L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 9 sur 20

Pages du PDF

L'année de la victoire

Chapitre 9

 

Pour le mois de mai, il fallait arriver à semer le peu qu’on pouvait, mais avant les semailles, à ce qu’ils avaient vu, il y avait beaucoup de travail : débarrasser les terrains des obus et des barbelés, remplir les tranchées, égaliser les trous des explosions. Avant encore, il fallait poser un toit sur quatre murs pour mettre sa tête en dessous. Le père de Matteo alla au commandement des carabiniers, puis jusqu’à Vicence, voir le commissaire du gouvernement pour le Plateau, afin de se faire délivrer un permis de retour. Les employés ne voulaient pas le lui donner car là-haut, disaient-ils, la vie civile n’était pas encore possible et il n’y avait encore rien d’organisé qui la rende possible. Il n’y avait que des soldats et des prisonniers de guerre chargés du déminage et de la récupération. Alors il demanda à parler personnellement au colonel Carrara, et même, utilisant le langage militaire, il demanda le rapport du commissaire. Il insista tellement qu’on le fit entrer.

Le colonel voulut savoir où il avait combattu et avec qui, et quand il entendit nommer le bataillon, les commandants, les lieux et les faits, lorsqu’il vit aussi la feuille de démobilisation qu’il portait toujours sur lui, il se montra assez bien disposé, voire compréhensif. Enfin il lui demanda où était sa maison, dans quel hameau.

— Il n’y a plus rien là-bas, c’est tout détruit. Comment ferez-vous pour vivre avec les enfants ? lui demanda-t-il après qu’il lui eut répondu.

— On y arrivera, mon colonel. Donnez-nous l’autorisation de rentrer.

— Mais vous avez quelques moyens ?

— Nous avons un mulet et un peu d’économies.

Le commissaire Carrara demeura pensif, enfin il prit un formulaire et il lui fit préciser identité et adresse.

— Vous devez revenir dans quelques jours avec une fiche familiale d’état civil délivrée par la commune où vous résidez et un certificat de réfugié signé par votre maire. Vous êtes parmi les premiers auxquels je donne une autorisation, vous ne devez pas me causer d’ennuis. Et surtout respectez les ordonnances !

 

Quand il fut de retour au Prà del Giglio il attendit avec impatience que Matteo revienne du travail et ce soir-là, pendant le dîner, il annonça qu’ils retourneraient bientôt à leurs montagnes.

— Peut-être que nous monterons dimanche. Et toi, mon garçon, rappelle-toi de dire à l’adjudant qu’à partir de lundi tu n’y es plus. Samedi tu pourras aussi avoir ta paie.

Après tant de mois, un joyeux espoir se mit à briller dans les yeux de chacun, et Nina battit des mains en criant :

— On rentre à la maison ! Demain on rentre à la maison !

— On dispose de combien d’argent ? demanda le grand-père. Il faudra quand même faire les comptes.

La mère, après le repas, remit tout de suite la cuisine en ordre et, ayant pris un crayon à encre et une feuille de cahier, elle s’approcha de la lampe à pétrole et commença à faire des additions, ayant appelé son mari auprès d’elle :

— Cinq cents lires de prime de la victoire, cinquante lires que tu m’as ramenées de la guerre… la paie de ton père quand il cassait les cailloux pour faire du gravier, la paie de Matteo à trente-trois centimes de l’heure neuf heures par jour… Matteo, tu as fait combien de jours avec le génie ? On a mille quatre-vingt-douze lires.

— Avec ça on peut se débrouiller, du moment qu’on a la santé, commenta le grand-père.

Pour avoir le passeport (on appelait comme ça le papier qui permettait de rentrer), il fallut payer un timbre fiscal, et quand finalement il arriva et qu’ils décidèrent de partir, on était déjà au 4 mars ; il s’y ajoutait l’obligation de ne quitter ni les routes ni les itinéraires indiqués par des panneaux prévus à cet effet : il restait trop d’obus non explosés dans les champs, et plusieurs accidents mortels s’étaient déjà produits parmi les hommes, prisonniers ou militaires, préposés au déminage du terrain. Depuis que, sans permis et sans timbre fiscal, ils avaient tout abandonné, pour fuir sous les obus qui démolissaient les maisons comme si elles étaient en carton, trente-quatre mois avaient passé.

Maintenant, enfin, ils rentraient. Avant de se mettre en route ils étaient allés tous ensemble au cimetière de Calvene prier sur la tombe d’Orsola pour qu’elle protège leur retour. Là une petite croix de bois et une plaquette en fer blanc indiquaient le lieu et le nom, comme pour la tombe d’un soldat. Matteo, ce même jour, voulut y retourner tout seul pour dire au revoir à Caterina. Le long des haies il avait cueilli un petit bouquet de violettes bleues et parfumées – les premières – et il les partagea entre les tombes des deux fillettes. La soirée était belle, douce, les prés commençaient à peine à reverdir et les bourgeons des robiniers se gonflaient, les moineaux en liesse se poursuivaient, le long des rangées de mûriers. Les cloches sonnaient et là-bas, au loin, vers la mer, le ciel tirait légèrement sur le vert comme s’il reflétait l’eau. La mélancolie et l’espoir lui remuaient le cœur ; finalement il sortit du petit cimetière sur la colline après avoir fait un signe d’adieu de la main.

 

Le père de Matteo, même si le petit loyer avait été payé par la commune avec les fonds que l’État avait mis à sa disposition, alla chez le propriétaire de la maisonnette pour prendre congé et remercier :

— Je vous laisse tout en ordre et propre, dit-il.

Ils saluèrent également les paysans des maisons les plus proches : les Maso, les Pozza, les Salbeghi. Les Nicoli de la Mare firent aussi cadeau à Matteo d’un sac contenant une trentaine de kilos de pommes de terre.

— Elles te serviront pour les semailles, dirent-ils. Nous on en a trop et vous serez bien contents de les avoir.

Les Salbeghi voulurent aussi offrir une dizaine de kilos de farine de maïs.

— Elle vous sera utile pour les premières polentas. Il paraît que là-haut on ne trouve rien.

Sur leur mulet gris – Reno était le nom qu’on lui avait donné dans l’armée – ils chargèrent les couvertures, les casseroles, les paillasses et tout ce qu’il pouvait porter. Les autres choses, Matteo et son père les chargèrent sur leurs épaules dans de simples sacs attachés aux coins avec des cordes, à la manière des sacs à dos. Le grand-père et la mère avaient chacun deux cabas. Nina tenait serrée contre elle sa poupée de chiffon. La louche de l’eau, par contre, était accrochée à une corde qui maintenait le chargement sur le dos du mulet.

Ils allaient ainsi à la queue leu leu : devant, le père qui menait Reno par le licou, puis Matteo, le grand-père, Nina et la mère. Ils prirent le chemin qui reliait le hameau des Giare à celui du Monte de Calvene, et quand ils furent à la Curva du Fontanello, ils s’arrêtèrent pour laisser un peu reposer le mulet qui haletait à cause de la montée, mais aussi pour jeter encore un regard là-bas, sur la clairière herbeuse qu’entouraient les bois, et où on distinguait les tuiles rousses de la maison du Prà del Giglio.

Nina s’accrochait aux jupes de sa mère, et lorsqu’ils atteignirent le Prà del Cavalletto où, bien alignés, avaient été enterrés les soldats anglais, elle demanda à être portée parce qu’elle était fatiguée. Ils arrivèrent aux Mazze où ils rencontrèrent l’équipe d’ouvriers avec lesquels avait travaillé Matteo. Ils démontaient encore des baraques, et des camions 18B. L. attendaient un nouveau chargement :

— Nous les envoyons à Asiago pour les réfugiés qui rentrent, dit l’adjudant. Et justement il se pourrait qu’une de celles-là soit la vôtre. L’usage en est gratuit. On vous souhaite bonne chance !

Ils continuèrent par le Barental. Matteo et son père avaient déjà vu comment la guerre était passée par là et ce qu’elle avait provoqué, mais le grand-père et la mère, c’était la première fois qu’ils voyaient le désastre, et ils regardaient, plus étonnés et plus incrédules qu’affligés. Seulement, quand ils arrivèrent à la trouée de la Luka et que, devant eux, se présenta la conque où tout avait été détruit à plusieurs reprises, le vieux laissa échapper un juron et une violente imprécation contre l’Autriche, l’Italie et leurs gouvernants. Matteo et son père se retournèrent pour le regarder, mais ils s’aperçurent aussi que Nina et sa mère pleuraient en silence serrées l’une contre l’autre.

Les décombres sur la route qui traversait le village avaient été dégagés, et même les camions pouvaient y passer. Les pierres des maisons avaient été entassées sur les deux côtés de la rue, sur le torrent on avait jeté une passerelle de troncs d’arbres. Dans les potagers qui n’avaient plus de clôtures les orties poussaient, les pruniers et les cerisiers avaient perdu leurs bourgeons, ils étaient tout desséchés, tués par les éclats d’obus et par les balles. Quant à l’église de San Rocco où, dans le temps, avaient lieu les célébrations des poètes paysans ainsi que la distribution des prix aux élèves méritants, et où, avant l’aube dominicale, don Tita Muller, surnommé le Lièvre, célébrait la messe des bûcherons et des chasseurs, elle n’était plus qu’un amas de pierres. Sur le dessus se trouvaient celles du cadran solaire qui avait servi d’horloge au clocher roman.

Le long de la Grand’rue se dressaient quelques restes de murs lézardés, criblés de trous, avec les ouvertures des portes et des fenêtres qui, de l’autre côté, laissaient voir le ciel. Sur les ruines des maisons, les corbeaux et les corneilles avaient des poses de maîtres ; des poses de corbeaux et de corneilles sur la tête de la statue de la bienheureuse Jeanne.

La famille de Matteo continuait à avancer à la queue leu leu, traversant ce village mort, leur village, et personne ne parlait, seul le pas du mulet gris, qui remuait cailloux et débris, accompagnait leur angoisse. Avec les yeux et avec la mémoire ils cherchaient à placer dans cet espace en morceaux, détruit, les maisons et les familles des gens qu’ils connaissaient, les boutiques, les échoppes des artisans, les cafés. Ici ça devait être la maison de l’avocat Bonomo, celui qui avait épousé une chanteuse d’opéra ; là la brasserie à Macia ; ailleurs l’hôtel de l’Aigle impériale des Tessari ; et puis la Croix-Blanche où descendaient les gens importants, la maison des Ronnar avec l’atelier du maréchal-ferrant et les fresques que la tradition voulait peintes par un des Bassano, la boutique du coiffeur, la maison des Prucar, la boutique à Pacca, la maison des Ristar et celle des Nittar, la pharmacie des Bortoli, la maison de M. Müller, le directeur de l’école, la boutique des Stern… les Pulledri, les Parent… En réalité il n’y avait plus rien, et dans ce vide ils virent les restes de l’église consacrée à saint Matthieu et, à la place du beau campanile en pierres rouges et blanches, un petit escalier en bois qui, au milieu des décombres, entrait dans un trou où il y avait peut-être eu un observatoire pour l’artillerie.

La première fois, quand Matteo était monté en douce, il était passé en se tenant au large pour ne pas tomber sur une patrouille de soldats. Quand il était revenu avec son père, le permis n’était valable que pour un jour, et ils se hâtaient parce qu’ils voulaient voir leur maison, mais maintenant, avec leur laissez-passer, ils avaient aussi le temps de regarder autour d’eux, et plus que les baraques où se trouvaient les ouvriers militarisés ou les soldats, ou que les débits de boissons, ou que les bureaux en cours d’installation, c’était le village, ce qu’il avait été pour eux et ce qui en restait qui touchait leur cœur.

Juste après les décombres, là où la route, entre deux rangées de pierres dressées, continuait jadis vers leurs hameaux d’adret, il n’y avait que des boyaux et des tranchées creusés partout. Sur les côtés, des amas de rouleaux de fil de fer barbelé, de planches, de poutres, de tôles ondulées ainsi que des tas d’obus répartis selon leur calibre et leur nationalité, à conserver pour une autre guerre. Un grand dépôt de cercueils aussi : tout blancs, en sapin raboté.

Ils continuèrent sans parler, ils dépassèrent les trois cimetières de soldats italiens enterrés là où, dans le temps, il y avait les potagers de leurs hameaux. Ils les y avaient mis parce que la terre était noire et molle, ayant été travaillée et fumée pendant des siècles. Le vieux Tana, qui restait là à les protéger des corbeaux et des renards, avait aperçu le petit groupe avec le mulet et vint à leur rencontre, le fusil sur l’épaule, un grand sourire sur le visage qui se voulait sévère.

— Enfin quelqu’un qui arrive, dit-il. J’en avais vraiment assez d’être seul. Est-ce que vous m’avez apporté un peu de tabac ?

Ils déposèrent leurs fardeaux et le chargement du mulet sur les décombres de leur maison comme pour en reprendre possession. La mère et le grand-père ne disaient mot, et ils regardaient autour d’eux en soupirant. Finalement Nina dit :

— Ils nous ont tout cassé ! Ils s’assirent pour manger quelque chose et boire une gorgée de vin à la fiasque dont leur avaient fait cadeau les Scalchi. Matteo tira de sa poche deux paquets de gris pour le vieux Tana qui bourra tout de suite sa pipe et l’alluma.

— Il y a quelques jours, commença-t-il, les Sech et les Ballot sont venus ici eux aussi et la semaine dernière les Zai et les Pûne. D’ici la fin du mois on sera à nouveau tous ici. Ou presque, ajouta-t-il à mi-voix.

Il s’était aperçu que dans le groupe il manquait une fillette et il se souvenait que, lorsqu’ils avaient dû partir, la femme avait deux petites. Il était aussi au courant de la fièvre espagnole qui avait fait plus de morts que la guerre.

Après qu’ils se furent un peu reposés et restaurés ils se mirent au travail afin de préparer un abri pour la nuit. Tana les aida à dégager un espace entre les bouts de murs qui étaient restés debout à une hauteur de deux mètres. Ils enlevèrent des pierres, des poutres carbonisées tombées du toit et des plafonds, des briques. Ils trouvèrent même les deux sommiers métalliques du grand lit et, bien qu’ils soient tordus et rouillés, ils les mirent de côté pour les réparer. Mais les matelas en laine, les couvertures, les draps et tout le linge de maison étaient à moitié brûlés et pourris. Tout aussi inutilisables étaient le coffre, l’armoire, les chaises, la table. En dessous de tout ça, ils découvrirent l’âtre avec la marque d’un projectile explosé sur la grosse pierre équarrie, bouchardée par quelque ancêtre. Les seaux en cuivre avaient disparu : Dieu seul sait quel soldat les avait pris et dans quel coin d’Europe ils avaient fini !

— Ça veut dire que la louche pour l’eau, ils l’avaient portée au Prunnele avant que la maison ne soit bombardée, fut le commentaire du grand-père.

Une fois dégagé un petit espace entre les restes de murs, Tana conseilla d’aller avec le mulet dans les positions des Autrichiens chercher des poutres, des tôles et un poêle, du moins pour le moment. Après, petit à petit, ils referaient la maison. Matteo, le père et Tana y allèrent, et ils y prirent ce dont ils avaient besoin en faisant plusieurs voyages. Pendant ce temps, en attendant, la mère avait coupé des rameaux de chèvrefeuille des bois qui avaient poussé spontanément parmi les décombres, et elle en avait fait un balai qui était déjà à l’œuvre sur les dalles de pierre de sa cuisine, celle-là même où elle était arrivée jeune mariée, du hameau des Camplan, voilà presque vingt ans. Assise dans un coin, Nina avait recommencé à jouer avec sa poupée.

Quand vint la nuit, un toit provisoire avait été posé sur les restes de gros murs, et un poêle de tranchée, en tôle robuste, avec ses ronds en fonte et son tuyau pour la fumée, réchauffait leur retour. À même le sol, sur des planches, étaient étendues les paillasses de feuilles de maïs : d’un côté celles qui étaient destinées à Matteo, au grand-père et à Nina, de l’autre celle du père et de la mère, que protégeait une toile de tente accrochée à un fil de fer.

Le vieux Tana resta avec eux pour le dîner de polenta chaude et de fromage, jusqu’à neuf heures, pour causer, et les écouter raconter comment ils avaient passé leur temps de réfugiés, savoir aussi s’ils avaient des nouvelles d’autres gens du village. Par-dessus tout, il voulait entendre parler de la guerre, des gens qu’il connaissait et des parents du hameau qui s’étaient trouvés ensemble dans le bataillon de chasseurs alpins, et il accusa le coup en entendant que Nin Sech, lui aussi, avait été porté disparu après la bataille de novembre sur le mont Fior. Angelo Sech, le frère de Nin, était bien vivant, comme l’étaient Toni Scoa, Toni Ciorgolo, Menego Pûn. Fort était mort sur le Piave, à Vidor, pendant les derniers jours de la guerre, comme étaient morts Gaiga et Sciràn, Nesc.

— Tönle aussi, dit Tana au père de Matteo, Tönle aussi j’ai su qu’il est mort. Mais pas à la guerre. J’ai entendu dire qu’ils l’ont trouvé mort le matin de Noël, du côté de la Valrovina ou de San Michele, au dessus de Bassano.

La petite fille s’était endormie dans les bras de sa mère, qui se leva et alla la déposer sur la paillasse, la couvrant en même temps que sa poupée. Matteo et le grand-père allèrent se coucher à leur tour parce qu’ils étaient très fatigués. Le vieux Tana aurait encore voulu rester, comme à la veillée, mais il comprit que c’était l’heure de partir : il bourra à nouveau sa pipe, l’alluma avec un tison et leur souhaita la bonne nuit. Il mit son fusil sur l’épaule et sortit pour retourner à son refuge au Raitele.

Le silence était revenu, un grand silence comme en hiver quand il neige, et il semblait que la vie était revenue au milieu de ces décombres. L’homme et la femme sortirent regarder leur terre. Ils entendirent les oiseaux migrateurs qui s’appelaient en vol, une légère pluie de printemps vous lavait de la guerre avec une odeur nouvelle de bois qui revit. Ils rentrèrent dans leur maison en se tenant par la main. Les enfants et le grand-père dormaient pesamment, eux deux s’aimèrent à nouveau comme de jeunes mariés.