Laissez-nous faire !

Alexandre Jardin · Chapitre 26 sur 34

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Laissez-nous faire !

L'extraordinaire arrive

 

Dans ce combat quotidien pour refonder l'époque, je m'attends toujours

au meilleur. Parfois, l'extraordinaire arrive. Qu'on se le dise : la France est

le pays des encolérés de bonne volonté, des indignés pragmatiques et des

personnages de roman qui, de temps à autre, descendent jusqu'à nous.

Un matin, j'oublie le roman d'amour que je peaufine pour me rendre à

Lyon au congrès des « administrateurs territoriaux ». L'intitulé peut sembler

lugubre mais en vérité nous ne pourrons pas impliquer la population dans

un redressement national sans le concours de ces Faizeux locaux. S'ils ne

sont pas convaincus de l'utilité de cette implication novatrice, tout risque de

caler.

J'entre dans un centre de congrès désespérant, suis accueilli par des mines

réjouissantes et m'assieds pour écouter l'intervenant qui me précède : un

haut gaillard, élu d'une commune alsacienne, dont la braguette est béante.

Dois-je l'avertir de cette négligence ? Trop tard, le tribun fait jaillir son

verbe rocailleux, truculent et vert. Un instant je me souviens d'un détail que

m'avait raconté ma grand-mère. Le vorace Jaurès était paraît-il un mangeur

peu soigneux, suroccupé par ses pensées et ses périodes oratoires

fiévreuses. On pouvait voir sur sa chemise des fragments de ses repas

précédents.

L'élu mal rhabillé semble possédé par son ardeur civique. Maire citoyen

de Kingersheim (banlieue de Mulhouse), il se nomme Jo Spiegel. Ce Zèbre-

né est d'emblée si captivant que personne dans la salle ne remarque l'état de

sa braguette ! Sa critique acide de notre démocratie à l'agonie, du fossé qui

ne cesse de se creuser entre les représentants et les représentés s'abat sur l'assistance médusée. Dantonesque, mangeant toute sa grosse brioche

républicaine, Spiegel tonne, rappelant que le rôle d'un élu est de donner

sens et vie à l'égalité, qu'il ne peut donc être distingué, extrait du corps qu'il

représente, qu'il ne peut succomber aux tentations de l'ego. Jupitérien et

modeste comme personne, il explique comment faire renaître et fructifier la

démocratie à partir de l'échelon local, sans y aller mollo. L'émotion déferle

car il EST intensément ce qu'il dit. Et, en Faizeux authentique, le voilà qui

détaille les modalités pratiques de son idéal. Jo Spiegel explique comment

fonctionne sa Maison de la citoyenneté où s'élabore le débat dans sa

commune, avec l'appui de commissions et d'« assistants maîtres

d'ouvrage », sortes d'ingénieurs du débat public, qui veillent à ce qu'émerge

la parole publique et au respect d'une haute éthique de la discussion, puis du

compromis. Son obsession ? Que la démocratie soit inclusive, active !

L'animal qualifie la démocratie du bulletin de vote de « démocratie

passive ».

Tandis qu'il cause, le républicain en moi jubile. Je frémis qu'existent dans

mon pays des politiques désirant être frères et non pères, vivant réellement

cette forme aventureuse de fraternité. Quel frais bonheur d'être le

contemporain de tels hommes qui consentent à descendre du piédestal où le

peuple place si souvent ses élus, avant de les déboulonner ! Privilège inouï

de se frotter à des caractères pour qui l'exercice citoyen est aussi un acte

d'amélioration individuelle.

Parfois, l'extraordinaire arrive.

Mais ce qui se produisit le 28 janvier 2015, entre 16 heures et 18 heures,

est de ces miracles dont je ne croyais plus capables les responsables de ce

pays.

J'ai rendez-vous ce jour-là avec Pierre Gattaz au siège du Medef, dans ce

Paris de la chance qui m'a vu naître. La responsable très décadrée de

l'éducation et de la formation au sein du mouvement patronal, Florence

Poivey, m'a ménagé cet entretien en pensant que nous aurions des choses à

nous dire. À vrai dire, je pensais demander benoîtement à Gattaz les

coordonnées de Zèbres-entreprises, de Faizeux capables de rendre des

services d'intérêt général. Et puis que m'a-t-il pris ? Intuition, sentiment que

tout est désormais possible dans une France où renaît l'esprit de civisme ? Je

convie à notre rendez-vous – sans avertir le Gattaz – l'une des meilleures

stratèges du monde associatif, de cette gauche faizeuse qui m'enthousiasme, Nadia Bellaoui. Furieusement libre de tempérament, Nadia est secrétaire

nationale de la Ligue de l'enseignement, et surtout présidente du

Mouvement associatif (l'ancienne Conférence permanente des coordinations

associatives) ; autant dire présidente du Medef des associations.

Étonnement souriant de Pierre Gattaz quand il comprend qui est l'invitée

surprise. Tandis que je lui expose la stratégie des Zèbres et le rôle clef que

les entreprises responsables doivent y jouer, s'esquisse dans nos débats une

alliance de fait – une volonté chaude de coopérer – entre la carpe et le lapin,

entre Faizeux de sensibilités très différentes mais désormais conscients, face

au désastre social, de la nécessité d'autonomiser la société civile par rapport

aux partis et à l'État.

— Financièrement, c'est déjà le cas pour les associations, explique Nadia.

Plus de la moitié de nos financements ne viennent plus de la sphère

publique. Mais c'est surtout la tutelle psychologique que nous devons

secouer !

Chacun gardera évidemment son quant-à-soi et peut-être ses habitudes

idéologiques mais, au travers des Zèbres qui unissent des compétences (au

travers d'opérateurs engagés), se dessine la possibilité de faire travailler

ensemble à grande échelle – afin de peser politiquement – deux mondes que

la France a besoin de voir réunis pour que les citoyens se prennent vraiment

en main : les entreprises et les associations ! Dans le bureau, autour de cette

table, le constat partagé était palpable. L'esprit de civisme dominait la

conversation ; et cela me touchait, me rassurait le cœur. Bien sûr, ces deux

univers s'interpénètrent depuis longtemps, mais politiquement chacun est

toujours demeuré campé sur ses différences, ses petites préventions.

L'alliance des Faizeux est en route pour contourner les politiques et les

ramener dans leur pré carré.

Au sortir de ce rendez-vous, sur mon scooter, je jubilais. Je chantais

comme un dingue ! J'en ai même brûlé deux feux rouges. Les désastres,

parfois, permettent de faire sortir du cadre les institutions que l'on croyait

fossilisées. Quel bonheur de constater qu'en mettant en commun des savoir-

faire utiles à la nation, il est possible de faire avancer ensemble au sein des

Zèbres des cultures historiquement antagonistes, à peu près irréconciliables

sur le papier : les partisans de l'écodéveloppement pur et dur, les initiatives

d'intérêt général de la FNSEA, la Ligue de l'enseignement et des

mouvements patronaux...

Je vous le dis, ce pays va nous étonner.

L'action partagée ne dissout pas les hostilités ; elle crée simplement des

situations nouvelles qui ouvrent les esprits.

Mais revenons à la stratégie politique des Faizeux !

 

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