L'année de la victoire
Chapitre 17
Le grand-père n’avait pas prononcé cette phrase par hasard, car il avait noté que le soir, après dîner, Matteo se lavait, se peignait, enfilait une chemise propre, brossait ses brodequins qu’il avait teints en noir, et qu’il sortait en hâte comme si quelque chose l’attendait. Matteo allait appeler Angelo et, ensemble, ils traversaient les sentiers d’un pas rapide et arrivaient au hameau d’Ebene, où ils étaient attendus par deux sœurs. Ils restaient à l’écart dans un coin de la baraque pendant une heure ou deux ; ils parlaient à voix basse, ils rêvaient, leurs corps se touchaient à peine, dans un frisson, et quand la mère des filles disait : « Demain vous devez travailler, c’est l’heure d’aller se coucher », les filles les accompagnaient jusque sur le seuil pour avoir un baiser.
Ils rentraient à la maison lorsque le vent froid descendait des montagnes les plus hautes en apportant l’odeur de la neige. Sur leurs lèvres ils conservaient longtemps le goût de ce baiser.
Tana, quoiqu’il fût fort comme un mélèze qui aurait poussé sur le rocher, fut frappé par la maladie. Ou peut-être que son heure était arrivée, parce qu’il avait assez vécu. Un jour il ne sortit pas de son abri, et Nina, qui le cherchait pour lui raconter ses histoires de petite fille, le trouva pelotonné sous un tas de couvertures militaires. Il avait très froid. Il s’efforça de parler avec la petite fille, comme à l’habitude, mais la fièvre et la toux l’obligeaient à s’interrompre par moments. Nina rentra à la maison et dit à sa mère :
— Le père Tana est malade.
Avec Maria elles allèrent le voir, et elles trouvèrent le vieux, les yeux brillants de fièvre.
— Il vaudrait mieux appeler le médecin, déclara Maria. J’ai entendu dire que le docteur Anelli est revenu.
Elles envoyèrent un gamin avec un papier, sur lequel étaient écrits le nom et le hameau.
— Mets-le dans la boîte du docteur, dans sa baraque, et ne t’arrête pas en route.
Ses études à peine achevées, le médecin communal était arrivé au village avant 1914, mais avec la guerre il avait été rappelé pour servir justement dans le bataillon où étaient enrôlés les gens du pays. C’est ainsi qu’il avait continué sa tâche, soignant les blessés après les combats et remplissant des certificats de décès pour la jeunesse qu’on enterrait. Maintenant, redevenu civil, et ayant quitté l’uniforme, tous les matins à sept heures, et tous les après-midi à trois heures, avec les papiers des gens dans sa poche, une petite sacoche et sa bicyclette, il faisait le tour des hameaux et il entrait dans les baraques où on l’avait appelé.
Vers quatre heures, cet après-midi de novembre, il était déjà chez Tana. La mère de Matteo le vit arriver, et elle l’accompagna dans la petite baraque. La visite fut rapide : il l’ausculta, écouta les poumons et le cœur, lui prit le pouls, le fit tousser, appuyant l’oreille contre le thorax du vieux.
— Broncho-pneumonie bilatérale, dit-il. Vous avez quel âge ?
— Quatre-vingt-un passés, répondit Tana presque avec orgueil.
— Vous aurez du mal à vous en tirer.
Il sortit de sa sacoche son bloc d’ordonnances et prescrivit un sirop à base de gayacol et de laudanum :
— Prenez-en trois cuillerées par jour, ça vous calmera la toux. Puis, s’adressant à Maria : Tenez une casserole d’eau sur le poêle pour humidifier l’air et donnez-lui ce qu’il veut.
— Alors, docteur, dit Tana, je peux aussi fumer un demi-cigare.
— Au point où on en est, vous pouvez le fumer.
Le médecin était ainsi fait : précis et dévoué comme personne, il était également incapable de dire de pieux mensonges ou de faire des phrases contournées. Parfois il lui arrivait de dire : « Vous devriez appeler le prêtre au lieu du médecin. » Il communiquait le résultat de son diagnostic au patient ou aux proches, et quand quelqu’un lui semblait approcher de la fin il disait aussi : « Donnez-lui tout ce qu’il désire. Il était aussi généreux dans les doses de morphine pour les gens qui souffraient beaucoup. Peut-être qu’il avait appris cela sur les champs de bataille, plutôt qu’à l’Université. »
— Merci, docteur, dit Tana.
D’une main il fouilla sous l’oreiller d’où il tira un morceau de cigare allumé et éteint plusieurs fois. Le médecin le lui alluma et sur le visage du vieux apparut un sourire de bonheur, même si une quinte de toux lui secoua la poitrine.
Ce soir-là Matteo n’alla pas à Ebene voir cette fille, il se rendit dans la petite baraque de Tana avec du bois et un pot de bouillon que sa mère avait préparé avec des carottes, des pommes de terre, de l’oignon et une cuillerée d’huile. Il dit bonsoir, il ranima le feu du poêle de tranchée, et la lampe à pétrole. Après le bouillon il lui fit boire une cuillère de sirop. Il alla aussi vider le pot de chambre. Tana laissait faire, mais on comprenait que sa pensée était ailleurs. Matteo s’assit sur un tabouret, et Tana, d’un geste de la main, lui fit signe de s’approcher :
— Écoute, mon petit, dit-il, pour moi la vie s’arrête là. Je regrette de ne pas voir le printemps comme il était avant 1916. Mais il reviendra. Tu te souviens du joli coup la fois du canon ? Maintenant je vais te demander un service : appelle-moi les musiciens avec l’accordéon et la guitare, et fais-les jouer ici, dehors. J’aime bien les entendre.
Matteo sortit tout de suite les chercher, Herde vint avec l’accordéon et Grass avec la guitare. Et vinrent aussi les femmes, les enfants et les hommes du hameau, comme pour un bal.
— Qu’est-ce que vous voulez qu’on vous joue ? demandèrent-ils.
— Des mazurkas et des valses, répondit Tana.
Ils jouaient sur le seuil et Tana écoutait content, en fumant un demi-cigare tout neuf :
— Dansez, disait-il, comme ça vous vous réchaufferez. Puis il appela Matteo : Là dedans, dans cette caisse à munitions il y a une demi-bouteille de gnôle. Donne-la aux musiciens.
Ils jouèrent pendant une heure, et puis tout le monde alla se coucher après avoir souhaité une bonne nuit au vieux. Après qu’ils furent partis Matteo mit dans le poêle une belle bûche de hêtre sec pour la nuit, et quand Tana se fut endormi il rentra à la maison lui aussi.
Le lendemain matin Maria Ballot passa chez le vieux pour lui apporter un peu d’orge à boire, et elle le trouva endormi pour toujours. Avec quatre planches on lui fit un cercueil, ils prévinrent Don Guido pour la bénédiction et le médecin pour le certificat de décès, que Matteo apporta ensuite à la baraque de l’état civil. Dans ce temps-là, dans notre pays, il n’y avait pas de fleurs en cette saison de l’année, mais sur le cercueil ils déposèrent des branches de sapin blanc, qu’Angelo alla chercher sur un vieil arbre resté vert dans le bois de la Bulda.
Tous les gens du hameau l’accompagnèrent, même Nina qui tenait contre sa poitrine sa poupée de chiffon. Il fut enterré dans le nouveau cimetière vers les Mörar, où, dans des secteurs à part, étaient aussi enterrés les soldats ramassés dans les montagnes.
— Adieu, Tana, lui dirent-ils tous, en jetant sur le cercueil une poignée de terre.