre-
né est d'emblée si captivant que personne dans la salle ne remarque l'état de
sa braguette ! Sa critique acide de notre démocratie à l'agonie, du fossé qui
ne cesse de se creuser entre les représentants et les représentés s'abat sur l'assistance médusée. Dantonesque, mangeant toute sa grosse brioche
républicaine, Spiegel tonne, rappelant que le rôle d'un élu est de donner
sens et vie à l'égalité, qu'il ne peut donc être distingué, extrait du corps qu'il
représente, qu'il ne peut succomber aux tentations de l'ego. Jupitérien et
modeste comme personne, il explique comment faire renaître et fructifier la
démocratie à partir de l'échelon local, sans y aller mollo. L'émotion déferle
car il EST intensément ce qu'il dit. Et, en Faizeux authentique, le voilà qui
détaille les modalités pratiques de son idéal. Jo Spiegel explique comment
fonctionne sa Maison de la citoyenneté où s'élabore le débat dans sa
commune, avec l'appui de commissions et d'« assistants maîtres
d'ouvrage », sortes d'ingénieurs du débat public, qui veillent à ce qu'émerge
la parole publique et au respect d'une haute éthique de la discussion, puis du
compromis. Son obsession ? Que la démocratie soit inclusive, active !
L'animal qualifie la démocratie du bulletin de vote de « démocratie
passive ».
Tandis qu'il cause, le républicain en moi jubile. Je frémis qu'existent dans
mon pays des politiques désirant être frères et non pères, vivant réellement
cette forme aventureuse de fraternité. Quel frais bonheur d'être le
contemporain de tels hommes qui consentent à descendre du piédestal où le
peuple place si souvent ses élus, avant de les déboulonner ! Privilège inouï
de se frotter à des caractères pour qui l'exercice citoyen est aussi un acte
d'amélioration individuelle.
Parfois, l'extraordinaire arrive.
Mais ce qui se produisit le 28 janvier 2015, entre 16 heures et 18 heures,
est de ces miracles dont je ne croyais plus capables les responsables de ce
pays.
J'ai rendez-vous ce jour-là avec Pierre Gattaz au siège du Medef, dans ce
Paris de la chance qui m'a vu naître. La responsable très décadrée de
l'éducation et de la formation au sein du mouvement patronal, Florence
Poivey, m'a ménagé cet entretien en pensant que nous aurions des choses à
nous dire. À vrai dire, je pensais demander benoîtement à Gattaz les
coordonnées de Zèbres-entreprises, de Faizeux capables de rendre des
services d'intérêt général. Et puis que m'a-t-il pris ? Intuition, sentiment que
tout est désormais possible dans une France où renaît l'esprit de civisme ? Je
convie à notre rendez-vous – sans avertir le Gattaz – l'une des meilleures
stratèges du monde associatif, de cette gauche faizeuse qui m'enthousiasme, Nadia Bellaoui. Furieusement libre de tempérament, Nadia est secrétaire
nationale de la Ligue de l'enseignement, et surtout présidente du
Mouvement associatif (l'ancienne Conférence permanente des coordinations
associatives) ; autant dire présidente du Medef des associations.
Étonnement souriant de Pierre Gattaz quand il comprend qui est l'invitée
surprise. Tandis que je lui expose la stratégie des Zèbres et le rôle clef que
les entreprises responsables doivent y jouer, s'esquisse dans nos débats une
alliance de fait – une volonté chaude de coopérer – entre la carpe et le lapin,
entre Faizeux de sensibilités très différentes mais désormais conscients, face
au désastre social, de la nécessité d'autonomiser la société civile par rapport
aux partis et à l'État.
— Financièrement, c'est déjà le cas pour les associations, explique Nadia.
Plus de la moitié de nos financements ne viennent plus de la sphère
publique. Mais c'est surtout la tutelle psychologique que nous devons
secouer !
Chacun gardera évidemment son quant-à-soi et peut-être ses habitudes
idéologiques mais, au travers des Zèbres qui unissent des compétences (au
travers d'opérateurs engagés), se dessine la possibilité de faire travailler
ensemble à grande échelle – afin de peser politiquement – deux mondes que
la France a besoin de voir réunis pour que les citoyens se prennent vraiment
en main : les entreprises et les associations ! Dans le bureau, autour de cette
table, le constat partagé était palpable. L'esprit de civisme dominait la
conversation ; et cela me touchait, me rassurait le cœur. Bien sûr, ces deux
univers s'interpénètrent depuis longtemps, mais politiquement chacun est
toujours demeuré campé sur ses différences, ses petites préventions.
L'alliance des Faizeux est en route pour contourner les politiques et les
ramener dans leur pré carré.
Au sortir de ce rendez-vous, sur mon scooter, je jubilais. Je chantais
comme un dingue ! J'en ai même brûlé deux feux rouges. Les désastres,
parfois, permettent de faire sortir du cadre les institutions que l'on croyait
fossilisées. Quel bonheur de constater qu'en mettant en commun des savoir-
faire utiles à la nation, il est possible de faire avancer ensemble au sein des
Zèbres des cultures historiquement antagonistes, à peu près irréconciliables
sur le papier : les partisans de l'écodéveloppement pur et dur, les initiatives
d'intérêt général de la FNSEA, la Ligue de l'enseignement et des
mouvements patronaux...
Je vous le dis, ce pays va nous étonner.
L'action partagée ne dissout pas les hostilités ; elle crée simplement des
situations nouvelles qui ouvrent les esprits.
Mais revenons à la stratégie politique des Faizeux !
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