L'année de la victoire

Mario Rigoni Stern · Chapitre 2 sur 20

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L'année de la victoire

Chapitre 2

 

Il cherchait à aller là où il ne voyait pas de soldats, il évitait la grand-route qui avait été débarrassée du matériel abandonné par les Autrichiens en retraite, et sommairement réparée par les soldats du génie, pour permettre le passage des unités chargées de la récupération des canons et des poudres, ainsi que celui des troupes qui poursuivaient l’ennemi à travers les vallées du Trentin. Matteo contournait les barbelés et les grands trous, il sautait par-dessus les décombres en faisant attention où il mettait les pieds. À l’Orht, où le pont enjambait le Grabo des Pennar, un soldat montait encore la garde et, pour l’éviter, il descendit dans un boyau et passa sous le pont. Là, en dessous, le long des voûtes en dur, des cadavres de soldats italiens et autrichiens étaient entassés les uns sur les autres ; d’une main il se couvrit la bouche et le nez, de l’autre il s’empêchait de regarder, et il ressortit de l’autre côté vers le village.

Mais il ne passa pas par le village où il voyait se déplacer des soldats avec leurs officiers, et quand il arriva derrière les ruines de la Villa Baldin, en suivant le lit du torrent Ghelpach et la route de la Kerla, il se dirigea vers le hameau d’Ebene. Derrière les bosses du terrain et le long de la route gisaient des chevaux déchiquetés par les obus, des fourgons renversés, des caissons de munitions, des armes, des havresacs, des sacs, des masques à gaz, et les corps sans vie des soldats austro-hongrois qui, deux ou trois jours avant, avaient été poursuivis, sur le chemin de la retraite, par le tir de l’artillerie.

Il aurait voulu s’éloigner en courant, mais il n’avait plus la force de le faire et, d’ailleurs, ses yeux et son nez s’étaient aussi un peu habitués. Encore un peu et il serait à sa maison ! Il n’aperçut pas les trois soldats anglais morts et à demi recouverts d’une bâche, étendus à côté des décombres des maisons des Ballot, il ne vit même pas la patrouille qui descendait du Moor et qui escortait huit prisonniers portant quatre civières. Sa maison n’existait plus et l’endroit où elle se dressait naguère était un tas de pierres fracassées et de poutres noircies ; le jardin en contrebas était devenu un cimetière où des croix de bois brisées ou de travers marquaient les tumulus : en 16 et en 17 on y avait enterré les soldats italiens qui mouraient à l’hôpital de campagne, installé non loin de là, dans les maisons des Chescie.

Après s’être arrêté à regarder la ligne des monts et des collines, et avoir vu affleurer le chicot du vieux cerisier qui poussait tout contre le mur de l’étable, il se persuada que c’était bien là l’endroit. Il grimpa alors sur l’amas de décombres et, à la main, il commença à déplacer les pierres et les poutres carbonisées. II jetait avec rage toutes les choses mortes qu’il rencontrait comme si, là-dessous, devait encore exister quelque chose de vivant à sauver. Il trouva un morceau du chambranle de la fenêtre, la carcasse tordue du lit de ses parents, les restes brûlés de l’édredon, une marmite écrasée et puis, sous une planche, la poupée de chiffon avec laquelle jouaient ses petites sœurs. Elle était toujours intacte, peut-être la seule chose qui restait encore, il en nettoya le visage et la robe. Sur le visage apparurent la bouche brodée avec de la laine rouge et les yeux de laine noire et bleue. Sur la robe de lin subsistaient les empreintes laissées par les petites mains des fillettes quand elles jouaient à côté de la cheminée.

Il eut envie de pleurer, mais du dos de la main il chassa ses larmes. Il posa la poupée au sommet des décombres et il sentit qu’il avait très soif, une grande soif, il se rappela que non loin de là devait se trouver la source du Prunnele. Jaillirait-elle encore après tout ce que la terre avait subi ? Il chercha un récipient pour puiser l’eau, il marcha alentour et derrière le Grabo, où les Autrichiens avaient placé une batterie de canons. Il trouva ce qu’il cherchait car, non loin des pièces d’artillerie, les soldats avaient creusé leurs abris en les adossant au terre-plein construit jadis pour endiguer les eaux du Madarelo. Là, dans les abris, il y avait des tables, des tabourets, des paillasses, des couvertures, de la vaisselle en fer émaillé. Il ramassa une gamelle pour aller puiser de l’eau et, quand il se présenta à l’embouchure de la source, il resta surpris de trouver le Prunnele propre et en ordre et, posée sur une pierre, la louche de cuivre qui, depuis toujours dans sa maison, avait été accrochée à côté des seaux, pour puiser l’eau et boire.

Il but avec avidité, puisant à deux reprises de cette eau qui lui semblait meilleure que toute autre. Mais il n’était pas encore allé au bout de sa soif : il puisa encore à la source.

Les heures de la journée avaient filé sans qu’il s’en rendît compte ; les ombres du soir descendaient du Mosciagh vers le Moor et le Kranzenarecche ; là-bas, parmi les décombres du village, il entendit un clairon qui sonnait le rassemblement pour la soupe. Il retourna s’asseoir sur les décombres de sa maison avec la poupée de chiffon à côté de lui, et dans une main la louche en cuivre. Un rouge-gorge vint se poser sur le chicot du prunier comme pour lui tenir compagnie. Quand Matteo se leva il faisait presque nuit : la pleine lune montait du bois détruit de Gallio, parmi les squelettes des arbres ; il se dirigea lentement vers les abris des Autrichiens. Il entra et, se rappelant qu’avant il avait ramassé et mis dans sa poche un morceau de bougie, il le chercha et il l’alluma.

Après tout ce qu’il avait vu durant la journée, ce refuge lui semblait une tanière pour animaux sauvages, même s’il conservait la trace d’une présence humaine. Il chercha un emplacement pour s’allonger et dormir et, la bougie à la main, il regarda dans les coins et sur les étagères. Il ramassa une musette sur un lit de camp. Il fit couler des gouttes de la bougie sur la table pour la fixer sur la cire chaude ; il s’assit sur un tabouret et il fouilla dans le sac. Comme il mettait la main dedans, une souris lui glissa entre les doigts, mais il en retira une miche de pain, une boîte de sardines et une carte postale. Il ouvrit la boîte et lentement il commença à manger en trempant le pain dur et acide dans l’huile. Après, avec curiosité, il prit la carte postale : grâce aux quelques mots d’allemand qu’il avait appris de son père quand

celui-ci parlait avec les autres émigrants eisenponnar[9] et à l’ancien dialecte que ses grands-parents parlaient entre eux, il put lire, imprimé sous l’image d’un paysage avec une église, un lac et des montagnes, Ein Gruss von Kärnten et au dos, écrit en caractères latins fins et nets : An Hernn Fähnrich Walter Kumer – 9°I. R. Regiment Feldartillerie – Feld-Post. Il lut en suivant du doigt et en ânonnant les mots à voix haute comme s’il était à l’école : Wir erwarten dich so schnell wie möglich zu Hause. Mama Papa.

À la maison, eux aussi à la maison. Les ennemis. Il repensa aux cadavres qu’il avait vus dans les tranchées des deux côtés, à ceux qui étaient sous le pont de l’Orht, et il souhaita que le lieutenant Walter Kumer soit lui aussi déjà à la maison.

Il se leva de son tabouret et s’allongea sur la première paillasse qu’il trouva. Il se couvrit de son mieux et il souffla la bougie. Mais il n’arrivait pas à s’endormir, peut-être parce qu’il était trop fatigué et que ses yeux avaient vu trop de choses, alors il pensa à son grand-père et à sa mère qui, certainement, étaient restés debout à l’attendre là-bas dans la petite maison du Prà del Giglio, à ses sœurs, à la poupée qu’il leur rapporterait. Et son père ? Où était son père ? Depuis un mois ils étaient sans aucune nouvelle. Peut-être qu’il était mort, lui aussi, comme tous ces soldats. Peut-être qu’il était prisonnier. Peut-être qu’il poursuivait les Autrichiens en remontant les vallées du Tyrol. Il sentit une souris qui lui passait sur le visage et il la chassa d’une main. Il mit sa tête sous un morceau de toile qu’il tint bien serré contre lui, ne laissant qu’un tout petit trou pour la respiration, et finalement, en cette première journée de paix, il s’endormit profondément comme un caillou sous la mousse.