L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 16 sur 20

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L'année de la victoire

Chapitre 16

 

Matìo monta au Petareitele rejoindre ses moutons que Bepi Pûn avait gardés pour lui. Matteo, son père et Tana allèrent vers leurs maisons. Tana les quitta à l’embranchement du sentier pour les Straite. Quand ils furent seuls le père dit :

— Écoute, Matteo, maintenant il faut finir la maison. Il nous manque les portes, les fenêtres, leurs cadres et les volets. Beaucoup de choses pour la cuisine et les chambres. Pour ce qui est de finir les sols, les crépis, et de passer les murs à la chaux, on peut le faire nous-mêmes, mais pour les portes et les fenêtres il faut aller à Camporovere où il y a un bon menuisier. Et puis ils vont peut-être nous payer les dommages de guerre. Mais il faut qu’on finisse avant l’hiver parce que ta mère attend un enfant pour la fin du mois de décembre. Tu ne t’es pas aperçu que son ventre a beaucoup grossi ? Comprends bien, tu n’es plus un enfant. Et je veux que mon fils naisse dans une maison, pas dans une baraque. Il faut qu’on fasse aussi une bonne provision de bois, parce que je veux de la chaleur ; qu’il fasse chaud au point d’ouvrir les fenêtres s’il le faut. Le froid dans la maison est un signe de misère.

Cette confidence de son père troubla Matteo et il rougit : il aurait un petit frère. Il s’était aperçu du ventre de sa mère, mais la pudeur l’empêchait d’y penser. Il aurait un petit frère. Un petit être. Il se souvint d’Orsola enterrée là-bas dans la plaine, dans une fosse avec une petite croix comme dans un cimetière militaire, et il désira que naisse une petite fille. Il se rappela aussi qu’une fois la guerre finie il avait travaillé pour le génie et que dans un petit ravin de la Rossingruba il avait caché des assiettes, des tasses, des casseroles et des couverts d’un mess d’officiers.

— Papa, dit-il, je suis content si je pense que j’aurai une petite sœur. Demain, puisqu’on ne va pas travailler, j’irai dans un endroit où l’autre hiver j’ai caché des ustensiles de cuisine. Le moment est venu d’aller le chercher, ce sera un cadeau pour maman.

Le jour d’après ils y allèrent lui et le grand-père. Ils partirent alors qu’il faisait encore nuit et ils marchèrent deux bonnes heures avant d’atteindre la Bocchetta di Granezza. De là-haut, en regardant vers la plaine, ils virent les villes lointaines éclairées par le soleil naissant, le Brenta et l’Astico, comme deux rubans scintillants et sinueux à travers la campagne, après avoir laissé à leurs sources montagnes et vallées. Au loin, là où finissait le ciel, une tremblante clarté.

— Là-bas au fond c’est la mer, dit le grand-père. Si tu viens ici après un orage, tu arrives même à voir le campanile de San Marco.

Mais après avoir regardé au loin, Matteo arrêta son regard sur les premiers villages au milieu des collines, où ils étaient restés pendant les trente mois où ils avaient été des réfugiés. Ce temps-là il le retrouvait comme un oiseau en vol retrouve d’en haut la terre de sa migration.

— Allons, dit le grand-père, il faut chercher cette chose que tu as cachée et puis rentrer à la maison.

Depuis cet hiver-là, après que le bois avait été abandonné par les militaires et par la guerre, les buissons et les herbes sauvages avaient repoussé, mais surtout, les orties avaient envahi clairières et esplanades. Aussi ils eurent du mal à retrouver la fente dans le rocher où Matteo avait caché, en les recouvrant avec de la mousse, les ustensiles du mess des officiers. Comme cela faisait un moment qu’ils tournaient en rond, et que le grand-père avait perdu tout espoir, Matteo aperçut dans les orties les trois pierres laissées comme repère. Ils retrouvèrent tout en bon état. Ils rangèrent dans les sacs à dos qu’ils avaient apportés avec eux les assiettes en fer émaillé, les tasses, les verres, les couverts et les casseroles.

— Comme c’est joli ! Qu’est-ce que c’est joli ! s’exclamait le grand-père au fur et à mesure que les objets sortaient de la fente. Ça c’est du luxe !

Au retour ils changèrent de chemin, et par un sentier ils rejoignirent la Meltal par où, d’un pas ferme et indifférent, ils entreprirent de traverser la conque.

— Si tu vas tout droit d’un pas assuré, personne ne t’arrêtera, dit le grand-père, si au contraire tu te montres hésitant, tu peux être certain qu’ils vont te soupçonner.

Personne ne les arrêta, et ils marchèrent bientôt à travers le village qui commençait à renaître. Ils rencontrèrent le lieutenant fumeur de cigares qui les salua d’un signe de tête et d’un geste de la main, les invita à hâter le pas. Là où se trouvait auparavant la place du Marché, le grand-père de Matteo aperçut Toni Stern qui, tenant par la main un petit garçon, était en train d’admirer sa haute maison déjà reconstruite, presque prête à accueillir la grande famille. Il alla vers lui pour le saluer, Toni se retourna en entendant son pas, ils se regardèrent et se dirent en même temps :

— Toi aussi ici ?

Et ils se serrèrent la main très amicalement, en souriant.

— Et puis, dit Toni Stern, comme s’il poursuivait un propos à peine abandonné, on va refaire l’Harmonie municipale, et toi aussi tu reviendras jouer avec nous. Dès que je reviendrai avec toute ma famille, ton fils aussi, s’il le veut, pourra venir travailler avec mes fils. Et si avant l’hiver tu as besoin de quelque chose, fais-toi voir. Pour le moment on est en bas à Ciupan, exactement dans les maisons au bord de l’Astico, à côté du Maglio.

— Et lui, Toni, c’est ton fils ? demanda le grand-père de Matteo en indiquant le petit garçon.

— C’est le dernier, le plus petit. Il s’appelle Fortunato, comme mon frère qui est en Amérique. Je l’ai emmené voir dans quel état est notre village pour qu’il s’en rappelle.

— Tu as bien fait. Si on a besoin, moi ou mon fils, on viendra te voir.

Ils se serrèrent encore la main et Matteo dit ciao au petit garçon mince et fluet.

Ils arrivèrent à la maison alors que le soleil était encore haut et, avant même de manger, ils déposèrent les sacs sur la table, au milieu de la

curiosité générale. Ça faisait penser aux bas de la Befana[15] ! Matteo en sortit des assiettes plates et creuses en fer émaillé, blanches avec un large filet bleu et un petit filet rouge, comme si elles étaient toutes neuves, puis des bols en faïence de Nove avec les mêmes filets colorés (c’étaient peut-être les couleurs des écussons de cette brigade-là ?). Et les verres, les couverts que Nina commença à compter confusément mais à diviser avec précision en groupes : couteaux, cuillères, fourchettes, petites cuillères. Matteo tira du deuxième sac les marmites et les casseroles de différentes tailles, celles-ci également aussi neuves que si elles n’avaient jamais servi.

— Tu as eu une bonne idée cette fois-là, dit la mère. On n’a jamais eu autant de beaux ustensiles de cuisine. Espérons que maintenant on aura quelque chose à mettre dedans, pas seulement des pommes de terre, de la polenta et des choux.

— En passant par le village nous avons rencontré Toni Stern, se rappela le grand-père. Il m’a dit d’aller chez lui en cas de difficultés. Même pour travailler.

— Mais pour travailler quand ? demanda le père de Matteo.

— Quand ils reviendront, vers la fin de l’hiver je crois.

— Demain j’irai au village chercher du travail. En attendant toi et Matteo avec le mulet vous commencerez à rentrer le bois pour l’hiver. Ce n’est pas la peine d’aller très loin, il suffit d’arriver au Fontanello du Haas pour en trouver autant qu’on en veut. Ne prenez que des troncs desséchés.

 

Au village il y avait un nouveau travail. Il avait été imaginé par le cavalier Lazzeri qui dirigeait l’Association des victimes des dommages de guerre. Le Commissaire du gouvernement s’était rendu à Trévise au commissariat aux Terres libérées afin d’y exposer la situation critique qui, avec l’arrivée de l’hiver, ne manquerait pas de se présenter. Quel travail, quelles conditions de vie auraient les réfugiés qui étaient revenus et qui vivaient dans les baraques ? Le Commendator Ravà, après avoir téléphoné à Rome au ministre Ranieri, leur alloua trois cent mille lires, à utiliser tout de suite pour n’importe quels travaux, pourvu qu’ils soient utiles. À quoi Lazzeri répondit promptement par un projet d’arasement de la colline du Hodengart où, selon la tradition, existait aux temps lointains, l’autel consacré à Odino, détruit par les saints Ermagoras et Fortuné, quand ils arrivèrent sur ces montagnes pour y baptiser nos ancêtres.

Pour raser la colline rocheuse qui dominait le village au sud-ouest, on constitua une coopérative ouvrière qui prit les travaux en adjudication. À sa tête fut élu Menego Vusc qui, depuis quelques semaines, était revenu de Moravie, où il avait émigré à la fin du siècle. Là-bas il avait fini par avoir une entreprise qui exécutait des travaux pour l’administration des Habsbourg. Avec la guerre il avait tout perdu lui aussi – outillage, chevaux, capitaux et crédits – et c’est ainsi qu’il était revenu au pays natal, aussi pauvre que lorsqu’il en était parti, mais avec femme et enfants. Il savait travailler, Menego Vusc, et inspirer confiance aux techniciens et aux ouvriers. Les trois cent mille lires allouées par le ministère des Terres libérées finirent toutes, mais vraiment toutes, dans les poches des ouvriers qui avec leurs pioches, leurs pelles et leurs brouettes rasèrent la colline, où se trouvent maintenant des allées et des jardins publics. Le matériau récupéré servit à couvrir les décombres, à niveler le Grabo, là où coulait le Pach, après que celui-ci eut été canalisé.

Le père de Matteo avait adhéré à la coopérative et il en devint conseiller. Quand Matteo et le grand-père eurent fini de faire leur provision de bois, et qu’ils l’eurent bien empilée contre la maison en construction, le garçon travailla lui aussi dans la coopérative à renverser des brouettes de cailloux le long de la pente.

À la Saint-Matthieu, la foire, qui depuis toujours marquait la fin de l’alpage, n’eut pas lieu. Pas d’animaux à acheter ou à vendre, ni de lots de fromages. Mais les marchands, avec leurs étalages de chaussures, de mercerie, d’étoffes, de poteries, de couteaux de Maniago et de haches de Brescia, vinrent quand même. De Lugo, de Calvene et de San Luca recommencèrent à monter, après une interruption de cinq ans, les marchands de fruits ambulants, avec leurs ânes qui portaient, accrochés au bât, des paniers de raisin marzemino, de figues et de pêches de vigne. La mère de Matteo avec la petite Nina et Maria Ballot, descendues au village pour acheter des couches et des langes destinées au futur bébé, virent les paniers avec leurs beaux fruits parfumés, et en achetèrent quelques kilos, comme par respect d’une tradition.

À la fin de l’après-midi, devant son troupeau, comme un roi, Matìo traversa le village de baraques, de ruines, de maisons en construction. Il redescendait dans la plaine le long des fleuves et des barene, pour y faire paître les moutons comme on avait toujours fait au cours des siècles, dans l’attente du printemps qui reverdirait les montagnes. Les maçons qui étaient sur les échafaudages, les manœuvres qui gâchaient le mortier, les soldats, les prisonniers de guerre le regardaient passer comme fascinés, et le bêlement des agnelets, les sauts des béliers, l’aboiement joyeux du chien, les clochettes pendues au cou de Marcolfa et de Momi en tête du troupeau, donnaient de la gaieté à tout le monde.

Le lieutenant fumeur de cigares était sorti, lui aussi, sur le seuil de sa baraque et, de la main, il salua le berger et sa suite. En entendant et en voyant ce troupeau qui passait, il s’était souvenu de son village, où on parlait grec, là-bas au fond de l’Italie.

En attendant, les élections politiques, les premières de l’après-guerre, approchaient. Les ouvriers, pendant la pause de midi, parlaient de ces élections et des promesses qu’on leur avait faites quand ils étaient au front et que la guerre faisait rage. Mosè Tripp réunissait le plus de monde autour de lui, et sa façon de s’exprimer calme et tranquille, qui pourtant ne manquait pas d’ironie, était suivie comme une leçon en plein air. Il parlait de la coopérative qui ne devait pas cesser avec la fin des travaux, d’une Mutuelle ouvrière, de la guerre et des massacres, qui avaient eu lieu parce que les capitalistes les avaient voulus. Il donnait des exemples convaincants, citant même Gramsci que, disait-il, il avait écouté lors d’un meeting à Turin. Il parlait de Lénine, de la révolution en Russie, de la paix de Brest-Litovsk et des Quatorze Points de Wilson.

— Vous êtes des têtes de bois, disait-il pour finir. Vous êtes vraiment des têtes de bois. Vous devez étudier, vous devez lire, et pas seulement travailler comme des mulets.

Les têtes de bois ne se vexaient pas ; les ouvriers souriaient vaguement, convaincus peut-être qu’ils étaient un peu des têtes de bois, car le jour d’après, pendant la pause de midi, en mangeant la soupe qu’ils avaient apportée de leurs baraques, ils étaient encore là, à l’écouter. De temps à autre, Menego Vusc s’approchait du groupe lui aussi, il écoutait en silence, il hochait la tête, pensif. Une seule fois il prit la parole pour dire que oui, il se pouvait que Mosè ait raison, que les temps changeaient parce que l’humanité fait toujours des progrès, mais que, pour lui, les choses justes c’était quand il travaillait pour l’administration autrichienne en Moravie et en Bohême, où, selon lui, chacun recevait son dû.

— Mais Menego, l’arrêta Mosè cette unique fois, vous savez sans doute que, même à Vienne, les ouvriers ont dû faire la grève pour avoir leurs droits.

Matteo était toujours là, à écouter les propos des adultes, il les suivait avec attention sans en perdre un mot, cherchant à comprendre. Mosè Tripp le regardait en souriant et, un jour, comme ils allaient reprendre le travail, il lui dit :

— Courage, mon garçon ! Ouvre les yeux sur le monde, il se passe de grandes choses après cette guerre.

 

Les jours devenaient froids et courts, le matin l’eau gelait et la gelée blanche scintillait sur les fagots. Matteo avait été chargé d’allumer le feu pour son équipe : à midi il s’arrêtait un quart d’heure avant, afin de préparer la braise où ses camarades posaient leur gamelle et réchauffaient leur soupe, ceux qui avaient de la polenta ou une croûte de fromage la faisaient griller. C’était l’heure où chaque équipe allumait son feu avec des bouts de poutres ou des planches récupérées dans les décombres. De la colline d'Odino montaient vers le ciel hivernal des panaches de fumée blanche et une odeur de polenta et de fromage. L’après-midi, quand ils avaient fini leur journée, c’était presque la nuit et, pour se réconforter, par petits groupes d’amis, ils entraient dans les baraques qui faisaient café, pour boire un verre de vin chaud épicé, et jouer une ou deux parties de cartes.

Pendant ces longues et froides soirées de novembre aussi, les ouvriers se retrouvaient dans quelque bistrot, comme Alla Colomba ou Dalle Maddalene, où éclataient des discussions animées, auxquelles participaient même les militaires. On y jouait du couteau, les carabiniers du roi avaient de quoi s’occuper à calmer, séquestrer, arrêter les plus agités et enfin écrire à l’Autorité supérieure. Le lieutenant Carlo Rosselli qui avait son bureau spécial dans la baraque où il dormait, cherchait à apaiser l’exaspération des soldats qui attendaient leur libération, ou les permissions d’hiver, qui avaient du retard, parce que désormais, dans tous les coins d’Italie, la lutte politique avait dégénéré, allant jusqu’au meurtre. Ici aussi les fils des entrepreneurs, quelques ingénieurs, les fils des administrateurs, face aux ouvriers qui cherchaient à s’organiser, voulaient imposer le nouveau credo fasciste, et parfois intervenaient avec violence.

Un samedi Matteo, Bepi Pûn, Angelo et Toni Ballot, Nin Sech descendirent ensemble au village, où devait avoir lieu une réunion avec les représentants du Parti socialiste, Faccio et Marchioro, qui viendraient de Vicence. L’organisateur de cette réunion avait été, naturellement, Mosè Tripp avec d’autres amis de Camporovere. Ils se rencontrèrent dans une baraque, ils parlèrent, ils discutèrent, ils fixèrent une ligne de conduite pour les prochaines élections. Après quoi Faccio et Marchioro gagnèrent un village voisin pour y poursuivre leur action politique.

Excités par la rencontre, réchauffés par un verre de vin chaud, confiants dans un avenir meilleur, vers dix heures du soir les amis sortirent dans la rue en chantonnant L’Internationale. Quand ils arrivèrent près du bâtiment des écoles, ils furent arrêtés par un petit groupe d’inconnus qui s’étaient plantés au milieu de la rue.

— Vous êtes italiens ? demanda avec arrogance l’un d’entre eux.

— Nous sommes tous italiens, répondit Mosè Tripp.

— Alors ça suffit avec cette chanson, reprit le même individu. Criez vive l’Italie !

Pour tous les autres Nin Sech répondit d’une voix calme :

— Une chose imposée, on ne la dira jamais.

— Criez vive l’Italie ! Sinon on vous casse les reins.

— Nous répétons, dit encore Mosè Tripp, que nous ne dirons jamais quelque chose d’imposé.

C’est alors que deux de ces individus, munis de bâton, firent le geste de tomber sur nos villageois, qui se dispersèrent aussitôt. Un des agresseurs, qui se tenait un peu à l’écart, cria « Allons-y ! », et il se mit à tirer avec un pistolet. Matteo et Angelo sentirent les balles passer à côté de leurs têtes et ils se jetèrent à terre. La porte d’une baraque s’ouvrit et un faisceau de lumière coupa la rue, une femme sortit d’une porte en criant, suivie par d’autres villageois, et les agresseurs disparurent dans le noir, de l’autre côté des tas de décombres.

Peu après survinrent une patrouille de carabiniers et le lieutenant fumeur de cigares, qui avaient entendu les coups de feu et les cris. Ils demandèrent ce qui s’était passé. Avec son briquet, le lieutenant se pencha pour chercher quelque chose. Il ramassa des douilles et alla les regarder dans le faisceau de lumière qui sortait de la porte.

— Ils ont tiré avec un pistolet automatique, elles sentent encore la fumée. Venez ici, caporal… Et il lui remit les quatre douilles, en guise de preuve.

— Tentative de meurtre de la part d’inconnus. Quelle heure est-il exactement ? demanda le caporal-chef, qui pensait déjà à son procès-verbal.

En attendant, d’autres gens étaient sortis, et chacun y allait de son avis. Le maresciallo des carabiniers arriva à son tour, il dit à tout le monde de s’en aller, sauf les personnes attaquées, qu’il invita à se rendre à la caserne pour y dénoncer le fait.

Ils sortirent de la baraque des carabiniers une demi-heure après, et Matteo fut saisi de peur : il repensait à ces gens inconnus et violents, aux coups de feu, au sifflement des balles qu’il avait senties toutes proches ; un rien suffit pour mourir. Le lieutenant du génie qui les avait accompagnés comme témoin s’approcha de Matteo, il lui posa la main sur l’épaule :

— Tu as eu peur, mon garçon ? lui demanda-t-il.

De la tête, il fit signe que oui et le lieutenant lui serra l’épaule.

— Courage, les ouvriers, dit-il, venez, je vous paie un coup.

Ils entrèrent dans la baraque Dalle Maddalene, et le lieutenant commanda sept verres de vin chaud. Dans un coin, seul et sous une lampe à pétrole, un officier de l’armée royale écrivait une lettre, il avait devant lui un verre de bière encore plein. Le lieutenant s’approcha et lui dit :

— Salut, Rosselli. Je t’invite à boire un verre de vin avec un groupe d’ouvriers qui, il y a une heure, ont été agressés par les fascistes, parce qu’ils chantaient L’Internationale.

— Je finis cette lettre, Willi, et je suis à vous.

Carlo Rosselli voulut savoir lui aussi ce qui s’était passé ce soir-là. Il resta pensif, le verre à la main, comme pour se réchauffer à la chaleur du vin brûlé.

— Une sale histoire, dit-il. Combien de sales histoires en ce moment en Italie ! Si on ne prend pas des mesures à temps, ça finira mal.

Ses yeux bleus, derrière les verres des lunettes, se voilèrent de mélancolie.

Nos amis se tenaient un peu à l’écart, par respect pour les deux lieutenants, et Nin Sech commentait :

— Quand j’étais jeune et que je travaillais dans les mines en Allemagne, les patrons m’exploitaient jusqu’à l’os, mais j’ai réussi à m’en tirer. Au front il me fallait aller à l’assaut en criant Savoia et là non plus les Autrichiens ne sont pas arrivés à me tuer. Mais ils m’ont fait prisonnier sur le Monte Fiore avec le lieutenant Monelli. J’ai fini à Mauthausen et je ne suis pas mort de faim. Maintenant que je suis enfin en Italie, chez moi, les Italiens me tirent dessus, parce que je chante L’Internationale.

— Eh oui, disait Bepi Pûn, eh oui. Travail, fraternité, liberté, et ces types-là te tirent dessus. Mais maintenant, ajouta-t-il à voix basse, c’est à nous d’offrir un verre à ces officiers qui me semblent de braves gens. Allez, mettons deux sous chacun.

Quand ils rentrèrent à la maison tous ensemble, il était presque minuit. Une nuit paisible de novembre, froide, avec beaucoup d’étoiles. Personne n’avait plus envie de parler.

Matteo, en se déshabillant, cherchait à ne pas faire de bruit. Il semblait que tout le monde dormait, mais quand il se glissa sous les couvertures, le grand-père lui dit :

— D’où tu viens à pareille heure ? T’es allé courir les filles ?