Laissez-nous faire !
Souvenir numéro cinq
À chaque fois que je repasse devant un immeuble verdâtre de la rue du
Bac, à deux cents mètres des éditions Gallimard, une nausée légère
m'envahit.
C'est là que pendant des années, au sortir de l'adolescence, on m'a parlé
politique sous un toit de zinc – la vraie, l'obscure, celle qui se pratique sans
états d'âme dans les officines malpropres de la capitale. L'homme qui
m'initia à cette fête du cynisme était l'un des amis les plus proches de mon
grand-père : un Slave pittoresque que je croyais communiste de fibre.
Physique de fouine, verbe hilarant, équipé d'un crâne étrange sans front et
doté d'un pif aquilin qui remuait comme une truffe de fox-terrier. En guise
de chevelure, l'animal semblait moquetté par un poil dru.
C'est chez lui qu'un beau jour de mes dix-sept ans j'avais rapporté une
liasse de feuillets jaunis trouvés en Suisse dans les archives de mon grand-
père, Jean Jardin. Toutes ces petites feuilles de 1942-1943 arboraient l'en-
tête élégant du cabinet du chef du gouvernement.
— C'est quoi, ces chiffres et ces noms ?
— La distribution des fonds secrets, à Vichy, pendant la guerre ! Le
montant et le bénéficiaire.
Enchanté, le vieil homme sans front me les prend des mains – et ne me
les rendra jamais – puis, la truffe mobile, surexcitée, il se lance dans des
commentaires fort renseignés en effeuillant la liasse. Tous les camps
politiques du moment défilent, tous les récipiendaires de l'Occupation qu'il
semble connaître personnellement. Y compris ceux que Vichy arrêtait et
remettait si volontiers à la Gestapo.
— Ce réseau résistant était communiste et touchait de l'argent de grand-
père ? Pourquoi en donnait-il ?
— Quand tu payes, tu as un contact. Ça ne sert à rien de financer tes
amis, tu les joins facilement. L'argent sert à communiquer avec tout le
monde. Surtout avec les gens d'en face !
Bienvenue chez les francs cyniques, les pros du je-ne-crois-en-rien et
j'achète-tout puisque tout le monde est à vendre !
Plus tard, toujours rue du Bac, nous avons reparlé franchement des
valises de numéraire que mon cher grand-père distribua à profusion aux
partis politiques jusqu'en 1974. L'animal à truffe mobile exultait, m'éclairait
en mentor qui prenait soin du petit-fils de Jean, feu son ami intime. Malin, il
mêlait mensonges et réalités en de succulents récits qui brouillaient les
pistes ; mais il en ressortait toujours une passion évidente pour le brassage
de ce liquide dont notre classe politique paraissait très assoiffée.
— L'argent des valises, tu en as pris un peu ?
— Ah non ! Ton grand-père non plus.
— Pourquoi ?
— Pas par honnêteté, mais pour continuer à jouer ! Si tu prends, même
un peu, on ne te fait plus confiance. Tu sors du tour de table. Et comme
nous aimions jouer...
D'hilarant, ce personnage changea totalement de profil des années plus
tard lorsqu'il me fut permis de consulter son dossier des Renseignements
généraux de la sûreté nationale de 1944 1. La partie consacrée à ses activités
lucratives sous l'Occupation est implacable. Cet espiègle que je croyais
sincèrement communiste fut bien un agent de renseignement de la Gestapo,
chargé de la surveillance très rapprochée de Pierre Laval et de... Jean Jardin.
À Vichy, ce menteur professionnel les fréquentait tous deux
quotidiennement et rendait compte à des officiers traitants allemands qui le
rétribuaient grassement 2. Il surveillait donc son ami. En détaillant son
dossier, je fus saisi d'effroi, brusquement vacciné contre tout double jeu.
Jamais je n'habiterai rue du Bac.
De ce monde politique-là, interlope et terrifiant, je me tiendrai toujours
très éloigné.
1. Cela eut lieu après la publication de mon ouvrage consacré à Jean Jardin, Des gens très bien. Une historienne très documentée m'ouvrit un peu les yeux...
2. Il travailla pour les services de répression et d'espionnage allemands, section VI (du Reichssicherheitshauptamt [RSHA]), organisme de la SS.
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