L'année de la victoire
Chapitre 18
Sur la table du lieutenant Carlo Rosselli s’accumulaient les procès-verbaux de vol au détriment de l’Administration militaire, et certaines fois, en lisant ce qui faisait l’objet de la plainte qui lui était adressée, il lui venait une colère telle qu’il aurait bien jeté tous ces papiers dans le poêle chauffé au rouge. Mais ce n’était pas possible, les papiers arrivaient aussi au procureur du roi et au commandement des carabiniers. Un jour que la pluie tombait mêlée à de lourds flocons de neige, et qu’il languissait après une permission d’hiver plusieurs fois promise, après avoir lu le dernier procès-verbal d’une série, qui dénonçait des vols – planches prises à des baraques autrichiennes abandonnées, douilles de cuivre, roues de charrettes –, il fit appeler un brigadier qui commandait le détachement d’une localité voisine.
— Écoutez, brigadier, lui dit-il, vous faites excellemment votre devoir en faisant respecter la loi, mais, voyez-vous, quelquefois les délits se trouvent être commis plus pour des nécessités vitales que par méchanceté ou dans l’intention de nuire à l’État. Avec votre louable zèle, vous m’avez mis dans le pétrin deux malheureux qui cherchaient à construire une charrette pour se remettre au travail dans ces villages en ruine. Bien sûr, si au lieu de prendre les roues…
— De voler les roues, l’interrompit le brigadier.
— … si au lieu de voler les roues au Dépôt du matériel récupéré, se reprit le lieutenant, ils les avaient détachées de quelque canon abandonné dans la montagne, le dommage pour l’armée aurait été plus grand, et peut-être bien que personne ne les aurait vus.
Le brigadier écoutait avec componction, et il suivait des yeux le lieutenant qui parlait en marchant dans le bureau étroit et bas de plafond pour un homme de sa stature.
— Le fait est, brigadier, continua-t-il après une pause, et en s’asseyant à la table, que ces deux pauvres bougres se sont aussi retrouvés en prison.
D’un tas de papiers qu’il avait sur sa table – quatre planches rabotées reposant sur deux tréteaux avec une couverture de soldat dessus – il prit un fascicule et il lut :
— « L’an 1919, ce 27 octobre, à 21 heures, nous trouvant en patrouille pour la surveillance du Dépôt du matériel récupéré, nous avons vu deux hommes au comportement suspect rôder autour du Dépôt susdit. » Après quoi dans le procès-verbal vous écrivez : « Ils se dirigèrent vers un tas de roues et ils en prirent deux pour une valeur de cent lires. » Donc vous les avez arrêtés, c’était juste de les arrêter, il ne manquerait plus que ça ! Mais vous ne pouviez pas le faire avant qu’ils choisissent les roues ? En matière de délit, brigadier, mieux vaut prévenir que punir. « Ayant fouillé leur personne, continua à lire le lieutenant, nous avons trouvé dans la poche de leur veste une serpette. » Après quoi vous êtes allé fouiner dans leurs maisons et vous avez trouvé une troisième roue, d’une valeur de cinquante lires, et un essieu de la valeur de vingt-cinq lires. C’est ce qui figure au procès-verbal. Mais vous n’avez jamais pensé que des gens qui ont tout perdu et qui veulent recommencer à travailler ont aussi besoin de ces choses-là ? Conformément à l’article 237 du code pénal des armées ainsi que pour port abusif de couteau (allez donc, brigadier, une petite serpette !) interdit par les lois de sûreté publique, vous leur avez passé les menottes et vous les avez conduits en prison.
— Où ils sont encore, mon lieutenant. La loi est la même pour tout le monde.
— Vous avez raison. Vous pouvez disposer.
Après quelques jours Nin Sech et Crist Schenal furent libérés. Une fois chez eux, l’après-midi même, ils allèrent travailler dans les champs qu’ils avaient pris en bail emphytéotique, à la Corda, pour en ôter les enchevêtrements de barbelés et les préparer pour les semailles de printemps. Ils n’étaient pas là depuis longtemps, quand Maria Ballot, de sa voix forte et perçante, se mit à les appeler du hameau :
— Niin ! Criist ! Revenez à la maison, il y a un sergent qui veut vous parler.
Non, le sergent n’avait rien à faire signer, ni à leur remettre en main propre. C’était seulement que le lieutenant Rosselli voulait parler avec eux. Demain matin, par exemple pour cette histoire de roues.
Rosselli reconnut tout de suite en Nin un membre du groupe que les fascistes avaient agressé, et qui était entré après avec le lieutenant Willi Maddalene pour y boire le vin brûlé. Nin le reconnut lui aussi, mais il fit comme si de rien n’était. Il pensa seulement qu’il ne devait pas être trop mal tombé. L’officier les fit s’asseoir.
— J’ai là, dit-il ensuite, un procès-verbal des carabiniers qui vous accuse de vol de matériel au détriment de l’armée, et moi il faut que j’instruise le dossier. Je vous lis le procès-verbal, après quoi vous répondrez à mes questions.
Le lieutenant lut tout le procès-verbal tel qu’il avait été rédigé, puis il demanda :
— Vous reconnaissez que vous avez pris les roues ? Et elles vous servaient à quoi ?
— On les a prises au dépôt, il y en a un tas, nous, elles nous servaient pour faire une charrette. Ici on a tout perdu, on n’a plus rien, répondit Crist.
— Mais vous avez commis un vol qualifié, car il est écrit ici que vous avez franchi une clôture : « … nous vîmes les deux hommes qui, profitant du brouillard et de l’obscurité, s’introduisaient à l’intérieur du dépôt, lequel est entouré d’un fil de fer barbelé… », etc.
— On a appris à la guerre à traverser les barbelés : quand ils nous envoyaient en patrouille ou à l’assaut. Alors ils nous disaient qu’on savait s’y prendre, dit Nin.
— Vous avez fait la guerre avec qui ? Je veux dire : vous étiez dans quel régiment ?
— Avec le bataillon des Sette Comuni, 6e régiment, répondit Crist.
— Moi aussi je voulais aller dans les chasseurs alpins. J’ai fini dans l’infanterie, maintenant il faut que j’instruise des dossiers pour les tribunaux.
— Ça a mieux valu, mon lieutenant. Si vous étiez venu avec nous, vous seriez peut-être mort, comme beaucoup de nos officiers et de nos camarades, dit Nin.
— Mais revenons-en au procès-verbal, reprit le lieutenant. Donc les roues vous servaient pour faire une charrette.
— Une charrette pour transporter le matériel pour reconstruire nos maisons, ajouta Crist.
— Mais vous aviez aussi dans la poche un couteau interdit par la loi. À quoi vous servait ce couteau ? Ici tous les soirs on a des disputes qui finissent à coups de couteau.
— Un couteau comme ça on l’a toujours eu dans la poche, rétorqua Nin, même les Autrichiens, ils me l’ont laissé dans la poche quand ils m’ont fait prisonnier.
— Un couteau ça nous sert pour couper le pain et le fromage, ou pour se faire un bâton pour marcher, dit Crist.
— En tous les cas, il y a ces deux délits, noir sur blanc, et vous confirmez. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Vous avez été soldats et vous comprenez donc la situation dans laquelle je me trouve.
Les deux hommes étaient assis en silence devant le lieutenant Rosselli, qui ne savait plus quoi dire et qui, s’étant levé, arpentait maintenant le bureau en long et en large.
— Mettez ces papiers en dessous des autres et laissez-les là, comme faisait notre sergent fourrier, suggéra Crist après y avoir un peu réfléchi, et puis un jour ou l’autre il y aura un armistice.
— Vous voulez dire une amnistie. Amnistie ou remise de peine, pour quelque heureux événement. Espérons. Mais, dites-moi, comment est l’hiver ici ? Il va faire très froid ?
— En hiver il fait toujours froid. Pour nous, l’important c’est d’avoir quelque chose au-dessus de notre tête. Un beau matin on peut se réveiller avec un demi-mètre de neige. Mais après, si ça continue à neiger il faut déneiger les baraques. En 1916 il en est tombé quatre ou cinq mètres : nous et les Autrichiens on ne faisait que déneiger, répondit Crist.
— Guerre à la neige, ajouta Nin, mais au moins on ne se tirait pas dessus.
Le lieutenant Carlo Rosselli avait appris l’existence de ces grosses chutes de neige sur le Plateau et sur le Pasubio en lisant les correspondances de
guerre de Fraccaroli et de Barzini[16] : il n’y était pas écrit que les chasseurs alpins et les Autrichiens ne se tiraient plus les uns sur les autres.
— Vous ne vous tiriez pas dessus ? Pourquoi ? demanda-t-il.
— On ne tire pas sur quelqu’un qui va chercher du bois pour se réchauffer, ou sur quelqu’un qui va sortir ses camarades de sous une avalanche. C’est pour ça que les bersagliers ont pris la relève et qu’ils ont commencé à tirer, expliqua Nin.
— Écoutez, dans la mesure où ça me sera possible, ces procès-verbaux resteront ici. Je chercherai à les faire oublier. Mais prenez garde, car, si des faits du même genre viennent à se renouveler, je ne pourrai plus rien faire pour vous. Et maintenant rentrez chez vous. Bonsoir.
Quand ils sortirent de la baraque ils tombèrent sur les ouvriers qui venaient de cesser leur travail à la colline du Hodengarth. Ils rencontrèrent Matteo et son père, ils se dirigèrent ensemble vers le hameau.
— Le grand lieutenant aux yeux bleus nous a fait appeler à cause des roues de la charrette. Espérons qu’il va garder sous le coude gauche la plainte contre nous, dit Crist.
— Ohé camarades !
Ils entendirent qu’on les appelait. C’était Mosè Tripp qui dit en s’approchant :
— Demain c’est dimanche on ne travaille pas. À dix heures, il y a une grande réunion de Marchioro. Il faut tous y aller pour montrer qu’on est uni. À dix heures, sur la place à Roana.
Pour aller à Roana, il fallait descendre, puis remonter la vallée de l’Ass, car le pont pour la construction duquel la belle Togna Turca avait mené son combat épique, on l’avait fait sauter au mois de mai 1916, afin de rendre plus difficile la route à l’envahisseur. Maintenant il fallait le reconstruire lui aussi, et on parlait du nouveau projet et d’adjudications. En attendant, il était au fond du ravin. En raison de cette difficulté, et parce que beaucoup d’ouvriers, ce matin-là, au lieu d’aller écouter le député Marchioro, préféraient dormir, ou laver leur linge, ou aller au café, ou à la messe dans la chapelle de l’école maternelle, il n’y eut pas beaucoup de monde pour prendre la route. Matteo et son père, quant à eux, s’étaient levés de bonne heure parce qu’ils avaient à faire dans leur maison, dont les travaux étaient maintenant bien avancés et qu’ils voulaient rendre, sinon belle, du moins confortable pour le moment où naîtrait l’enfant.
Nin et Angelo allèrent à la réunion de Marchioro en passant par des sentiers et des raccourcis, mais avant ils étaient allés chercher Mosè qui vivait avec sa mère dans une baraque du village, au lieu-dit Plunnar. Il fallait une bonne heure pour arriver à Roana, et ils marchaient d’un pas rapide afin de se réchauffer. Ce serait bientôt le froid de l’hiver, le terrain était gelé et sur les étangs il y avait un doigt de glace. Ils descendirent dans l’Ass à travers les champs des Côre, et ils remontèrent par le Kastel.
Comme ils s’approchaient du village, ils entendirent de grands cris et ils hâtèrent le pas vers la dernière montée. Ils virent des hommes sur la place qui lançaient des pierres sur une baraque, les pierres résonnaient contre le toit en carton goudronné et contre les murs en bois. Marchioro, debout sur des caisses renversées, criait de toutes ses forces :
— Assez camarades ! Reprenons notre réunion. Laissez tomber !
Nin, Angelo et Mosè arrivèrent juste à ce moment-là, et ils demandèrent alentour ce qui se passait. Non, ce n’était rien de grave : alors que Marchioro parlait des prochaines élections politiques et de comment les prolétaires devaient voter, une femme était sortie de cette baraque en hurlant des insultes contre les subversifs et les suppôts de Satan. C’était la Valstagnotta, une veuve de guerre qui servait de bonne au curé. Voilà pourquoi les camarades s’étaient mis à lancer pierres et insultes contre sa baraque.
Marchioro reprit son discours en parlant de la lutte des prolétaires pour la conquête du pouvoir, des scandales romains, des requins qui s’étaient enrichis avec le sang des soldats, de Lénine qui guidait la grande révolution russe. À ce moment-là un bruit assourdissant interrompit le discours. C’était encore elle, la Valstagnotta : avec un canon de fusil, elle frappait de toutes ses forces deux grandes douilles de 205, renversées, et suspendues comme des cloches. Les cris recommencèrent, ainsi que les jets de pierres et les insultes. La femme dut se sauver et les vitres de la baraque commencèrent à voler en éclats. Mosè et Nin cherchaient à calmer les plus déchaînés qui voulaient incendier la baraque avec la Valstagnotta dedans, ou du moins, qui menaçaient de le faire.
— Laissez tomber, disaient-ils, elle est folle. Nos vrais ennemis ne sont pas ceux-là.
— C’est des pauvres gens qui n’y comprennent rien. Laissez-la avec son curé.
— Mais qu’au moins elle se tienne tranquille, disaient les autres.
— Nous, on ne va pas déranger le sermon du curé.
— Si elle interrompt encore Marchioro on la brûle dans sa baraque.
— Camarades ! Ça suffit ! Ça suffit ! criait Marchioro.
Quand toutes les vitres de la baraque furent cassées et que les esprits se furent calmés, Marchioro put finalement achever sa réunion, et tous ensemble, avec devant, au premier rang, Toni Martelar qui s’était montré le plus acharné à l’égard de la Valstagnotta, ils entonnèrent à gorge déployée L’Internationale.