L'année de la victoire
Chapitre 5
On fit alors savoir aux réfugiés que, pour le moment, personne ne pouvait, et sous aucun prétexte, retourner dans les villages abandonnés en mai 1916. Le maire, Matteo Rigoni Tile, depuis Noventa Vicentina où la mairie avait établi son siège provisoire, avait envoyé son vieil employé faire le tour des familles éparpillées dans la zone de piémont afin de leur faire savoir que le retour commencerait peut-être au printemps 1919. Tout était sous le contrôle des militaires et, commandant sur tout – décombres, matériel, terre – il y avait un général du génie. Le maire précisait, par la voix de son employé, que l’hiver là-haut, dans ces conditions, aurait été invivable pour les réfugiés.
Des barrages furent établis le long des routes d’accès et les carabiniers devinrent très rigoureux quant au respect des ordres du commissaire général. Malgré cela, pourtant, des jeunes gens aux jambes agiles et des vieux qui connaissaient tous les sentiers par où passait jadis la contrebande de tabac, montaient retrouver leurs foyers détruits. Quand ils revenaient ils n’avaient pas de mots pour décrire l’état de désolation et de destruction des lieux. Certains, en particulier ceux qui avaient trouvé du travail dans les usines de Lombardie ou du Piémont, décidèrent, le cœur plein d’amertume, qu’ils ne retourneraient jamais là-haut.
Tandis qu’on s’échinait à recommencer à vivre en paix dans la terre des anciens, l’épidémie partie d’Espagne en mai 1918 arriva aussi chez nous, sournoise et terrible. Elle avançait depuis l’ouest, de région en région, fournissant du travail aux médecins, aux prêtres et aux fossoyeurs. Très nombreux, plus encore que les morts des champs de bataille, étaient ceux qu’on portait dans des cercueils de sapin au cimetière, où s’étiraient les fosses communes qu’on y avait creusées. C’étaient surtout les enfants, les adolescents et les vieux qui étaient frappés : après quatre ou cinq jours de forte fièvre, avec toux, hémorragies nasales, maux de tête, diarrhées et pneumonies, on pouvait dire que les survivants n’avaient pas eu moins de chance que les rescapés des batailles du Karst et de l’Ortigara. Les médecins ne pouvaient pas faire grand-chose, les seuls soins étaient la quinine de la Régie, le lit et les boissons chaudes.
La petite Orsola mourut la nuit du 7 novembre sans que personne s’en soit aperçu. Le matin, alors que tout le monde dormait encore, sa mère était descendue ranimer le feu et réchauffer un peu de lait pour les petites malades. Elle jeta un fagot sur la braise et souffla jusqu’à ce qu’une flammèche se lève parmi les brindilles les plus sèches. Elle versa le lait dans un coquemar en cuivre et le posa sur le trépied à côté des flammes qui, joyeuses maintenant, éclairaient toute la petite cuisine, faisant apparaître la fenêtre et les galets du sol. Elle se lava les mains et la figure dans un seau, s’essuya avec un torchon, puis versa le lait bouillant dans les deux bols, où elle avait d’abord mis une cuillerée de miel. Elle monta voir ses filles.
La plus grandelette, Nina, ouvrit les yeux avec peine et, prenant appui sur ses bras, se dressa sur son séant. Mais Orsola ne bougea pas. Elle ne bougea pas, même quand sa mère, après avoir posé les bols sur une chaise, s’approcha pour la secouer doucement. Elle se rendit compte que l’enfant était morte lorsqu’elle posa la main sur son front : elle sentit qu’il était froid, de ce gel sans vie, et, soulevant un peu les couvertures, elle vit le petit corps rigide, recroquevillé, et les mains blanches et diaphanes qui serraient contre la poitrine la poupée de chiffon.
Elle n’appela personne, et ne pleura pas non plus. Elle embrassa la petite et la tint pressée contre sa poitrine, comme si sa chaleur avait pu lui redonner la vie. Nina aussi, brûlante de fièvre, s’était accrochée à elle.
Matteo et le grand-père dormaient dans la pièce qui était jadis l’étable de la petite maison ; ils se levèrent eux aussi et entrèrent dans la cuisine où le bois était en train de se consumer sur la pierre du foyer : n’entendant aucun bruit, Matteo appela sa mère, puis il monta l’escalier. Il vit sa mère étreignant la petite Orsola, et Nina qui le regardait les yeux grands ouverts. Il s’approcha du lit et appela le grand-père.
Le matin suivant eut lieu l’enterrement. Le petit cercueil de sapin blanc et parfumé était porté par quatre jeunes filles, un voile blanc sur la tête retenu par un nœud bleu ciel. Le curé de Calvene marchait devant, avec deux enfants de chœur, l’un d’eux portant la croix. Matteo, sa mère, le grand-père et quelques femmes suivaient en silence. Rien d’autre.
Nina, qui était plus robuste, passa le cap de la grippe espagnole après quelques jours, et Matteo montait souvent dans la chambre pour lui tenir compagnie. Il lui racontait de petites histoires, et qu’au printemps ils retourneraient à leur maison là-haut dans les montagnes.
Ils reçurent une lettre du père : son bataillon était à présent en Autriche, aux frontières de la Slovénie où les Slaves voulaient s’emparer de la Carinthie, mais il disait aussi qu’il rentrerait bientôt en Italie et que les classes les plus anciennes seraient les premières à être libérées. Pour Noël, il espérait être à la maison avec eux. Rien sur Orsola : il n’avait sûrement pas encore reçu la lettre lui apprenant sa mort.