L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 1 sur 20

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L'année de la victoire

Chapitre 1

 

La canonnade avait commencé la nuit du 24 octobre à trois heures. Les canons de l’autre côté avaient tout de suite répondu, bref, il semblait que tous, Italiens et Autrichiens, voulaient vider leurs réserves de munitions. Les jours suivants, comme le temps passait et que les Autrichiens s’éloignaient, les petits calibres s’arrêtèrent de tirer, les moyens s’arrêtèrent eux aussi, seuls les gros canons à long tube accompagnaient la retraite avec une impitoyable férocité. Après ce continuel grondement qui semblait devoir ne jamais finir, survint finalement un silence profond et impressionnant que depuis quatre ans plus personne, dans le coin, n’avait pu écouter. Un soir arriva aussi la nouvelle que la guerre était finie, que l’armistice avait été signé, les quelques cloches survivantes en envoyèrent l’annonce à travers les petits villages épars sur les collines.

Cette nuit-là il ne dormit pas. Il se tenait blotti, comme emmitouflé, dans sa paillasse de feuilles de maïs : dans sa mémoire restait gravé ce matin du 16 mai 1916 quand ils avaient dû se sauver vers la plaine. Sa mère était partie désespérée, en serrant contre elle Orsola qui venait juste d’apprendre à marcher, tandis que Nina s’était accrochée à son pantalon à lui, sans une larme, mais les yeux grands ouverts de peur. Il se rappelait aussi le vieux Tönle et le chien Noiraud qui poussaient les moutons vers le bois, en montant. Le vieux criait au chien : « Allez, allez, Noiraud ! Chasse-les ! » et aux gens du hameau : « Allez, partez ! Bon Dieu de bon Dieu. Vous reviendrez quand ça aura passé ! »

Les jambes comme nouées et le cœur gros à éclater, ils étaient partis par la route qui longe le lit du Grabo. En se retournant ils avaient vu leurs maisons sans vie, les portes et les fenêtres fermées comme elles ne l’avaient jamais été, pas même quand soufflait la tourmente. Et les cheminées ne fumaient plus. Les carabiniers, le long de la route qui menait de l’autre côté de la montagne, poussaient les plus rétifs, dégageant le passage aux soldats qui montaient de la plaine et auxquels ils faisaient presser le pas. Derrière, le village brûlait, et le clocher ressemblait à une torche. De temps en temps une forte détonation secouait la terre.

Maintenant, en cette première nuit silencieuse, il sentait que le grand-père non plus ne dormait pas et qu’il se retournait dans tous les sens dans son lit.

— Toi non plus tu ne dors pas, grand-père ? lui demanda-t-il. On n’entend plus tirer les canons.

— Non, on ne les entend plus. La guerre est finie, mais demain quand tu iras là-haut fais bien attention. Qui sait comment elle sera, notre maison ?

Ils se levèrent avant l’aube. Le vieux découvrit les braises et mit sur le foyer un fagot qui éclaira la pièce. Sa mère aussi descendit, elle déposa trois tranches de polenta sur les briques chaudes, et quand elles furent grillées ils en mangèrent chacun une.

Après avoir laissé la petite maison du Prà del Giglio où il s’était réfugié avec sa famille au mois de mai 1916, il marchait sur la nouvelle route militaire dont les tournants remontaient les pentes de l’Altipiano. Il allait d’un pas rapide, dépassant des détachements de soldats euphoriques qui encombraient le chemin, il croisait des camions 18B. L. et XVter qui descendaient de l’arrière en klaxonnant, des ambulances et des fourgons militaires, mais il y avait, en toute chose et chez tout le monde, un esprit de paix, aussi lumineux qu’un matin d’avril, même si les brouillards s’entassaient sur les flancs de la montagne. Au Fontanello del Vanzo il s’arrêta pour boire. Le génie y avait fait construire des bassins afin de recueillir l’eau de la source et de l’envoyer ensuite dans les lignes, où on avait toujours soif. En reprenant la montée, il se rappela que, juste sur cette route, était morte, écrasée par un rocher, une fille des Boscardin qui travaillait pour les militaires comme manœuvre avec d’autres femmes de Lusiana et de Conco : la fin de cette fille de quatorze ans avait davantage impressionné les gens que la mort de tant de soldats. Il voulait presque se mettre à courir pour arriver en haut à la Cima di Fonte d’où il pourrait voir son hameau. À chaque pas, l’eau ballottait dans son estomac comme dans une bouteille à moitié vide. Puis il ralentit, car le souvenir lui revint de quand ils avaient abandonné leur terre, du village qui brûlait sous les coups du canon tirant depuis la Valsugana. Alors les soldats en marche vers l’ennemi criaient : « Dégagez la route ! Laissez passer ! »

Les quelques biens et les animaux domestiques qu’ils avaient réussi à emporter avec eux, ils les perdaient en route. Les soldats avaient aussi tué, à coups de fusil, les deux cochons que les sœurs Ballot traînaient péniblement derrière elles. Les femmes jeunes et les filles devaient également se défendre des désirs violents des tirailleurs qui montaient au combat. Au moins si leurs hommes avaient été là !

À Camporossignolo ils avaient aussi rencontré le vieux Tana avec Bepi et Toni des Pûne, des gars du hameau, leurs copains de jeu, qui poussaient vers la plaine leur petit troupeau et un autre, plus grand, que leur avait confié Matìo Parlìo. Matìo avait été rappelé sous les drapeaux trois jours avant et il n’avait pas de famille à qui laisser son troupeau. C’était la première fois dans l’histoire de la transhumance qu’au printemps les moutons étaient obligés de descendre dans la plaine au lieu de gravir la montagne ! Les agneaux naissaient le long du chemin, il n’y avait pas d’ânes pour les porter, il n’était pas possible de faire halte le temps nécessaire pour leur permettre de prendre des forces et de suivre derrière leurs mères. Comme ça, les soldats qui montaient par bataillons pour arrêter les Autrichiens les prenaient pour une lire ou sans même dire merci. Toni et Bepi étaient désespérés à cause du mal qu’ils avaient à garder le troupeau uni au milieu de cette confusion, et à cause des têtes de bétail perdues ou volées dont ils devraient rendre compte à leur père, qui avait fui par une autre route avec les femmes et les petits enfants, ainsi qu’à Parlìo, qui avait été rappelé dans les chasseurs alpins.

À la fin, les Autrichiens furent arrêtés et les réfugiés, de la plaine, regardaient là-haut chaque fois que le grondement des canons annonçait la reprise de la bataille. Quand, des premières lignes, les soldats descendaient au repos et qu’ils s’arrêtaient dans les cantonnements, à Fara ou à la Mortisa, à Calvene ou à Lugo, où par la suite on installa deux grandes cantines pour les Anglais arrivés à la fin de 1917, lui et sa sœur Nina allaient tous les jours aux cuisines pour demander aux soldats les restes de l’ordinaire, ou des bouts de pain en échange de petits services. Ils ramassaient aussi les ballots de linge à faire laver par leur mère. C’était là la seule façon de s’en sortir dans l’attente de la fin de la guerre, car la paie du grand-père qui travaillait au rendement, à faire du gravier, c’est-à-dire à casser des cailloux pour empierrer les routes qui montaient au front, ne suffisait pas à nourrir tout le monde. L’aide journalière d’une lire par personne que le gouvernement royal distribuait aux réfugiés n’y suffisait pas non plus. Le travail du grand-père était payé à tant le mètre cube de cailloux cassés, et il restait toute la journée, sous un sapin, à taper avec sa massette, penché, les yeux mi-clos. Aux soldats qui descendaient au repos, il demandait toujours comment ça allait là-haut, si les maisons étaient encore debout. Aujourd’hui, finalement, Matteo pouvait aller y voir.

Le soleil avait dissipé les brouillards au flanc de la montagne, on ne se serait pas cru en novembre mais dans la claire lumière d’octobre. Il montait par les raccourcis qui reliaient les tournants l’un à l’autre et quand, essoufflé et en sueur, il arriva aux Campigoli de la Spitzbein, il fut arrêté par un capitaine de l’artillerie lourde de campagne qui, non loin de là, avait encore des mortiers de 210 en batterie.

— Les civils, lui dit-il, de façon autoritaire, et, à plus forte raison les gamins, ne peuvent aller jusqu’où, il y a quelques heures seulement, on combattait pour la libération du sol sacré de la Patrie ! Il reste tant de morts à enterrer, des obus qui n’ont pas explosé, des armes en tout genre et peut-être encore des blessés à ramasser. Retourne-t’en d’où tu viens !

— Mais moi, je me suis enfui de ces montagnes en mai 1916, et maintenant que la guerre est finie, je vais voir ma maison.

— Tu ne dois jamais prononcer le mot s’enfuir ! s’emballa le capitaine. Ce sont les Autrichiens qui s’enfuient !

Puis il appela un gringalet de sergent qui surveillait le chargement d’un camion et il lui ordonna d’embarquer aussi le gamin et de le réexpédier à l’arrière.

Le camion, maintenant que les canons s’étaient assez gavés d’obus, avait été chargé de caisses contenant de petits sacs de cordite, pour les rapporter dans les poudrières ; il descendait lentement et avec précaution vers Granezza. C’est là que Matteo, d’un saut, se retrouva à terre, s’enfonçant dans le bois où, en temps de paix, dans la bruine de l’automne, il accompagnait son grand-père à la chasse aux bécasses. Leur bois était méconnaissable parce que, même dans la forêt la plus sombre et la plus épaisse, les gros obus autrichiens de 380, qui cherchaient à atteindre les batteries italiennes, avaient ouvert des trouées, où les troncs fracassés et dénudés avaient la blancheur des os brisés. Les routes, les chemins muletiers, les travaux de terrassement pour les baraques, le creusement des abris avaient bouleversé le terrain. Le paysage était tellement changé qu’au début il eut même du mal à s’orienter. Puis, entre les déchirures du bois, il vit les montagnes qui se dressaient au dos de sa maison et il descendit vers la fourche de la Bassaston.

Sans le savoir, il atteignit les arrières des premières lignes, tenues par la 48 e division du corps britannique. Les boyaux, creusés en suivant les couches et les méandres de la roche, pénétraient dans les bois comme de profondes blessures rougeâtres ; il semblait qu’une vie cachée et souterraine, protégée par les arbres et par les rochers, continuait mystérieusement dans le sous-sol, dans un silence nouveau qui n’avait pas encore trouvé la façon de se manifester à l’air libre. Il poursuivit son chemin avec crainte.

Il arriva à un cimetière avec des croix de bois toutes pareilles, les unes à côté des autres, sur la terre fraîche ; et, un moment après, à un petit hôpital de campagne qu’annonçait l’odeur de chloroforme et d’iode répandue dans l’air. Mais une autre odeur imprégnait toute la vallée, une odeur tantôt sèche et agréable, tantôt douceâtre et écœurante. C’étaient les odeurs provenant des récipients en terre cuite qui avaient contenu le whisky et qui, maintenant, n’étaient plus que des tas de débris au pied des baraques et des refuges ; cela provenait aussi des latrines entourées de nattes, et des ordures des cuisines de campagne. Quelques soldats anglais allaient et venaient, l’air actif ou ennuyé, ils ne s’occupaient pas de ce garçon qui avançait circonspect, mais d’un pas assuré, entre le bois et la route, comme quelqu’un qui connaît bien les lieux. Des civières furent amenées, avec des blessés, devant le petit hôpital. À côté de la porte basse et étroite pratiquée dans un mur de béton, un médecin-officier grand et maigre, dans sa blouse blanche, attendait en fumant sa pipe. Les soldats qui se trouvaient là entourèrent les blessés. Matteo se dépêcha de passer, et personne ne lui demanda où il voulait aller en pressant ainsi le pas.

À la montée du Mutarhust, une tranchée profonde coupait la route, et on avait posé des troncs d’arbre pour la traverser ; environ cinq cents mètres plus loin il y en avait une autre. À la Luka, cette trouée du bois qui s’ouvrait comme une fenêtre sur les prés et les hameaux, l’enchevêtrement des barbelés, des chevaux de frise et des gabions offrait un passage s’élargissant vers la conque. Mais quand il arriva sur les hauteurs de la Klama il resta pétrifié : plus rien ne subsistait de ce qui faisait ses souvenirs et qu’il avait conservé nostalgiquement pendant tant de mois dans son cœur : pas d’herbe, pas de prés, pas de maisons ; les jardins, le clocher et l’église pas davantage ; pas même les bois derrière sa maison, et la montagne, tout là-haut, était jaune et blanche, entièrement dénudée. La terre montrait une nudité déchiquetée, son squelette brisé. Les gaz, les obus de tous calibres, les mitrailleuses avaient détruit en trois ans les décombres eux-mêmes, c’est cela que ses yeux voyaient et que la raison ne voulait pas admettre. Il sentit que ses jambes n’avaient plus la force de continuer et, les mains enfoncées dans ses poches vides, la bouche entrouverte, il cherchait quelque chose de vivant : un signe, un souffle d’air, un son. Quelques mésanges le lui apportèrent qui, s’étant posées sur un frêne tout sec et sans écorce, s’étaient envolées vers l’ouest, en s’appelant en hâte les unes les autres.

Une voix étrangère le tira de sa stupeur :

— Hé, le garçon ! Où vas-tu[1] ?

Un soldat, qu’à son uniforme il reconnut comme français, était posté en sentinelle au passage ouvert dans les barbelés des Autrichiens, qui avaient servi de défense à leurs lignes vers la route du Rodarecchele. D’un geste il l’appela à lui :

— Viens ici[2] !

Après quoi, il lui demanda encore :

— Où est-ce que tu crois aller[3] ?

Matteo comprit la question et, le bras tendu et la main ouverte, il indiqua que là-bas, au-delà des décombres qui avaient été le village, il aurait dû y avoir sa maison. Le soldat lui fit signe que non de la tête, et Matteo s’assit au bord du trou d’une batterie de mitrailleuses.

Les coudes appuyés sur les genoux et le menton dans la main, il regardait fixement des soldats, ou plutôt des squelettes habillés en soldats, dans un trou d’obus.

— T’as faim[4] ? lui demanda le soldat, et ayant tiré un biscuit de sa musette il le lui lança.

Il le regarda manger, puis alluma une cigarette.

— Tu veux fumer[5] ? lui demanda-t-il. Qu’est-ce que tu veux, c’est la guerre. Mais maintenant c’est fini et on rentre tous à la maison ‘.

Matteo faisait signe que oui de la tête, même s’il ne comprenait pas. Le soldat français alluma une autre cigarette et il la lui tendit. Il avait déjà fumé quelques cigarettes en cachette, les soldats anglais, quand ils descendaient au repos, lui en offraient, mais maintenant, à cause de l’angoisse, de l’émotion, de la fatigue et de la faim, fumer l’étourdissait et lui donnait mal au cœur. Tout à coup, il se leva pour aller vomir dans le creux. Il fit pitié au soldat français :

— Ah, mon garçon ! Tu n’es vraiment qu’un enfant[6] !

Il plongea de nouveau la main dans sa musette et il lui tendit un autre biscuit et une barre de chocolat :

— Va, rentre à la maison[7].

Matteo se mit debout, il regarda vers la conque et, courant au milieu des armes abandonnées, des obus non explosés, des cadavres sans sépulture, il prit la direction qui était celle de son hameau. La sentinelle le rappelait :

— Hé, garçon ! Garçon ! Pas par là, reviens donc[8] !

Mais à présent Matteo ne l’entendait plus.